Une région vitrine, un territoire orphelin – Par Adnan Debbarh

Une région vitrine, un territoire orphelin – Par Adnan Debbarh

Ouarzazate figure parmi les villes d’où RAM semble avoir pris un aller simple

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La décision de Royal Air Maroc de suspendre plusieurs liaisons vers le Draâ-Tafilalet amène Adnan Debbarh à relancer le débat sur l’équité territoriale et le rôle des infrastructures dans la cohésion nationale. Alors qu’Errachidia s’apprête à accueillir un forum consacré à l’émergence intégrée des territoires, cette mesure alimente les interrogations sur les écarts entre les ambitions affichées de régionalisation et la réalité du désenclavement de certaines régions.

Adnan Debbarh*

Il est des cartes qui ne mentent pas. Celles de la Royal Air Maroc, par exemple. À partir du 7 juin 2026, trois lignes disparaissent : Ouarzazate, Errachidia, Zagora. Sans cérémonie. Sans grand débat national. Juste un communiqué lisse, une décision « d'optimisation », quelques élus qui s'étonnent, puis le silence.

C'est ainsi que l'on défait un territoire. Non pas par un coup d'éclat, mais par une série de petits renoncements que chacun trouve rationnels. La ligne n'est pas rentable, dira-t-on. Alors on la ferme.

Pas rentable. Ces deux mots sont en train de devenir la formule magique qui dispense l'État de penser la cohésion nationale. Comme si la seule géographie qui valait était celle du compte de résultat. Comme si le Draâ-Tafilalet devait payer le prix de son éloignement. Comme si la compagnie nationale pouvait oublier qu'elle porte le mot « Royal » et que ce mot engage.

Car voilà le paradoxe. La même région, le même chef-lieu, la même ville d'Errachidia accueille le 24 juillet prochain, sous le Haut Patronage du Roi, la neuvième édition du Morocco Today Forum. Thème : « Le Maroc des territoires : pour une émergence intégrée et inclusive ».

On y parlera de justice spatiale, de réduction des disparités, de nouvelle génération de programmes de développement. Des ministres, des élus, des experts. Un plateau prestigieux. Un décor soigné. Des discours sur l'équité territoriale. À quelques kilomètres de là, l'aéroport se vide.

Ce décalage n'est pas une simple maladresse. C'est une contradiction systémique. D'un côté, la grande messe de la régionalisation avancée. De l'autre, la décision silencieuse qui isole un peu plus une région déjà fragile. Les passagers ne viendront pas au forum en tapis volant. Ils prendront la route. Huit heures depuis Casablanca. Ou un vol jusqu'à Marrakech, puis cinq heures de route.

Le message, pourtant, est clair : on peut célébrer les territoires un jour et les abandonner le lendemain. Cela s'appelle l'incohérence. Cela pourrait s'appeler aussi le renoncement.

La RAM justifiera sa décision par la rentabilité. C'est son droit. Mais une compagnie nationale n'est pas une compagnie ordinaire. Elle est, par sa mission, un instrument d'aménagement du territoire. Si l'on veut des lignes rentables, on les ouvre entre Casablanca, Marrakech et Tanger. Et l'on ferme tout le reste. Le Maroc se réduirait alors à trois villes. Le reste deviendrait un décor.

Heureusement, on ne le fait pas. Pas encore. Pas complètement. On le fait à bas bruit, région après région, ligne après ligne, en espérant que personne ne fasse le lien.

Le même État qui déploie des moyens considérables au Sahara : ports, autoroutes, trains, aéroports, zones industrielles, laisse le Draâ-Tafilalet se débrouiller avec des routes secondaires et des pistes désertées. La solidarité nationale ne se décrète pas par zones prioritaires. Elle se mesure à la constance avec laquelle l'État soutient tous ses territoires, y compris ceux qui ne sont pas sous le feu des projecteurs diplomatiques.

Si chaque région doit attendre d'être un enjeu international pour être désenclavée, alors le Maroc des territoires n'existe pas. Il existe un Maroc des urgences médiatiques.

Cette décision de la RAM s'inscrit dans un mouvement plus large que le Groupe Le Matin, justement, contribue à éclairer. Les nouveaux « programmes de développement territorial intégré » (PDTI), présentés avec force par le Ministère de l'Intérieur à Al Hoceïma, Dakhla, Béni Mellal, affichent une ambition participative. Mais dans les faits, la main de l'administration centrale se fait plus lourde.

