Le groupe Bolloré, la pieuvre(1/4) – Par Driss Ajbali

Le groupe Bolloré, la pieuvre(1/4) – Par Driss Ajbali

Après avoir piteusement misé sur Éric Zemmour en 2022, l’un de vaisseaux amiraux, Vincent Bolloré est toujours déterminé, en pesant de tout son poids, à renouer la France avec ses racines chrétiennes. Et aussi à être le futur faiseur de roi des prochaines élections présidentielles françaises.

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En moins d’une décennie, Vincent Bolloré a imposé son empreinte sur le paysage médiatique et éditorial français, transformant un empire industriel en machine idéologique. De CNews à Europe 1, du Journal du Dimanche aux éditions Fayard, l’homme d’affaires breton a bâti un système intégré où se conjuguent stratégie financière, conservatisme culturel et croisade politique. Driss Ajbali, sociologue et essayiste, auteur de Eric Zemmour, UN OUTRAGE FRANCAIS (La Croisée des Chemins), analyse au scalpel comment autour de figures médiatiques comme Éric Zemmour, il a façonné un écosystème de la droite radicale qui redessine le débat public français et asphyxie le pluralisme. Dans une série de quatre articles sur Quid.ma, Driss Ajbali décortique l’ouvrage de E. Zemmour, La messe n’est pas encore dite, sorti le 22 octobre et en analyse les ressorts et les tenants et aboutissants.

 Driss AJbali

En une vingtaine d'années, le champ intellectuel français est comme atrophié. Il devient de plus en plus hémiplégique. Il vit sous les coups de boutoir d’une pensée national-conservatrice, pugnace et tenace. Ce combat à un leader Maximo: Éric Zemmour. Le plus médiatique des journalistes français. Le 30 novembre 2021, celui-ci a troqué sa carte de presse contre une carte de parti politique, le sien: Reconquête.

Redoutable agitateur d’idées, c’est à coup de fracas qu’il a bousculé le champ politique, traditionnellement policé et feutré. En tant que journaliste, il fut fort utile pour le groupe Bolloré, notamment en imposant la ligne éditoriale de CNews. Et en échange, Vincent Bolloré, avec ses considérables moyens, se met, depuis sa première candidature en 2022, à sa disposition. Sans compter que Zemmour n’est plus seul. Il est au cœur d’une myriade francosphère qui traque en meute comme dans une chasse à courre. Les proies, ce sont les trois I: Immigration, Islam, Insécurité. Ce à quoi, il faut ajouter, depuis le 7 octobre 2023, le I… d’Israël.

Antonio Gramsci et les intellectuels médiatiques

Même si, sur l’échelle de Richter, ils n’ont pas la même magnitude, trois séismes ont ébranlé le siècle. Il y a 25 ans, la seconde Intifada a démarré au mois de septembre 2000. Il y a 24 ans, il y a eu, sur le sol américain, la mère des attentats, « l’évènement absolu »[1]. Il y a 23 ans, il y a, en France, la qualification de Jean Marie Le Pen au second tour de l’élection présidentielle. Jordan Bardella avait alors six ans. Aujourd’hui, celui-ci caracole dans les sondages dans une France prête à renouveler son expérience de présidence juvénile, après deux mandats avec Emmanuel Macron.

Conformément à l’enseignement de Gramsci, il ne saurait y avoir de victoire politique sans victoire culturelle. Une partie de l’intelligentsia française s'engage alors dans une nouvelle bataille des idées. Dans le collimateur, la mondialisation, l’Europe et l’immigration, trois symboles de l’altérité. A partir de 2005, le développement des nouvelles technologies contribuera puissamment à la viralité de leurs idées. A la télévision, l’intellectuel médiatique devint un produit apprécié. Gourmandes de palabres, les chaînes d’information continue s’engagent dans une course à l’audience. Haro sur le politiquement correct. Bienvenue aux idées iconoclastes et la pensée anticonformiste.

Il est vrai qu’en publiant, au lendemain du 11 septembre 2001, son brûlot La Rage et l’Orgueil, l’italienne Oriana Fallaci avait ouvert la voie, libérant la parole de toute retenue. La célèbre journaliste fera des émules. En France, un pays qui sacralise les lettres, un auteur emblématique donnera le La. Avec des attaques corrosives contre l’islam, le romancier Michel Houellebecq publie Plateforme. Il y qualifie les Musulmans «de minables du désert» ou «de bédouin crasseux qui n’ont rien d’autre à faire que d’enculer les chameaux». Leurs femmes voilées, elles, ne sont que «de gros tas de graisse informe qui se dissimulent sous des torchons». A l’époque Éric Nealleau, pas encore complice de Zemmour et avant qu’il ne se convertisse aujourd’hui en persifleur sur CNews, dira du livre de Houellebecq que c’est  un condensé où «Tous les poncifs du café du commerce sont recyclées pour finalement constituer une iconostase de la franchouillardise»[2]

Durant la promotion de son livre, Houellebecq déclare dans la revue Lire, que: «la religion la plus con c’est quand même Islam. Quand on lit le Coran on est effondré… effondré. (…) L’islam est une religion dangereuse et ce depuis son apparition». La Mosquée de Paris et quelques associations musulmanes, qui n’avaient pas lu le livre, trouvent là le prétexte pour porter plainte contre l’écrivain. Ce fut une erreur. En faisant, ils ont mobilisé le ban et l’arrière ban de l’élite intellectuelle française et même que l’Espagnol Fernando Arrabal a fait le déplacement pour soutenir l’auteur. Au terme d’un procès, les magistrats retiendront le droit à la critique religieuse. Houellebecq sera relaxé. Il en deviendra le maître à penser d’une génération.

