Politique
Quelques interrogations sur la mise en œuvre du système électronique de lutte contre la fraude - Par Bilal Talidi
À ce jour, la vision d’ensemble de cette politique, de ses motivations et de ses objectifs demeure floue. Est-elle réellement destinée à combattre la fraude ou répond-elle à d’autres considérations ? Plusieurs indicateurs contradictoires alimentent les interrogations sur ses fondements et sur sa cohérence.
En revenant sur a politique adoptée par le ministère de l’Éducation nationale pour lutter contre la fraude aux examens, à travers un nouveau système électronique de brouillage des communications, Bilal Talidi soulève dans cette tribune de nombreuses interrogations. Si les chiffres officiels semblent attester d’une efficacité certaine, plusieurs éléments observés sur le terrain alimentent, selon lui, le doute quant à la réalité de son déploiement et à ses véritables finalités.

Bilal Talidi
Une rupture avec les méthodes précédentes
La politique du ministère de l’Éducation nationale en matière de lutte contre la fraude soulève des questions profondes auxquelles aucune réponse véritablement convaincante n’a encore été apportée. Contrairement à tous les ministères qui l’ont précédé, il a choisi de recourir à des dispositifs technologiques non seulement pour détecter la présence de téléphones portables dans les salles d’examen, les confisquer et en empêcher l’usage, mais aussi pour brouiller les communications afin d’empêcher tout contact entre les candidats et l’extérieur.
Pendant des années, il a pourtant été affirmé qu’une telle démarche était techniquement impossible. Les responsables du secteur des télécommunications, à l’image de Maroc Telecom, expliquaient alors que toute interruption du réseau dans un établissement accueillant des examens entraînerait inévitablement une coupure des communications dans l’ensemble de la zone environnante, avec des conséquences sociales, économiques et sécuritaires importantes.
Aujourd’hui, le ministère affirme avoir trouvé une solution technique à ce problème grâce à un dispositif de brouillage localisé, capable de neutraliser les communications sans affecter le réseau global. Ce système permettrait d’identifier les téléphones, de repérer les connexions et d’activer diverses options techniques jugées efficaces.
Des résultats qui interrogent
À ce jour, la vision d’ensemble de cette politique, de ses motivations et de ses objectifs demeure floue. Est-elle réellement destinée à combattre la fraude ou répond-elle à d’autres considérations ? Plusieurs indicateurs contradictoires alimentent les interrogations sur ses fondements et sur sa cohérence.
Les chiffres publiés par le ministère semblent, à première vue, confirmer l’efficacité relative du nouveau système électronique. Lors des épreuves régionales du baccalauréat, 4 929 cas de fraude ont été constatés, soit une hausse de 167 % par rapport à la session de 2025. Pour l’examen national de juin 2026, 4 126 cas ont été recensés, représentant une augmentation de 49 % par rapport à l’année précédente.
Un écart difficile à expliquer
En réalité, il est difficile de trouver un autre facteur explicatif à cette hausse du nombre de cas détectés que l’introduction de ces nouveaux dispositifs technologiques. Toutefois, un point demeure difficilement compréhensible : l’écart considérable entre l’augmentation enregistrée lors des examens régionaux, qui atteint 167 %, et celle constatée lors de l’examen national, limitée à 49 %.
Comment expliquer une différence de cette ampleur, supérieure à trois fois ? Qu’est-il arrivé entre les deux sessions pour que cette proportion baisse aussi fortement lors de l’examen national ? Ce dernier présente-t-il une particularité susceptible de justifier une autre interprétation ?
À première vue, le décalage dans le calendrier pourrait fournir une explication. Les examens régionaux ont précédé les épreuves nationales de trois jours. L’impact psychologique et médiatique des cas relevés lors des premières épreuves aurait pu influencer les candidats appelés à passer l’examen national, réduisant ainsi significativement le nombre d’élèves transportant un téléphone portable entre le premier jour des examens régionaux et le dernier jour des examens nationaux.
Les témoignages du terrain sèment le doute
Cette explication paraît recevable et possède même une certaine logique scientifique. Pourtant, elle se heurte à plusieurs observations recueillies durant les deux périodes d’examen.
Des témoignages convergents, tant au niveau local que national, affirment que l’utilisation du système électronique n’a pas été appliquée de manière rigoureuse. Selon ces témoignages, son usage aurait été limité au strict minimum, voire essentiellement destiné à produire un effet médiatique et dissuasif.
Dans un grand nombre d’établissements scolaires — et même dans la majorité d’entre eux selon certaines sources — le dispositif n’aurait pas été utilisé. D’autres informations jugées fiables indiquent que les équipements étaient présents principalement à titre de dissuasion psychologique et qu’ils n’auraient pas été effectivement activés.