Les walis présidents les comités. Les plans régionaux sont révisés d'en haut. Les élus locaux, consultés mais pas décideurs, voient leur marge de manœuvre se réduire. On appelle cela de la « convergence ». On pourrait appeler cela une recentralisation méthodique.

La RAM, en fermant ses lignes, applique la même logique à sa manière : la décision vient du centre, sans débat local, sans compensation. Les territoires subissent. Ils ne négocient pas.

Et pendant ce temps, sur la scène internationale, le Maroc défend avec talent le plan d'autonomie pour le Sahara. Il y explique, avec des arguments solides, que la régionalisation différenciée est une force, que la confiance faite aux territoires est une marque de modernité.

Que penserait-on si, au Sahara, on fermait les aéroports sous prétexte de rentabilité ?

La question est provocatrice. Elle est juste.

Car il y a un coût à ne pas calculer. Celui du tourisme, d'abord. Un vol Paris-Errachidia avec escale, c'est déjà une journée. Sans vol direct, c'est une journée et demie. Les tours opérateurs internationaux lisent ces signaux. Ils ajustent leurs catalogues. Ils remplacent Ouarzazate par Oujda. Ils déplacent leurs clientèles.

Un hôtelier de Merzouga, un guide de Tinghir, un restaurateur de Rissani ne pèsent pas lourds face aux arbitrages de la RAM. Pourtant, ce sont des centaines d'emplois, des milliers de nuitées, des millions de dirhams qui vacillent. Les tours opérateurs lisent ces signaux. Ils ajustent leurs catalogues. Ils remplacent Ouarzazate par Oujda.

Mais le coût le plus lourd n'est pas là. Il est dans l'étudiant d'Errachidia qui étudie à Casablanca et reporte son retour. Dans le patient qui doit consulter un spécialiste. Dans l'entrepreneur qui cherche des investisseurs. Dans le jeune diplômé qui finit par considérer le départ comme la seule option raisonnable. Pour eux, la rentabilité, c'est de pouvoir vivre dignement là où ils sont nés. La décision de la RAM leur répond : votre région n'est plus reliée. Débrouillez-vous.

Je ne prétends pas que la solution soit simple. Subventionner des lignes déficitaires a un coût. L'arbitrage budgétaire est réel. Mais l'absence d'arbitrage est aussi un choix. Fermer sans compenser, c'est choisir l'isolement.

On pourrait imaginer autre chose : une péréquation aérienne, comme il existe une péréquation financière entre régions. Ou une délégation de service public confiée à la RAM avec compensation. Ou un appui au développement des aéroports régionaux via les collectivités. Ou une réflexion sur le transport aérien à bas coût pour les zones enclavées.

Mais pour imaginer ces solutions, il faudrait un débat. Et pour avoir un débat, il faudrait que la décision ne soit pas déjà prise, dans le silence des cabinets, avant même que les élus locaux en soient informés.

C'est cela, la recentralisation silencieuse : les décisions se prennent au centre, sans bruit, sans contradiction. Et les territoires subissent ?

Alors, au fond, que nous dit cette suspension de vols ?

Elle nous dit que le Maroc des territoires est encore une ambition, pas une réalité. Que les discours sur l'équité territoriale se heurtent à des décisions quotidiennes qui les contredisent. Que la solidarité nationale ne se décrète pas dans les forums, elle se pratique dans les infrastructures, les connexions, les mobilités. 

Elle se pratique dans les vols qui continuent, pas dans ceux qu'on supprime.

La RAM n'est qu'un acteur parmi d'autres. Mais elle est un acteur symbolique. Parce qu'elle porte le nom du Royaume. Parce que ses avions arborent l'insigne national. Parce que, quand elle se retire, elle envoie un signal : cette région n'est plus prioritaire. Et ce signal, les investisseurs le reçoivent. Les touristes le reçoivent. Les jeunes diplômés le reçoivent.

Un pays ne peut pas tenir debout quand ses fondations sont des sables mouvants. 

Les cartes, décidément, ne mentent pas. Celles de la RAM non plus. Elles montrent un Maroc à plusieurs vitesses, où certaines régions sont reliées et d'autres oubliées.

La carte est là. Elle attend une décision, pas un forum.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l’ISCAE.

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