Le Maroc et les métamorphoses de la légitimité – Par Adnan Debbarh

Le Maroc et les métamorphoses de la légitimité – Par Adnan Debbarh

La défaite de l'équipe nationale a provoqué une déception immense. C'est la loi du sport. Une victoire suscite l'enthousiasme, une défaite rappelle que rien n'est jamais acquis. Pourtant, réduire cet épisode à un simple accident sportif serait passer à côté de l'essentiel. Car ce qui s'est joué dépasse largement le football.

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À partir de l'élimination des Lions de l'Atlas en quart de finale du Mondial 2026, Adnan Debbarh propose une réflexion sur les mutations des sources de légitimité au Maroc. Les succès sportifs, diplomatiques et économiques renforcent le rayonnement du Royaume, mais ne peuvent durablement se substituer à une amélioration perceptible des conditions de vie. L'enjeu est désormais de transformer ces réussites en progrès partagé afin de consolider une légitimité capable de résister aux aléas du temps.

Adnan Debbarh*

La défaite de l'équipe nationale a provoqué une déception immense. C'est la loi du sport. Une victoire suscite l'enthousiasme, une défaite rappelle que rien n'est jamais acquis. Pourtant, réduire cet épisode à un simple accident sportif serait passer à côté de l'essentiel. Car ce qui s'est joué dépasse largement le football.

Depuis plusieurs années, le Maroc accumule des réussites incontestables. Des infrastructures de rang mondial, une diplomatie active, une stabilité macroéconomique enviée, des investissements industriels majeurs, l'organisation de grands événements internationaux, une présence croissante sur la scène africaine et, bien sûr, les performances exceptionnelles des Lions de l'Atlas. Ces succès existent. Les nier serait absurde.

Mais une question mérite d'être posée avec sérénité : pourquoi ces réussites occupent-elles désormais une place aussi centrale dans le récit national ?

Tous les États mettent en valeur leurs réalisations. Cela fait partie de l'exercice normal du pouvoir. Pourtant, il existe une différence entre utiliser une réussite comme motif de fierté collective et lui confier une fonction plus profonde : celle de produire de la légitimité.

C'est peut-être là que se situe l'évolution silencieuse de ces dernières années.

Toute société repose sur un équilibre entre plusieurs sources de légitimité. Il y a la légitimité historique, celle qui naît de la construction de la nation. Il y a la légitimité politique, qui repose sur la représentation, la participation et la responsabilité. Il existe aussi une légitimité économique et sociale, fondée sur l'amélioration concrète des conditions de vie, la mobilité sociale et l'ouverture des opportunités.

Lorsque ces différentes dimensions fonctionnent harmonieusement, aucune n'a besoin d'écraser les autres.

Mais lorsque certaines s'affaiblissent ou peinent à produire les effets attendus, d'autres prennent progressivement davantage de place.

Le Maroc semble aujourd'hui connaître ce déplacement.

La légitimité ne disparaît pas ; elle change de support.

Mais ce déplacement n'est pas un accident. Il s'inscrit dans une histoire plus longue, faite de métamorphoses successives de la légitimité. Chaque période tend à privilégier la source de légitimité qui lui permet de maintenir la cohésion du système.

La légitimité historique, née de la construction de l'État et de la Nation, a longtemps constitué le socle principal. Elle a progressivement été relayée par une légitimité de développement, fondée sur la modernisation du pays et la réalisation de grands équipements. À mesure que les attentes de la société se sont diversifiées, une légitimité technocratique s'est affirmée, valorisant l'expertise, les agences, les indicateurs et la capacité de mise en œuvre. Aujourd'hui, une nouvelle évolution semble se dessiner : la légitimité tend à s'incarner dans la réalisation visible, puis dans sa reconnaissance internationale. Ce ne sont plus seulement les projets qui comptent, mais le regard extérieur qu'ils suscitent.

Ce déplacement ne signifie pas que les formes anciennes disparaissent. Elles continuent de coexister. Mais leur poids relatif évolue. La question n'est donc pas de savoir si ces nouvelles sources de légitimité sont légitimes ; elles le sont. La véritable interrogation est ailleurs : peuvent-elles, à elles seules, produire une adhésion durable lorsqu'elles ne s'accompagnent pas d'une transformation suffisamment perceptible de la vie économique, sociale et institutionnelle ?

