Le Sahara marocain à travers les recadrages discursifs du Roi Mohammed VI (1/2 ) - Par Mohamed Benabdelkader

Le Sahara marocain à travers les recadrages discursifs du Roi Mohammed VI  (1/2 ) - Par Mohamed Benabdelkader

Dès son premier discours consacré à la question du Sahara, le 6 novembre 1999, le Roi Mohammed VI déclare : « Nous nous sommes engagés à traiter le dossier du Sahara marocain selon une vision nouvelle, permettant d’agir avec équité, objectivité et réalisme ». Ce propos constitue le signal inaugural d’un processus au long cours de recadrages discursifs, visant à reconfigurer à la fois les perceptions et les modes de gestion de la question du Sahara.

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Dans cette première partie de son analyse, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader examine la manière dont les narratifs façonnent les conflits géopolitiques contemporains, en particulier autour du Sahara marocain. En s’appuyant sur plusieurs exemples historiques et internationaux, il montre comment le leadership politique, la portée internationale des discours et les stratégies de recadrage discursif participent à la construction des récits nationaux.  Il entame ainsi l’esquisse de la place centrale du discours royal dans la diplomatie marocaine et la manière dont le Roi Mohammed VI a progressivement imposé un nouveau cadre interprétatif de la question du Sahara, fondé sur le réalisme, la légitimité internationale et la recherche d’une solution politique pragmatique.

Mohamed Benabdelkader

Les narratifs jouent un rôle central dans les conflits géopolitiques et plus particulièrement dans la guerre hybride moderne, ce rôle consiste à façonner les perceptions, justifier les actions et influencer l'opinion publique internationale. Ils agissent comme une arme hybride, aussi puissante que les moyens militaires, en mobilisant le soutien interne et externe.

L’analyse des discours des principaux acteurs étatiques dans l’affaire du Sahara - Maroc, Algérie et Espagne - nous permet de vérifier comment ces schémas narratifs, ancrés dans des représentations historiques ou idéologiques, façonnent la dynamique du conflit et concourent à peser de manière différenciée sur le processus de sa résolution. Cette analyse nous permettra également d’apprécier trois dimensions fondamentales et complémentaires dans la construction des narratifs au sein des conflits géopolitiques en général, et plus particulièrement dans le conflit du Sahara marocain, à savoir le leadership politique qui incarne et propage le récit national, la portée internationale qui amplifie ou confronte ces narratifs sur la scène mondiale, et le recadrage discursif qui redéfinit les enjeux pour les rendre légitimes et mobilisateurs.

Les leaders politiques architectes des narratifs nationaux

Dans la construction des narratifs, les leaders politiques notamment les chefs d'État jouent un rôle déterminant, on peut dire qu’ils sont les principaux architectes des narratifs nationaux, incarnant l'esprit de la nation et utilisant le storytelling pour forger une identité collective unifiée. Ils transforment les événements historiques en récits qui légitiment leur pouvoir et en même temps mobilisent la population autour de valeurs communes.

Les leaders politiques recourent fréquemment au recadrage discursif dans des moments critiques pour influencer l'opinion publique et orienter le débat sur des priorités nationales. Que ce soit pour apaiser les polarisations en recentrant les enjeux, pour atténuer la panique au cœur des crises, pour redéfinir les urgences face à des défis majeurs, ou encore pour légitimer leurs choix face à des critiques douteuses. Ces reformulations discursives transforment les perceptions et consolident leur autorité narrative.

Charles de Gaulle, personnifiait selon sa propre expression « une certaine idée de la France », liant un passé glorieux à un avenir partagé pour consolider l'unité nationale. De même, le roi Mohammed V, dans son discours émouvant à son retour d'exil en 1955, proclama avec force : « Nous nous réjouissons de pouvoir annoncer la fin du régime de tutelle et du protectorat, et l’avènement d'une ère de liberté et d’indépendance », invitant ainsi le peuple marocain à passer de la lutte du « petit Jihad » à celle du « grand Jihad » visant la reconstruction et le progrès.

Donc, via discours, médias et rituels, les leaders politiques tracent des frontières symboliques entre « nous » et « les autres », de manière à consolider l'identité nationale et l'appartenance émotionnelle. Leur storytelling politique situe le « nous » au cœur du chaos mondial, anticipe l'avenir et encadre les conflits.

Le narratif au-delà des frontières nationales

Pour la dimension internationale dans la construction des narratifs, il faut rappeler que ces narratifs ne se limitent pas au domestique, ils servent l'influence géopolitique. En devenant narrateurs, les leaders produisent le sens et le contrôlent au-delà des frontières nationales. 