La seconde intifada a eu aussi ses effets tectoniques. En France cohabitent les deux plus grandes communautés, juive et musulmane, d’Europe. A cette occasion l’apparition de deux petits livres, la Nouvelle Judéophobie, de Pierre-André Taguieff et Les Territoires perdus de la République, de George Bensoussan, dénoncent, d’un commun accord, l’antisémitisme qui « sévit » dans les banlieues et contribuent à accréditer trois idées majeures: 1. Tout antisionisme est un antisémitisme. 2. Les islamo-gauchistes ont remplacé le prolétaire par la défense de l’immigré. 3. L’antiracisme est décrété comme «le communisme du XXI siècle»[3].

La pieuvre Bolloré

Là où Vincent Bolloré passe, le pluralisme trépasse. En reprenant, en 2015, le groupe Canal Plus, le breton a rapidement fait preuve de la brutalité de son management. Après les Guignols, le Grand Journal, le patron de Vivendi a remercié les dirigeants de la chaîne d’info iTELE. Bientôt rebaptisée CNews, Bolloré, par l’entremise de Serge Nedjar, ne cèdera pas un pouce face à une grève de 31 jours des journalistes de la chaîne. La même politique de la terre brûlée sera de mise en œuvre en 2021, avec la reprise d’Europe 1. Plus de 90 salariés quitteront la radio. La même méthode sera pratiquée, en 2023, suite à l’acquisition, par le magnat, du Journal du dimanche, et une grève des salariés quand l’ex-directeur de la rédaction de Valeurs actuelles, Geoffroy Lejeune, en a pris la tête. la quasi-totalité de la rédaction quitte le titre.

La pieuvre est un octopode qui possède un cerveau central. Elle a, en plus, d’autres cerveaux dans chaque tentacule. Chaque bras est doté de son intelligence propre. Le groupe Bolloré fonctionne comme une pieuvre, à la différence près que seul le cerveau central dicte la ligne à tous ses prolongements.

Après bientôt dix ans, CNews est en passe de devenir le navire amiral du groupe. Cette chaîne a un cerveau reptilien. Elle a une prédisposition, non pas pour la réflexion, mais les réflexes simplistes, primitifs et instinctifs, avec en prime, des obsessions identitaires. Elle cultive à merveille, avec une patente mauvaise foi, l'émotion, l’affect et donne à voir une société insécure et en déclin. C’est une «fabrique de la haine» rapportent des témoignages de l’intérieur. Le tout avec une économie de moyens et une drastique rationalisation des dépenses, fermement gérée par le mamamouchi Serge Nedjar. Celui-ci, «champion des synergies», est le bras armé et flingueur attitré du patron breton. Il a la main sur les rédactions du groupe Prisma Media[4]. Mediapart rapporte une anecdote. En 2023, durant l’été, le mot «CNews» est affiché sur un mur des toilettes des femmes de la chaîne. Quelqu’un s’est servi de ses matières fécales pour souiller le mur avec l’acronyme de la chaîne. Bonjour l’ambiance. Dans les locaux, Serge Nedjar, directeur général, s’étouffe. Il lance une chasse à l’homme. Il visionne toutes les images de la vidéosurveillance. En promettant de retrouver le coupable, il pousse le bouchon jusqu’à vouloir prélever, sur la matière fécale, de l’ADN. Cela donne une idée du bonhomme

Cnews est hébergé dans les mêmes locaux que Europe1, autre tentacule du groupe. Et la radio donne de larges plages horaires aux journalistes de la chaîne. Le Journal du Dimanche, autre bras du groupe, rassemble en fin de semaine, sous la houlette de Geoffroy Le Jeune, les mêmes animateurs de la chaîne et de la radio qui deviennent, sans jeux de mots, les plumitifs du dimanche. Il y a là une sorte de fordisme journalistique. Un stakhanovisme qui, outre essorer les énergies, standardise les troupes. Tout le monde est enrégimenté et gare à celui qui s’égare de la ligne, du ton et surtout de la hiérarchie de l’information. Du coup, on assiste à une dynamique qu’on est bien obligé de qualifier de croisade. Après avoir piteusement misé sur Éric Zemmour en 2022, Vincent Bolloré est toujours déterminé, en pesant de tout son poids,  à renouer la France avec ses racines chrétiennes. Et aussi à être le futur faiseur de roi des prochaines élections présidentielles françaises.

