Le Maroc et l’Algérie dans les tweets d’Albares – Par Mohamed Benabdelkader

Le Maroc et l’Algérie dans les tweets d’Albares – Par Mohamed Benabdelkader

Si le Maroc bénéficie dans le post du chef de la diplomatie espagnole, d’une hyperbole universelle « parmi les plus solides au monde », absente chez l’Algérie simplement qualifiée de « fortement consolidées », c’est que le Maroc n’est point réduit au rang de « fournisseur de gaz » pour l’Espagne, il est un partenaire exceptionnel engagé dans une coopération riche et diversifiée

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À travers de simples messages publiés sur les réseaux sociaux, la diplomatie espagnole laisse apparaître une hiérarchie implicite entre ses deux voisins maghrébins. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader soumet à sa sémantique le vocabulaire employé par José Manuel Albares qui révèle une relation pragmatique avec l’Algérie et une projection stratégique bien plus intégrée avec le Maroc, illustrant la portée politique du langage diplomatique.

Mohamed Benabdelkader

La qualification des acteurs étatiques en relations internationales désigne une opération intellectuelle et juridique clé pour catégoriser ces acteurs et définir la distance politique ou normative qui en découle. Cette démarche influence directement les traitements applicables, comme la reconnaissance, la coopération, l’alliance ou l'hostilité. En fait, la qualification des « autres Etats» dans le langage diplomatique, ne se réduit pas à une simple opération intellectuelle, elle relève plutôt d’une construction discursive, qui ne consiste pas seulement à classer rationnellement un acteur étatique dans une case juridique ou analytique, mais à le façonner symboliquement à travers des récits, des catégories de pensée, des terminologies et des hiérarchies normatives (ami, partenaire, allié stratégique, ennemi, Etat voyou, …), qui s’inscrivent dans une construction discursive  plutôt que dans un simple exercice cognitif.

Autrement dit, la qualification est produite par le discours (diplomatique, médiatique, académique, juridique) et n’est jamais neutre, elle opère une mise en catégorie normative immédiate, attribuant à l’Etat visé une identité fonctionnelle et un régime de traitement (coopération, sanction, reconnaissance). Elle est opérationnelle et précise, dans la mesure où elle catégorise pour construire une identité relationnelle, elle qualifie pour agir, elle trace la distance pour légitimer le traitement.

À la lumière de ce rappel conceptuel sur la qualification de « l’autre » en relations internationales, un cas récent pourrait illustrer parfaitement le rôle stratégique de cette qualification dans la diplomatie contemporaine : l’Espagne, par la voix de son ministre des Affaires étrangères José Manuel Albares, a été assez claire et précise lorsqu’elle a qualifié différemment ses relations avec ses deux voisins maghrébins, l’Algérie et le Maroc.

À la marge de la réunion à huis clos qui s’est déroulée au siège de l’ambassade américaine à Madrid, le dimanche 8 février 2026, Albares avait accueilli successivement ses homologues algérien Ahmed Attaf et marocain Nasser Bourita. Peu après, il a posté sur son compte X des commentaires révélateurs pour chaque accueil : un thread concis de deux posts pour Attaf, soulignant une relation « politique et amicale fortement consolidée » avec l’Algérie, suivi d’un thread plus étoffé de trois posts pour Bourita, exaltant des liens « parmi les plus solides au monde » avec le Maroc. Dans cette chronique, nous souhaitons examiner comment cette qualification discursive traduit une différenciation stratégique, distante et utilitaire envers Alger, fusionnelle et projective envers Rabat.

Le ministre algérien Ahmed Attaf 

Albares qualifie l’Algérie de manière positive et stratégique, en la positionnant comme un partenaire privilégié et fiable.

1/ Ravis d'accueillir à Madrid le ministre algérien des Affaires étrangères Ahmed Attaf. Nous avons des relations politiques et amicales fortement consolidées. Nous sommes amis, partenaires et voisins. L'Algérie est notre principal fournisseur de gaz, un partenaire stratégique fiable et constant.

