Le nouveau sang du Maroc – Par Driss Ajbali

Le nouveau sang du Maroc – Par Driss Ajbali

Ces jeunes ont sorti tout le monde de sa zone de confort

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Dans une chronique aussi lucide que vibrante, le sociologue et essayiste Driss Ajbali explore la généalogie des colères marocaines, des émeutes de mars 1965 aux manifestations pacifiques du collectif GenZ 212. À travers cette traversée historique, il montre comment chaque génération, à sa manière, réclame justice, équité et dignité. Mais avec les « Zoomers », une rupture s’opère : connectée, apolitique et pacifique, cette jeunesse redéfinit la contestation, impose un nouveau langage civique et force le pays à regarder en face. Le Maroc, secoué mais vivant, a là la possibilité de découvrir en elle son nouveau sang.

Driss Ajbali

Selon Mark Twain « L'histoire ne se répète pas, mais elle rime ». L’histoire du Maroc est cadencée par des soulèvements populaires. Cycliques, ils surviennent périodiquement par décennie. Manifestations de l’exaspération sociale, ils se déclenchent suite à un incident marquant, et le plus souvent inopiné, ou par le refus d’une mesure gouvernementale. A chaque fois, quand la jeunesse rejoint le mouvement, c’est en masse qu’elle sort dans la rue. Et la jeunesse, c’est comme de la dentifrice. Une fois échappé du tube, c’est très ardu de la refluer.

Les soulèvements marquants

En 1965, jugée provocante, une circulaire du ministère de l'Éducation nationale visant à interdire le redoublement du brevet aux élèves âgés de plus de 16 ans, la jeunesse marocaine a envahi la rue. On en retiendra une répression féroce menée par le général Oufkir, le 23 mars 1965 et l’état d’exception décrété en juin.

Dans le pays où « gouverner, c’est pleuvoir », à la suite d’une cruelle sécheresse, le gouvernement suspend plusieurs subventions. L’inflation atteint 12% et les produits de premières nécessités (le blé, le sucre et l’huile) connaitront une insupportable cabriole. En 1981, en appel à la grève générale tournera vinaigre. Les évènements resteront dans l’histoire accolés à la fameuse sailli méprisante de Driss Basri au Parlement qualifiant les victimes de la répression de « chouhadas alcoumira » (martyrs de la baguette ».

En 1984, c’est une augmentation des frais d’inscription dans les lycées et les universités qui provoque des remous. Démarrée, le 5 janvier à Marrakech, l’agitation prend rapidement de l’ampleur. Le calme règne à Casablanca qui héberge la 4ème conférence du Sommet des pays islamiques. En revanche, le nord du Maroc, Nador particulièrement, devient l’épicentre d’une convulsion inédite. Les forces de l’ordre interviendront sans management. C’est l’occasion pour le Roi Hassan II de prononcer, le 22 janvier 1984, l’un des discours des plus implacables de son règne. Il traitera les manifestants « d’awbach », c’est-à-dire une « racaille ».

Quelques remarques avant de poursuivre, A l’époque, la chose politique était animée par des hommes d’envergure, des politiciens madrés et des partis dotés d’une presse partisane avec des plumes tribunicienne. Les syndicats, d’ouvriers ou d’étudiants, étaient de leurs côtés puissants. Enfin les grands moyens de communication étaient exclusivement entre les mains de l’État.

Dans le milieu des années 1980, un fait technologique constituera le prélude d’un tournant décisif : l’apparition des paraboles. La légende urbaine rapporte que Driss Basri, alors ministère de l’intérieur et de l’information, fut désappointé par l’apparition de ces antennes. Il a intuitivement compris qu’elles allaient briser le monopole étatique de l’information.

Les révoltes de décembre 1990 font suite à une grève générale lancé par les syndicats.  Plusieurs villes connaitront des troubles. Ils seront particulièrement violents à Fès où l’hôtel les Mérinides sera dévalisé et pillé. Seul leg de cet épisode, la classe politique marocaine héritera d’une figure rouée et populiste, Hamid Chabat.

Et puis c’est la longue accalmie. Surtout depuis la succession monarchique.  Le nouveau règne de Mohammed VI coïncide avec une révolution numérique sans précédent. A partir de 2004, les réseaux sociaux qui n’existaient pas avant cette date, vont générer un nouveau paradigme. Inauguré par Facebook, on assiste alors à un bouleversement sociologique majeur dans la communication humaine. Mark Zuckerberg entame alors la cannibalisation de Johannes Gutenberg. En 2005, c’est autour de YouTube qui, peu à peu, ira jusqu’à marginaliser la télévision elle-même. En 2006, c’est l’avènement de Twitter, devenue X depuis son rachat par Elon Musk. En 2007 apparaissent les premiers smartphones. En 2009, c’est WhatsApp qui viendra concurrencer le mail et la communication téléphonique. L’année 2010, quant à elle verra la naissance d’Instagram, suivie, en 2012 par la 4G avant la 5G. Il faudra attendre 2015 pour assister à l’arrivée de Discord, en 2015 et 2016 pour Tiktok.