La célèbre métaphore "Le Rameau d'Olivier et le Fusil" porté par le discours de Yasser Arafat à l’Assemblée générale de l’ONU en novembre 1974 constitue clairement un moment majeur de recadrage discursif de la cause palestinienne, et il est souvent analysé comme un tournant dans la stratégie de légitimation international. L’enjeu du discours n’est donc pas seulement de “communiquer ”, mais de changer dans la perception internationale le statut symbolique de l’acteur palestinien.

La métaphore de Hassan II « Le Maroc est un arbre dont les racines plongent en Afrique et qui respire par ses feuilles en Europe. » illustre parfaitement le rôle du leader dans la construction d’un narratif national. Elle démontre comment le souverain utilise une image simple et poétique pour ancrer l'identité marocaine entre Afrique et Europe, renforçant la cohésion nationale, tout en projetant à l'extérieur une image du « soi » marocain comme pont naturel et légitime entre continents, légitimant ainsi sa vocation diplomatique et son rayonnement géopolitique sur la scène internationale.

La stratégie discursive du recadrage

 La troisième dimension dans la construction des narratifs, concerne la technique du recadrage. Il convient de rappeler que les mécanismes discursifs de construction d'un narratif national s'appuient sur des stratégies rhétoriques et énonciatives qui sélectionnent, hiérarchisent et interprètent les événements historiques pour forger un « nous » collectif cohérent et mobilisateur. Parmi ces outils, le recadrage occupe une place centrale, particulièrement lors de crises ou de contentieux identitaires. Comment fonctionne le recadrage discursif ? 

Ce mécanisme stratégique consiste à reformuler un événement ou un problème par un changement de cadre interprétatif, modifiant ainsi radicalement la perception de la réalité pour servir des objectifs politiques.  D'une lecture conflictuelle ou défavorable, on passe à une perspective légitimante et unifiante, via une modification des présupposés, des enjeux ou des acteurs impliqués. Ce glissement sémantique transforme une menace en opportunité ou un échec en victoire morale, alignant le public sur le narratif dominant grâce à des métaphores, des oppositions binaires ou des temporalités reconfigurées. Ainsi, le recadrage rend le récit résilient, neutralisant les contre-récits adverses, tout en produisant un sens partagé qui oriente les émotions et les adhésions collectives.

Le discours prononcé le 13 mai 1940 par Winston Churchill devant la Chambre des communes, alors que le Royaume-Uni s’engage dans une phase critique de la Seconde Guerre mondiale sous la pression de l’offensive allemande à l’Ouest, offre une illustration particulièrement nette du recadrage stratégique en situation de crise extrême. Ce qui frappe, c’est que ce recadrage ne cherche nullement à atténuer la gravité de la situation, mais, au contraire, à l’exacerber afin de mieux orienter l’action collective. Dès l’ouverture, par une formule devenue célèbre - « Je n’ai rien d’autre à offrir que du sang, de la peine, des larmes et de la sueur » - Churchill impose une lecture sans illusion des enjeux. Par ce geste discursif, il opère un recadrage décisif : il ferme l’espace des options intermédiaires, disqualifie implicitement toute perspective d’arrangement et érige la guerre en affrontement total, dont l’unique issue concevable ne peut être que la victoire.

Barack Obama lança dans son discours de campagne son célèbre « Yes we can » appelant à l’unité et à l’espoir durant la crise financière de 2008 « Oui, nous pouvons la justice et l’égalité. Oui, nous pouvons les chances et la prospérité. Oui, nous pouvons guérir cette nation. Oui, nous pouvons réparer ce monde », il opéra ainsi un recadrage discursif magistral, transformant une catastrophe économique en opportunité collective de renouveau, capitalisant ainsi sur des valeurs d’espoir et de changement pour fédérer la nation.

Lorsque Angela Merkel prononça son célèbre « Wir schaffen das » (« Nous y arriverons ») durant la crise des réfugiés de 2015, ouvrant grand les frontières de l’Allemagne aux dizaines de milliers de migrants affluant par la route des Balkans, elle opéra un recadrage décisif : l’épreuve migratoire fut transformée en impératif humanitaire et en devoir de responsabilité sociale, relançant ainsi un débat profond sur les valeurs fondamentales de l’Europe.

De même, le communiqué du Cabinet Royal du 22 janvier 2026, publié dans un contexte post-CAN tendu par des frictions sportives, médiatiques et géopolitiques illustre parfaitement le fonctionnement de ce mécanisme de recadrage narratif. La parole souveraine qu’il porte accomplit un recadrage narratif exemplaire : elle restaure la confiance collective, neutralise les discours hostiles et repositionne le Maroc comme puissance panafricaine stable et fédératrice. En affirmant que « une fois la passion retombée, la fraternité interafricaine reprendra naturellement le dessus », il désamorce magistralement les narratifs adverses tout en déployant une stratégie de soft power continental d’une rare finesse.

