Pourquoi Benkirane a renoncé à la bataille des législatives – Par Bilal Talidi

Pourquoi Benkirane a renoncé à la bataille des législatives – Par Bilal Talidi

Abdalilah Benkirane, secrétaire général du Parti de la justice et du développement

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L’absence d’Abdalilah Benkirane des listes du Parti de la justice et du développement (PJD) pour les prochaines élections législatives continue d’alimenter le débat politique. Officiellement, l’ancien chef du gouvernement affirme avoir respecté la décision des instances chargées des candidatures. Mais au-delà de cette explication, cet épisode, analyse Bilal Talidi, met en lumière les mécanismes internes du parti, les limites de sa culture politique et les interrogations entourant la stratégie de son actuel secrétaire général.

Par Bilal Talidi

Quand le secrétaire général n’est pas le choix naturel

Le 23 mai, le secrétariat général du PJD a publié son cinquième communiqué relatif à l’investiture des candidats aux élections législatives. Ce texte était particulièrement attendu, car il concernait plusieurs circonscriptions où les arbitrages avaient été reportés en raison de débats internes.

Parmi ces dossiers figurait celui de Salé, circonscription traditionnellement associée à Abdalilah Benkirane. Beaucoup s’attendaient à y voir le secrétaire général du parti officiellement investi. Il n’en a finalement rien été.

Après le retrait du premier candidat classé par en tête par la commission des candidatures, Abdelatif Soudo, puis du deuxième, Jamaâ Moatasim, c’est finalement le quatrième candidat, Al-Kouchi, qui a été investi. Benkirane, arrivé en troisième position, probablement vexé, a refusé de se présenter.

Pendant plusieurs jours, le silence du dirigeant du PJD a alimenté les spéculations. Le 1er juin, il a fini par livrer sa version des faits dans un entretien avec Le360. Selon lui, les militants de son propre parti ne l’ayant pas placé en tête, il ne pouvait se résoudre à imposer sa candidature par une décision venue d’en haut.

Cette explication est importante. Elle montre que Benkirane a considéré le classement établi par les instances internes comme un message politique qu’il lui était difficile de contourner.

Une candidature pensée comme un test politique

Pour comprendre cette décision, il faut revenir aux motivations de Benkirane lui-même.

L’ancien chef du gouvernement n’avait jamais caché son intention de participer aux élections. Son objectif n’était pas uniquement de retrouver un siège parlementaire. Il voulait avant tout mesurer sa popularité auprès des électeurs. C’est du moins ce qu’il a déclaré.

Dans son esprit, cette candidature devait constituer un véritable test politique. Une victoire lui aurait apporté la confirmation que son discours et sa ligne politique continuaient à bénéficier d’un soutien populaire. À l’inverse, un revers électoral aurait signifié que son cycle politique était achevé.

Le classement qui lui a été réservé à Salé a donc été interprété comme un signal négatif. Selon lui, lorsqu’un secrétaire général souhaite se présenter, les structures locales lui offrent généralement les conditions politiques nécessaires pour le faire. Son investiture est alors perçue comme un choix stratégique du parti tout entier.

Le fait qu’il n’ait obtenu qu’une troisième place a été compris comme une absence de soutien clair.

Cette lecture est cohérente avec le tempérament politique de Benkirane. Tout au long de sa carrière, il s’est construit sur les rapports de force, les confrontations et les défis. Il est donc crédible qu’il ait voulu soumettre sa popularité au verdict des urnes.

Reste toutefois une interrogation essentielle : quel était réellement l’objectif final de cette candidature ?

Le refus d’un retour aux seconds rôles

L’hypothèse d’un simple retour au Parlement paraît peu compatible avec la trajectoire politique de Benkirane.

Après avoir occupé la fonction de chef du gouvernement, il a toujours donné l’impression de considérer cette étape comme le sommet de son parcours politique. Revenir comme simple député aurait constitué une forme de déclassement politique difficilement compatible avec sa conception du leadership.

L’intéressé lui-même a d’ailleurs fourni un élément de réponse. Il a expliqué qu’il envisageait essentiellement de relever le défi électoral avant de céder son siège à un autre candidat.

Autrement dit, l’enjeu n’était pas tant l’exercice d’un mandat parlementaire que la démonstration d’une légitimité populaire toujours intacte.

Cette logique permet de comprendre pourquoi la question du classement interne a pris autant d’importance. Si l’objectif principal était de mesurer son poids politique, il lui fallait d’abord bénéficier d’un soutien clair de son propre camp.