Elle s'incarne de plus en plus dans ce qui se voit : un port, une ligne à grande vitesse, une usine, une centrale énergétique, une Coupe du monde, une performance sportive, un classement international, un soutien diplomatique majeur.

Mais ce regard tourné vers l'extérieur pose une question que l'on esquive rarement. Un acteur sûr de sa trajectoire a-t-il besoin qu'un observateur étranger la valide ? La reconnaissance internationale n'est pas en soi suspecte — tous les États la recherchent. Ce qui l'est davantage, c'est le moment où elle cesse d'être un supplément de fierté pour devenir la mesure elle-même : quand le pays en vient à se regarder avec les yeux qu'on lui prête plutôt qu'avec les instruments qu'il se donne pour se juger lui-même.

Le message implicite devient simple : regardez ce que le pays réalise.

Cette évolution n'a rien d'anormal. Elle répond à une logique presque universelle. Un État qui démontre sa capacité d'action renforce naturellement sa crédibilité.

Mais cette forme de légitimité possède une limite que les infrastructures elles-mêmes ne peuvent effacer.

Construire ne signifie pas automatiquement transformer.

Depuis plusieurs années, le Maroc démontre une remarquable capacité à lancer des projets d'envergure. En revanche, la conversion de ces réussites en progrès largement partagé demeure plus difficile. L'industrialisation progresse sans toujours entraîner une densification suffisante du tissu productif. Les investissements augmentent, mais les gains de productivité restent inégaux. Les équipements se multiplient, tandis que les attentes sociales continuent de croître. Les succès diplomatiques sont réels, mais ils ne dissipent pas les interrogations du quotidien.

Autrement dit, le défi n'est plus seulement celui de la production des réussites ; il devient celui de leur conversion en confiance durable.

C'est précisément ici que le football éclaire le débat.

Les performances des Lions de l'Atlas ont offert au pays un immense moment de fierté. Elles ont renforcé le sentiment d'appartenance nationale et projeté une image positive du Maroc dans le monde. Aucun observateur sérieux ne contestera cet apport.

Mais le sport demeure, par nature, contingent. Il connaît des victoires et des défaites. Lui demander de porter une fonction qui dépasse le terrain revient à lui confier une responsabilité qu'aucune équipe nationale ne peut assumer durablement.

La récente défaite ne change rien aux qualités de cette génération de joueurs. En revanche, elle rappelle une évidence souvent oubliée : une victoire sportive peut nourrir un récit national ; elle ne peut constituer à elle seule un contrat politique.

Lorsque le résultat disparaît, la part de légitimité qui s'y était attachée disparaît avec lui.

Ce n'est pas le football qui devient fragile.

C'est la fonction qu'on lui attribue qui révèle sa fragilité.

Cette observation dépasse largement le sport.

Elle invite à réfléchir à une question plus fondamentale : comment un État produit-il aujourd'hui sa légitimité ?

Par la reconnaissance internationale ? Par les grands projets ? Par les classements ? Par les investissements ? Par les performances économiques ? Ou d'abord par la capacité à transformer ces réussites en amélioration perceptible de la vie des citoyens ?

La réponse ne peut évidemment être exclusive. Un pays moderne a besoin de toutes ces dimensions.

Mais leur hiérarchie importe.

Les grandes réalisations créent de la puissance. Elles ne remplacent ni la confiance, ni le sentiment d'équité, ni la perception d'une mobilité possible. Elles constituent un levier ; elles ne peuvent devenir un substitut.

C'est sans doute le principal enseignement de cette séquence.

Le véritable défi du Maroc n'est pas de produire davantage de récits victorieux. Il est de faire en sorte que les réussites exceptionnelles cessent d'être des sommets isolés pour devenir les points d'appui d'une transformation plus profonde de l'économie, des institutions et de la société.

Une légitimité fondée exclusivement sur les succès visibles reste toujours exposée aux aléas du réel. Une légitimité enracinée dans la capacité à convertir ces succès en progrès partagé résiste, elle, aux défaites, aux crises et au temps.

Les victoires font rayonner une nation. Les transformations durables, elles, la consolident.

La différence entre les deux est peut-être devenue l'une des questions politiques les plus importantes du Maroc contemporain.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE

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