Le groupe Bolloré a entassé, dans son navire, tout ce que la France compte comme conservateurs au service de la pensée passéiste. Sa stratégie éditoriale est d’une simplicité biblique. Son défi civilisationnel est énorme mais les moyens qu’il y met sont ceux d’un redoutable gestionnaire. A part les chèques (à cinq chiffres parfois) qu’il signe à quelques vedettes de son groupe ( Pascal Praud, Laurence Ferrari..), sa démarche médiatique est low cost. C’est le Ryanair du paysage médiatique. Dans son charter, il embarque les bretteurs, les bateleurs, les hâbleurs, les rhéteurs de tous poils. Ceux-ci cachetonnent à la pige. Ce modèle économique repose sur le bas-prix. Il évite les reportages coûteux ou les correspondants hors-prix, sans parler des prohibitifs envoyés spéciaux. Il y a, par ailleurs, peu d’informations. Pour cela il faut regarder les autres chaînes. L’international chez LCI ou la proximité chez BFM. Peu de faits et toujours les mêmes, avec la mise en relief, pour en faire des faits de société, du moindre faits divers, surtout quand celui-ci implique des migrants. «Les faits divers sont faits pour faire diversion» disait Pierre Bourdieu.

Sur CNews comme sur Europe 1, c’est la foire d’opinion, la kermesse du bavardage, les discussions de comptoirs…. Les journalistes, des jeunes surtout, sont comme des illuminés. Ils se pensent investis d’une mission salvatrice. Et s’ils portent la liberté d’expression en bandoulière, ils rencontrent rarement, sur les plateaux, des contradicteurs de bonne facture. Ils sont généralement entourés de quelques spécialistes autoproclamés ou des essayistes du vide. Ils côtoient aussi, sur le plateau, quelques anciennes gloires, ( Gérard Carreyrou ( 83 ans), Philippe Bilger (82) ou l’ancien juge George Fenech).Tout ce beau monde vit dans une zone de confort et dans un entre-soi paranoïaque. Ils sont, tels les cavaliers de l’apocalypse, déterminés d’en finir avec nos fameux trois grands «I».

Autre tentacule, c’est l'Édition. Dans une offensive fracassante, les éditions Fayard, dont le groupe Bolloré a pris le contrôle en 2023, s’inscrit désormais dans le desiderata du cerveau central. L’embauche de Lise Boëll confirme l’alignement. Editrice d’hommes politiques de la droite réactionnaire et de l’extrême droite, elle est surtout l'éditrice historique d’Éric Zemmour et de Philippe de Villiers.

En ce mois d’octobre 2025, la maison a exhibé ses chevau-légers et a mobilisé sa cavalerie d’élite. La maison a publié pas moins de quatre livres, dont celui de Jordan Bardella publié le 29 du mois. Les trois autres, livres de combat, pourfendent chacun dans son style l’immigration et l’Islam. Pour épistolaire qu’elle est, cette initiative a toutes les allures d’une croisade à la veille de la future élection présidentielle.

Après Mémoricide, Fayard a renouvelé son pacte faustien avec Philippe de Villiers. La maison a édité, le 8 octobre, Populicide. Prolifique, celui qu’on qualifie de « l’agité du bocage» ou le «Vicomte» remet le couvercle avec un énième brûlot contre l’immigration responsable du déclin français. Il est à parier que cette livraison (que je n’ai pas encore lu), ne sera qu’un succédané de ce qu’il écrit et matraque pompeusement depuis 2006, date de la parution de son livre «Les Mosquées de Roissy». Ultra provocateur, il annonce la couleur. Il dit, avec cran, qu’il «livre sans aucune précaution pour les âmes sensibles, le fond de ma pensée, avec l’obsession de relever le pays, de le redresser, de le sortir du cloaque».

Dans le même temps, Fayard a lancé une nouvelle collection d’essais, baptisée Pensées précises. Celle-ci est dirigée par la journaliste tunisienne Sonia Mabrouk, caution arabe du groupe. De petits livres, avec un design sobre et à un prix abordable, dix euros. Coup sur coup, le 22 octobre, Gilles Williams Goldnadel a publié «Vol au-dessus d’un nid de cocus», et Éric Zemmour «La messe n’est pas encore dite». Goldnadel cocufie, dans son essai, tous les Français qu’il accuse en plus «de payer la chambre». Il entend inciter les Français de souche à se révolter contre les «banlieues islamisées». Le second appelle au réveil des chrétiens.

De ce dernier. J’en parlerai dans le prochain article «Zemmour ou le mythe du juif berbère».

1.L’expression est Jean Baudrillard dans son livre L'Esprit du terrorisme.

  1. Eric Nealleau « au secours Houellebecq revient » Chifflet et Cie
  2. L’expression est d' Alain Finkielkraut. Elle sera, en 2008, mise en exergue dans le roman « Petit frère» d’Éric Zemmour.
  3. Qui, selon son Site, toucherait, chaque mois, 40 millions de Français