 Ces réseaux sociaux, Facebook en tête, contribueront, comme de puissants catalyseurs dans la métastase des « Printemps arabes », attisés au lendemain de la mort Mohamed Bouazizi, en Tunisie. On assiste alors à un nouveau phénomène de contagion qui a rendu viral le mot « dégage ». Al Jazeera n’était pas en reste et a eu son lot d’influence. Le Maroc n’échappera pas à la vague avec son « 20 février ». La réponse majestueuse surviendra 18 jours plus tard, avec le discours royal du 9 mars. On connait la suite. Et bien que localisé dans le nord du Maroc, la mort Mohcine Fikri, le 28 octobre 2016, rendra incandescent le Hirak rifain.  

Les Zoomer et les Baby-boomer.

Cette semaine, nous avons vécu au Maroc, des évènements d’une singulière particularité. Le déferlement de la jeunesse dans la rue marocaine, en dehors de celui d’exprimer un profond désarroi, a surpris par sa brusquerie, sa vigueur et son originalité. Gen Z 212 est une énigme.  Elle n’a pas encore livré tous ses secrets que la perplexité empêche de percer.

C’est un mouvement nébuleux. Gazeux pour ne pas dire liquide. Rompant avec les soulèvements traditionnels, il a désemparé les autorités habituées aux méthodes classiques de maintien de l’ordre. D’où un premier quiproquo sur lequel l’Etat a eu la sagesse de revenir. L’essentiel de ces jeunes respectent les forces de l’ordre.

Répétant, à gorge déployé, les mêmes mots d’ordre dont en premier un pacifisme exprimé jusqu’à plus soif, ce mouvement n’affiche pas banderoles mais des smartphones. Les caméras de leurs téléphones, airbags pour la circonstance, sont recyclées comme un moyen de couverture de leurs actions. Acteurs, ils sont en même temps des témoins, des journalistes spontanés qui se passent bien du sésame de la carte de presse.

Sans État-major, ils sont sans leaders non plus. Et depuis une semaine, tout confirme l’absence de commanditaires. Il faut avoir de la paresse intellectuelle pour brandir, à leur propos, la thèse complotiste. Ces jeunes sont sortis des ventres marocains et ils nous disent aujourd’hui calment nos défauts. S’ils posent des questions imminemment politiques, Ils se veulent surtout apolitiques. Et même qu’ils ont une méfiance atavique de la classe politique, barbue soit-elle ou gauchisante. Ils refusent toute récupération. Nabila Mounib l’a découvert à ses dépens.

Ce sont des Zoomer qui, d’abord et avant tout, font la leçon aux Baby-boomers.

Dans un Maroc, véritable chantier à ciel ouvert faudra-t-il l’admettre, ils ont dévoilé et rendu visible le mur dressé entre une élite, mondialisée et la réalité d’une grande partie du peuple marocain et de ses dénuements. Les premiers, pour reprendre l’analyse de David Goodhart, sont des sortes d’« anywheres », une minorité qui représente le Maroc officiel. A côté, il y a les « somewheres ». Ils sont immobilisés, dans un pays presque insulaire et où la mobilité sociale est un parcours de gymkhana. Pour une grande partie de la jeunesse, l’ascenseur social semble bloqué ou difficilement accessible. S’ils ont les pieds bien enfoncés dans la glaise marocaine, ils sont néanmoins émigrés dans la Toile, Tiktok et Discord. Ils jugent notre société à l’aune de l’avancée du monde. Les fractures générationnelles et régionales de notre pays ne leur paraissent que plus insupportables. Et parce que la santé et l’école sont les symptômes de notre société à deux vitesses, ils dénoncent, à l’instar du Roi Mohammed VI, cette réalité inégalitaire.

Pour saisir cette jeunesse, la lecture de Karl Marx, Jean-Jacques Rousseau et son contrat social, ne suffisent pas. Il faut faire un détour par One Piece[1].

Ces jeunes ont sorti tout le monde de sa zone de confort. Et déjà parmi les victimes, en plus du ministre de la santé et celui de l’éducation nationale, l’épisode a dévoilé l’asthénie de leur ministre de jeunesse qui cumule la culture et la communication et qui a mis une semaine avant de sortir du bois. Ils ont par ailleurs infligé un camouflet à la « Chouftivisation » de notre paysage médiatique.

En dehors des évènements de mercredi dont il serait injuste de tenir le mouvement pour responsale, force est de constater l’extrême civilité de ces jeunes, filles et garçons. Ils sont, comme on dit des fils et de filles de familles, (Ouled Nasss ). Ils sont éduqués, connectés et surtout patriotes. Ils ne demandent que la fin de la prévarication. Et n’en déplaise au Figaro, ils n’ont, à aucun moment, appelé au changement du régime. Au contraire, ils ont manifesté un profond respect, pour ne pas dire une déclaration amour à la monarchie qu’ils considèrent comme leur vrai protecteur et recours.

Pour peu qu’on y mette du sien, de cette crise, le meilleur, il faut l’espérer, peut surgir. Cette jeunesse, symbole de vitalité, est un sang nouveau pour le Maroc de demain.

[1] C’est une série Manga japonaise. Elle est une œuvre culte d’Eiichirō Oda. Elle porte un « message » de lutte contre les « gouvernements qui oppriment ». Elle existe depuis 1997. Vendue à des centaines de millions d’exemplaires dans le monde, elle véhicule des idéaux de rêve et de liberté »