La centralité du discours Royal dans la diplomatie marocaine

Après avoir dégagé les trois dimensions qui structurent la fabrication des narratifs en géopolitique, il convient maintenant d’affiner le regard en le portant sur un terrain d’analyse plus ciblé, celui de la centralité du discours royal dans la diplomatie marocaine. Cette lecture se déploiera selon trois prismes étroitement imbriqués - le leadership politique, l’influence internationale et le recadrage discursif - qui permettent de saisir à la fois la portée symbolique, les effets externes et la capacité anticipatrice de la parole souveraine.

Il est certain que le discours Royal adressé à la nation et largement médiatisé, constitue dans la conduite de la stratégie diplomatique marocaine, un levier central, mais non exclusif, de l’action extérieure. Il s’inscrit dans un ensemble plus large de mécanismes, visibles et invisibles, qui concourent à la définition et à la mise en œuvre de la politique étrangère du Royaume du Maroc.

D’abord, le discours du chef d’État remplit une fonction de cadrage. En fixant les grandes orientations, il donne une cohérence narrative à l’action diplomatique. Il ne se limite pas à informer, il construit une lecture du monde, hiérarchise les priorités et légitime les choix stratégiques. Par sa dimension publique et médiatisée, il agit à la fois sur l’opinion publique nationale, en mobilisant ou en préparant les esprits, et sur les partenaires internationaux, en envoyant des signaux clairs sur les intentions et les lignes rouges.

Ensuite, ce discours possède une portée performative. Il tient à ouvrir des séquences diplomatiques, à marquer des inflexions, ou encore à consacrer des repositionnements stratégiques. En ce sens, il ne vient pas seulement accompagner l’action, il en est parfois le déclencheur symbolique, voire politique.

Cependant, ce levier discursif ne prend tout son sens qu’en articulation avec d’autres instruments, souvent plus discrets. Les instructions transmises au gouvernement et à l’appareil diplomatique traduisent concrètement les orientations énoncées. Les contacts directs avec les homologues étrangers — qu’ils soient formels ou informels — permettent d’ajuster les positions, de négocier dans la confidentialité et de construire des compromis. Enfin, la signature de traités et d’accords vient institutionnaliser ces dynamiques en leur donnant une portée juridique et durable.

Ainsi, le discours Royal constitue la façade lisible structurante et mobilisatrice de la diplomatie marocaine, tandis que les canaux plus confidentiels en assurent la mise en œuvre opérationnelle. C’est dans l’articulation maîtrisée de ces différents registres que réside la cohérence et la crédibilité de l’action extérieure de l’État.

Dans le prolongement de cette réflexion, la conduite royale de l’action diplomatique relative à la question du Sahara marocain, illustre de manière particulièrement éclairante l’usage stratégique du discours comme instrument de diplomatie. Depuis son intronisation, le Souverain a exercé un leadership diplomatique d’une rare constance et détermination, structuré par une parole évolutive et visionnaire, portée par ses discours, allocutions et messages adressés à la nation comme aux forums internationaux. Au cœur de cette parole, la question du Sahara occupe une place centrale, non seulement en tant qu’objet de cadrage de l’action diplomatique, mais surtout comme terrain privilégié d’un recadrage progressif des perceptions.

Dès son premier discours consacré à la question du Sahara, prononcé à l’occasion du 24ᵉ anniversaire de la Marche Verte le 6 novembre 1999, le Roi Mohammed VI affiche une volonté nette de renouveler les modalités de traitement de ce dossier. Il y déclare : « Nous nous sommes engagés à traiter le dossier du Sahara marocain selon une vision nouvelle, permettant d’agir avec équité, objectivité et réalisme ». Ce propos constitue le signal inaugural d’un processus au long cours de recadrages discursifs, visant à reconfigurer à la fois les perceptions et les modes de gestion de la question du Sahara.

Dans le sillage de cette annonce fondatrice, le roi Mohammed VI n’a cessé de donner corps à son engagement en opérant, avec constance, une transformation progressive de l’approche marocaine de la question du Sahara. Ce renouvellement ne s’est pas limité à des inflexions conjoncturelles, mais s’est traduit par une véritable stratégie du recadrage, articulant action diplomatique, consolidation interne et reconfiguration du discours. Ainsi, si le Maroc est aujourd’hui parvenu à rallier un soutien international de plus en plus large à sa cause et à inscrire sa proposition d’autonomie dans le champ de la légalité internationale, c’est précisément grâce à la capacité du souverain à imposer sur la scène internationale un cadre interprétatif nouveau, fondé sur le réalisme, la crédibilité et la primauté d’une solution politique pragmatique.