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Le Maroc entre grandeur proclamée et colère contenue – Par Naïm Kamal
Investir dans les cerveaux, pas seulement dans les jeux. L’appel simple a trouvé un écho surprenant. L’organisation de la Coupe du Monde 2030, n’est plus ce rêve collectif derrière lequel on court depuis près de quarante ans, mais un luxe. Des jeunes s’auto habilitant porte-parole du peuple l’ont déclarée en son nom accessoire. (Photo Abdel Majid BZIOUAT / AFP)
Naïm Kamal
Dans cette chronique, Naïm Kamal dresse le portrait d’un Maroc à la croisée des chemins. D’un côté, un pays salué pour ses progrès économiques, sa stabilité institutionnelle et sa préparation à la Coupe du Monde 2030. De l’autre, une société qui gronde, portée par la colère sourde d’une jeunesse connectée, désillusionnée, et par la persistance d’inégalités qui minent la cohésion nationale. Entre satisfaction statistique et malaise social, le chroniqueur appelle à un sursaut de lucidité.
Tout était bien dans le plus serein des Maroc. Le Haut-Commissariat au Plan venait d’annoncer une baisse significative de la pauvreté multidimensionnelle, passée de 11,9 % à 6,8 % en dix ans. Le Maroc venait aussi de faire son entrée pour la première fois dans la catégorie du « développement humain élevé », avec un IDH de 0,710 en 2023, grâce à l'amélioration de l'espérance de vie, de la scolarisation et du niveau de vie, reflétant les efforts politiques et l'Initiative Nationale pour le Développement Humain (INDH). Fitch a maintenu la note souveraine du Maroc avec perspective stable, tandis que S&P a relevé sa note à « BBB- » avec perspective stable, plaçant le Royaume en catégorie « investissement ». S&P explique son optimisme par les réformes structurelles et sociales.
A ces données flatteuses s’ajoutaient les perspectives de croissance et les grands chantiers en cours : infrastructures, énergie, tourisme, digitalisation… La Coupe du Monde 2030 coorganisée avec l’Espagne et le Portugal, leur servait d’accélérateur et se voulait le symbole d’un Maroc confiant et moderne. Mais dans ce tableau quasi idyllique un voyant rouge s’allume. Des citoyens invisibilisés, sont descendus marcher sur la Province d’Azilal pour réclamer le minimum : la santé, la dignité l’attention. Les Marcheurs d’Aït Bouguemmaz ont ouvert une première brèche. Puis par une accélération dont le seul cours de l’histoire a le secret, des foyers de revendications bruyantes se sont déclaré ici et là. Ils ont pour point commun les marges et culminent début septembre à Agadir avec la triste et dramatique affaire de huit femmes enceintes décédées en dix jours dans l’hôpital public de la ville. Une tache indélébile dans un pays où la mortalité maternelle a pourtant baissé entre 2000 et 2022 de près de 70%. Ce contraste brutal entre les chiffres du progrès et la réalité du terrain dévoile la faille.
La coupe du Monde, bouc émissaire et catalyseur
Dans la même temporalité, le Royaume célébrait la réouverture du stade Prince Moulay Abdellah à l’occasion de Maroc – Niger en match des éliminatoires pour la coupe du Monde 2026. Le nouveau ancien stade, temple du seul évènement capable de mettre dans la rue des centaines de milliers de citoyens et les faire hurler en chœur, devient lui et ses pairs dans les autres villes, un objet de fixation : Pourquoi une telle efficacité pour le sport et pas pour l’école et l’hôpital ?
La question simple, voire simpliste a trouvé un écho surprenant. L’organisation de cette Coupe du Monde, n’est plus ce rêve collectif derrière lequel on court depuis près de quarante ans, mais un luxe. Des jeunes s’auto habilitant porte-parole du peuple l’ont déclarée en son nom accessoire en présence de problèmes dans ces deux secteurs sensibles pour les citoyens : la santé et l’enseignement. Bien pensé et pas mieux pour susciter l’adhésion des honnêtes gens. GenZ 212 entre en scène. Simple mimétisme d’un mouvement qui se propage dans le monde ? Sans doute, mais également de quelque chose de plus profond propre au Maroc.