2/ Nos relations commerciales connaissent une période exceptionnelle : nos exportations ont progressé de 190 % en 2025 et de 141 % en 2024. L’Espagne et l’Algérie continuent d’avancer ensemble.

Cette qualification discursive, via un lexique modéré, chiffré et inclusif: « amis, partenaires et voisins », « relations politiques et amicales fortement consolidées » effacent la distance géopolitique, contrecarrant les tensions passées (crise du Sahara marocain 2022). L’Algérie est qualifiée de « principal fournisseur de gaz, un partenaire stratégique fiable et constant », avec des chiffres concrets concernant la progression des exportations « de 190% en 2025 et de 141% en 2024 ». Ces marqueurs normatifs (fiable, constant, exceptionnel) hissent ce pays maghrébin au rang d’acteur vital pour l’Espagne, justifiant ainsi un traitement de continuité. L’accueil « ravis d’accueillir » et l’orientation prospective « continuent d’avancer ensemble » renforcent une identité relationnelle symétrique et pragmatique.

Mon ami Nasser Bourita 

Albares qualifie le Maroc de manière plus chaleureuse et personnalisée que l’Algérie, en utilisant un thread plus long (3 posts vs 2) pour amplifier une proximité historique et projective, contrebalançant les tensions régionales :

1/ Les relations bilatérales entre l'Espagne et le Maroc sont parmi les plus solides au monde. Notre amitié et notre coopération n'ont jamais été aussi fortes.

Aujourd'hui à Madrid, en compagnie de mon ami Nasser Bourita, je réaffirme la solidité, la pertinence et l'avenir prometteur de notre relation.

2/ Nos échanges bilatéraux sont exceptionnels et atteindront 21 milliards € en 2025. La coopération en matière de migration et policière contribue à la sécurité et à la stabilité de nos citoyens. Nous disposons du réseau d'institutions publiques et d’Institue Crevantes le plus dense au monde.

3/ Nous promouvons les accords signés lors de la réunion de haut niveau Espagne-Maroc en décembre dernier. Nous avançons ensemble en vue de la Coupe du monde 2030, que nous co-organisons.

Cette stratégie discursive du ministre Albares personnifie davantage son homologue Bourita

« En compagnie de mon ami », personnifiant l’interlocuteur comme un pair intime, contrairement au ministre algérien qualifié fonctionnellement « le ministre algérien Ahmed Attaf ». Cette catégorisation lexicale ponctuelle de la relation amicale entre les deux responsables diplomatiques, transcende le rôle institutionnel, créant une identité relationnelle fusionnelle, les relations bilatérale d’amitié et de coopération entre les deux pays vont au-delà d’une simple relation consolidée - comme avec l’Algérie –pour atteindre un pic historique, puisqu’elles « n’ont jamais été aussi fortes » qu’aujourd’hui.

Si le Maroc bénéficie dans le post du chef de la diplomatie espagnole, d’une hyperbole universelle « parmi les plus solides au monde », absente chez l’Algérie simplement qualifiée de « fortement consolidées », c’est que le Maroc n’est point réduit au rang  de « fournisseur de gaz » pour l’Espagne, il est un partenaire exceptionnel engagé dans une coopération riche et diversifiée notamment en matière de migration et de police qui « contribue à la sécurité et à la stabilité de nos citoyens » À l’inverse, la coopération avec l’Algérie semble valorisée  par Albares dans une seule dimension commerciale, tandis que  la coopération culturelle avec le Maroc suscite une fierté affichée chez le ministre espagnol « Nous disposons du réseau d'institutions publiques et d’Institue Cervantes le plus dense au monde » Albares ajoute à cela la projection d’un avenir partagé via des marqueurs tangibles : Réunion de Haut Niveau (décembre), Coupe du Monde 2030 co-organisée avec le Portugal, ce qui concrétise pour le Maroc, la qualification en actions bilatérales, contre les chiffres purement économiques pour l’Algérie.