Certaines sources vont encore plus loin en évoquant une panne centrale ayant affecté le système. Reste à savoir si cette défaillance relevait d’un problème purement technique ou si elle aurait été provoquée intentionnellement. Une question qui, elle aussi, demeure sans réponse.
Un dispositif appliqué avec retenue
En définitive, un consensus presque général semble se dégager parmi les acteurs du secteur éducatif : la rigueur a fait défaut dans l’application du système. Dès le lancement des examens régionaux, plusieurs observations ont été formulées au sujet du caractère peu pédagogique de sa mise en œuvre. Le dispositif a suscité chez de nombreux élèves un sentiment de peur et d’anxiété qui a affecté leur état psychologique ainsi que leurs performances pendant les épreuves.
On peut raisonnablement penser que le ministère a tenu compte de ces réactions. C’est peut-être pour cette raison qu’il aurait volontairement réduit l’efficacité du système et renoncé à son application stricte, préférant miser sur son effet dissuasif et psychologique. À mes yeux, cette hypothèse constitue une explication crédible de l’écart considérable observé entre les taux de fraude relevés lors des examens régionaux et ceux constatés lors de l’examen national.
La véritable volonté de lutter contre la fraude
Mais laissons de côté cette discussion pour aborder une autre dimension du sujet : celle de la politique de lutte contre la fraude et de ses perspectives. Existe-t-il réellement une volonté éducative de combattre ce phénomène, avec tout ce que cela implique comme coûts pédagogiques et politiques ? Ou bien cette volonté fait-elle défaut, comme on a tendance à le penser ? Et dans ce cas, qu’est-ce qui a poussé le ministère à emprunter cette voie ?
Si l’on est enclin à affirmer qu’il n’existe pas de véritable volonté politique ou pédagogique de lutter rigoureusement contre la fraude c’est parce que le problème paraît structurel. Une lutte sérieuse contre ce phénomène supposerait que le gouvernement soit prêt à annoncer les plus mauvais résultats au baccalauréat enregistrés depuis plus de trente ans.
Tout le monde sait que des taux de réussite dépassant 70 % en cumulant les sessions ordinaire et de rattrapage sont difficiles à expliquer sans prendre en compte l’influence de la fraude, notamment sous sa forme électronique.
Le paradoxe des résultats scolaires
Les responsables politiques, en particulier dans l’opposition, estiment que des intérêts contradictoires sont à l’œuvre. Selon eux, le ministère aurait utilisé l’argument de la lutte contre la fraude pour justifier un marché public dont on ignore toujours l’attributaire, les conditions juridiques de passation et le coût réel pour les finances publiques.
Parallèlement, plusieurs institutions internationales spécialisées dans l’évaluation des systèmes éducatifs soulignent une contradiction frappante. D’un côté, les niveaux d’acquisition des connaissances demeurent faibles et le Maroc continue d’occuper des positions modestes dans plusieurs compétences fondamentales, notamment aux cycles primaire, collégial et secondaire. De l’autre, les taux de réussite au baccalauréat ont connu une progression continue, atteignant même plus de 90 % en 2018.
Une stratégie de report de l’échec scolaire ?
Les spécialistes des systèmes éducatifs, en s’appuyant sur les données statistiques, comparent les taux d’abandon scolaire avant et après l’enseignement supérieur. Ils constatent une forte augmentation de ce phénomène après le baccalauréat, en raison des difficultés rencontrées par de nombreux bacheliers pour suivre les exigences des études supérieures.
Selon eux, une politique éducative méthodique aurait consisté à repousser l’échec scolaire au-delà du secondaire qualifiant, notamment en raison d’engagements financiers internationaux. Toutefois, cette logique a commencé à être remise en question lorsque les partenaires internationaux se sont inquiétés de la hausse continue des taux de réussite au baccalauréat au Maroc et de l’écart grandissant entre ces résultats et les niveaux réels d’apprentissage et de maîtrise des compétences mis en évidence par les évaluations internationales.
À mon sens, le Maroc a tenté cette année d’apporter une réponse à cette contradiction. Le ministère a probablement considéré la mise en service du système électronique de lutte contre la fraude comme un moyen d’y parvenir, indépendamment d’autres objectifs possibles.
Cependant, les premiers résultats obtenus à travers son application partielle dans certains établissements semblent avoir révélé les risques d’une généralisation stricte du dispositif. C’est sans doute ce qui explique le recours à une application sélective du système électronique, avec une préférence marquée pour son impact psychologique et dissuasif plutôt que pour son activation effective et rigoureuse.