Dans une chronique sur le Quid, intitulée Le populisme bon marché et la coupe du Monde, Larbi Bragach démonte dès début septembre l’argumentaire de l’hostilité alors encore émergeante et démontre comment l’organisation de la Coupe du Monde a créé une dynamique économique interne multisectorielle.
Le verso des chiffres
Mais derrière les progrès chiffrés et acquis se profile toutefois une réalité contrastée : les zones rurales restent les plus affectées, les disparités régionales persistent, et certaines communes affichent des taux alarmants. Une avancée notable, relève de son côté Abdeslam Seddiki, mais encore fragile qui appelle des politiques publiques plus ciblées, équitables et territorialisées.
Chroniqueurs attitrés ou contributeurs se sont penchés chacun dans son style, sur les causes et effets de GenZ 212. Adnan Debbarh, Mustapha Sehimi, Driss Ajbali, Bilal Talidi, Samir Belhasen, Cherkaoui Roudani, Hicham Alaoui, Jihane El Gaabouri, tour à tour ont analysé et livré avec professionnalisme et retenue ce que leur inspire ce mouvement, en frôlant à peine la question que chacun pourtant se pose : Qui sont les instigateurs de ce mouvement ?
Pourquoi cet évitement alors même que beaucoup d’éléments rendent plausible le scénario de manipulations. A commencer par l’anonymat des lanceurs d’ordre du mouvement en passant par la cadence régulière et soutenue des attaques et cyberattaques contre le Maroc, ses institutions et ses organismes ? L’aurait-on oublié, mais c’est bien une officine occidentale, allemande en l’occurrence - elle pourrait être tout aussi bien française, américaine ou autre - qui recommandait le freinage du développement du Royaume.
Une société molestée
Deux bonnes raisons à cette retenue : la première est la crainte de sombrer dans le conspirationnisme et de sombrer dans la facilité. La seconde est que l’on soit ‘’X’’, extérieur, intérieur ou de la convergence des deux, sa force ne réside pas dans ses capacités de manipulation, mais dans l’existence d’un terreau inflammable. Celui-là même évoqué par le Roi Mohammed VI dans son dernier discours du Trône lorsque le souverain a exprimé son refus d’un Maroc à deux vitesses. C’est celui-ci, sans rien sacrifier des choix du Royaume, qu’il faut ériger en priorité absolue. Pour la dignité du Maroc et de sa place parmi les Nations d’abord. Seulement ensuite pour ne laisser aucune prise aux forces tapies dans l’opacité achtags, sur les orientations des Marocains.
Dans pareille situation, la lucidité est la première des vertus. L’écart important entre la forte mobilisation de GenZ 212 dans l’espace numérique et sa faible présence sur le terrain ne devrait pas faire illusion. Il est possible de considérer au vu de la faiblesse de la densité des manifestations a été compensée seulement par l’effet loupe exercé par les dérapages et par le rôle d’amplificateur émotionnel des réseaux sociaux. Il n’en demeurera pas moins que dans une société qui a perdu ses canaux de médiation, qui respire mal et qui est de plus en plus soumise à l’uniformisation de la pensée, les slogans de GenZ 212 ont produit une puissante résonnance que la peur du pire fort heureusement tempère. Le sentiment diffus de mécontentement et de colère contenue, la pire de toutes, à travers GenZ 212, dit une évidence : le pays ne souffre pas d’un manque de progrès, mais de partage du progrès.
Dans pareille situation, la lucidité est la première des vertus. L’écart entre la forte mobilisation de GenZ 212 dans l’espace numérique et sa faible présence dur le terrain ne devrait pas faire illusion.
On peut considérer que le faible nombre des manifestants a été compensé par un effet loupe : celui des dérapages, des interpellations et des heurts avec les forces de l’ordre, augmentés par l’amplificateur émotionnel des réseaux sociaux. Il n’en demeure pas moins que, dans une société qui a perdu ses canaux de médiation, qui respire mal et se retrouve peu à peu soumise à une œuvre d’uniformisation de la pensée, les slogans de GenZ 212 ont trouvé une puissante résonance réelle. Fort heureusement, la peur du pire a jusque-là contenu les débordements massifs.
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