Entre fournisseur fonctionnel et partenaire fusionnel

En outre, l’analyse des tweets de José Manuel Albares révèle une différence frappante dans l’usage du pronom personnel « nous/notre », marqueur d’identification et d’appartenance relationnelle. Dans le message consacré à l’Algérie, ce pronom n’apparaît que 4 fois « Nous avons des relations / Nous sommes amis / Nos relations commerciales / nos exportations », soulignant davantage une action commune factuelle et une réciprocité distante, presque protocolaire, qu’une véritable identité relationnelle fusionnelle.

À l’opposé, son tweet sur le Maroc déploie 8 occurrences « Notre amitié / notre coopération / notre relation / Nos échanges bilatéraux / nos citoyens / Nous disposons / Nous promouvons / Nous avançons / nous co-organisons », construisant une identification beaucoup plus fusionnelle et organique. Ce doublement lexical traduit une intimité stratégique entre les deux Royaumes, Le pronom « notre », répété avec insistance, fusionne les deux pays dans une communauté de destin, solidement ancrée dans une profondeur historique, l’amitié n’est pas conjoncturelle mais constitutive d’une solidarité active et prospective : « Nous avançons / nous co-organisons » projettent une dynamique partagée vers l’avenir.

Les tweets de José Manuel Albares sur les perspectives d’avenir des relations de l’Espagne avec ses voisins maghrébins révèlent une graduation discursive, une progression factuelle et pragmatique avec l’Algérie, contre une projection confiante et multidimensionnelle avec le Maroc. « L’Espagne et l’Algérie continuent d’avancer ensemble » adopte un ton descriptif et continuiste, centré sur un présent économique (gaz, commerce +190%). Cette qualification prospective reste neutre et sans adjectifs hyperboliques, signalant un partenariat stable mais non transcendant, un « avancer » technique, sans vision stratégique élargie. Alors que l’énoncé relatif au Maroc « Je réaffirme la solidité, la pertinence et l’avenir prometteur de notre relation » déploie un triptyque normatif (solide, pertinente, prometteur), personnel (« je réaffirme ») et fusionnel (« notre relation »). Cette hyperbole prospective s’appuie sur les réalisations communes (RHN, échanges bilatéraux exceptionnels, migration, sécurité, culture) pour entrelacer passé, présent et futur (Coupe du monde 2030), érigeant le Maroc en allié organique et irremplaçable.

Albares prévoie explicitement un avenir prometteur aux relations de son pays avec le Maroc

« je réaffirme la solidité, la pertinence et l’avenir prometteur de notre relation », tandis que pour l’Algérie, il se contente d’un « continuent d’avancer ensemble », dépourvu de toute visibilité prospective exaltée ou d’horizon stratégique qualifié. Cette formulation concernant l’Algérie reste au présent continu « continuent », descriptif et factuel, sans adjectif valorisant l’avenir. Elle projette une inertie positive (économique, gazière) mais non une vision partagée ni un engagement futuriel fort.

Les tweets du chef de la diplomatie espagnole concernant les rencontres avec les ministres des Affaires étrangères marocain et algérien révèlent clairement la spécificité du langage diplomatique, un art subtil où chaque mot est pesé avec précision pour transmettre des idées, signaler des préoccupations ou prodiguer des encouragements, tout en évitant d'attiser des tensions inutiles. Cette économie discursive – parcimonie avec Alger, profusion avec Rabat – illustre parfaitement comment un ministre peut, en quelques mots, révéler des hiérarchies géopolitiques implicites, non seulement par le dosage des pronoms possessifs, ou le calibrage discursif des identités relationnelles,  mais aussi par la maitrise d’une distinction lexicale qui, reflétant la realpolitik espagnole, projette l’Algérie comme fournisseur périphérique et partenaire fonctionnel, le Maroc comme allié fusionnel et co-constructeur d’un horizon commun,