Dès lors, la question centrale devient la suivante : pourquoi les militants de sa circonscription ne lui ont-ils pas accordé cette priorité ?

Les limites de la légitimité interne

Certains observateurs considèrent que l’épisode révèle un affaiblissement de la légitimité interne de Benkirane. Selon cette lecture, un dirigeant qui ne parvient pas à s’imposer au sein de son propre parti aura du mal à convaincre au-delà de son organisation.

Cette analyse mérite toutefois d’être nuancée.

Le PJD demeure un parti dont la composition sociologique est complexe. Les critères qui influencent les scrutins internes ne sont pas toujours les mêmes que ceux qui déterminent les choix électoraux nationaux.

L’exemple d’Abdelatif Soudo est révélateur. Arrivé en tête du classement, il bénéficie d’une forte présence locale et d’une réputation solidement établie dans la gestion des affaires communales. Cette proximité quotidienne avec les citoyens constitue souvent un avantage décisif dans les consultations internes.

À l’inverse, un secrétaire général accaparé par les enjeux nationaux et les responsabilités partisanes entretient généralement des liens moins directs avec les militants de terrain.

Cette explication éclaire une partie du problème, mais elle ne suffit pas à elle seule.

Une autre lecture met en cause les hésitations de la direction du parti. Si Benkirane avait annoncé plus tôt son intention de se présenter et expliqué les raisons politiques de sa démarche, les résultats de la commission des candidatures auraient probablement été différents.

Le précédent El Otmani et les leçons du passé

L’histoire du PJD offre d’ailleurs un précédent significatif. En 2007, Saâd Dine El Otmani, alors secrétaire général du parti, s’était retrouvé dans une situation comparable. La commission des candidatures de Hay Hassani, à Casablanca, avait refusé de soutenir sa candidature.

Le message politique était alors apparu particulièrement embarrassant pour la direction du parti.

À l’époque, Benkirane avait joué un rôle central pour résoudre la crise. Sur son instigation, El Otmani avait dépêché deux dirigeants du parti, Abdellah Baha et Mustapha Ramid, auprès de l’instance locale afin de la convaincre de revenir sur sa décision.

Les discussions avaient été difficiles. Finalement, le secrétariat général avait utilisé ses prérogatives pour imposer la candidature du secrétaire général malgré les réticences locales.

Ce précédent met en évidence une différence fondamentale entre les deux situations. En 2007, la direction du parti avait considéré que la candidature du secrétaire général relevait d’un enjeu politique supérieur. En 2026, elle a préféré s’en remettre au verdict de la commission des candidatures.

Cette différence tient certes à l’évolution des pratiques internes, mais aussi à la personnalité des dirigeants concernés.

Le prix d’une culture politique affaiblie

Au-delà du cas Benkirane, cet épisode soulève une question plus profonde concernant l’évolution du PJD.

Depuis plusieurs années, le parti semble confronté à un recul progressif de la politisation de ses structures internes. Les logiques de proximité, les considérations locales et les équilibres sociologiques paraissent parfois prendre le pas sur les considérations politiques nationales.

Cette évolution n’est pas nouvelle. Elle s’est installée progressivement sans qu’un véritable travail de formation politique ne soit entrepris pour la corriger.

Le refus de la direction politique d’annoncer clairement et à l’avance cette candidature, d’en expliquer les motivations et les messages politiques, ainsi que l’existence d’une hésitation persistante autour même de l’idée de la candidature, ont conduit à cette issue.

On peut en déduire que Benkirane n’était pas totalement déterminé à se présenter, même s’il souhaitait relever le défi de la conquête de la légitimité populaire.

Avant d’affronter le choix des électeurs, il voulait probablement d’abord tester cette légitimité à l’intérieur de son propre parti. C’est pourquoi il n’aurait pas cherché à prendre les devants par une déclaration politique mettant en avant la portée symbolique de sa participation à la bataille électorale. Mais peut-être aussi que cette explication est une justification a postériori.

Constatant enfin que son organisation ne comprenait ni les exigences du moment ni la nature du défi qu’il souhaitait relever, il a fini par considérer que sa participation à la compétition électorale n’avait plus de sens.

Dans son esprit, il s’est retrouvé face à une organisation politique incapable de saisir les messages de la politique et peut-être insuffisamment préparée aux exigences du défi qu’il entendait relever.

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