chroniques
Le Sahara marocain et la mauvaise conscience de la gauche espagnole – Par Mohamed Benabdelkader
Le défunt Roi Hassan II en discussion avec Felipe González, alors chef de file du PSOE et Premier ministre socialiste de l’Espagne postfranquiste
A travers une lecture psychopolitique nourrie, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader explore la relation tourmentée qu’entretient une partie de la gauche espagnole avec le Maroc et la question du Sahara. Loin d’un simple désaccord géopolitique, l’auteur met en lumière une mauvaise conscience historique née de l’impunité du franquisme et de l’échec à solder ses crimes. Cette culpabilité refoulée, transformée en ressentiment et en transfert idéologique, se projette sur le Sahara marocain et sur le Royaume, devenu l’adversaire symbolique de substitution d’un dictateur mort sans jugement.

Mohamed Benabdelkader
La gauche espagnole, dans sa relation ambivalente avec le Maroc et la question du Sahara, offre un cas exemplaire de mauvaise conscience politique, résultant d'une violence intériorisée. Issue d'une histoire marquée par l'échec à vaincre pleinement le franquisme et à imposer une justice complète sur ses crimes, certaines forces de la gauche vivent cette impuissance comme une dette impayée, transformée en auto-agression psychique, où la culpabilité se retourne contre elle-même. Le dictateur Franco, il convient de le rappeler, agonisait tranquillement lorsque se produisit la Marche Verte, le Maroc célèbre la récupération de ses provinces sahraouies tandis que le Caudillo laisse une Espagne traumatisée, et une démocratie qui se construit sur une loi d'amnistie où les crimes franquistes ne seront jamais jugés. Alourdie par sa mauvaise conscience intériorisée, la gauche espagnole produit au cœur de sa culture politique une charge insurmontable de ressentiment et de honte, immédiatement externalisée par une ferveur cathartique envers le conflit du Sahara et un transfert névrotique vers le Royaume du Maroc.
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Il existe certains phénomènes liés aux dynamiques de conflits politiques, si profondément imprégnés de représentations et de positionnements irrationnels – comme des loyautés fanatiques, des haines projetées ou des idéalisations collectives – qu'ils échappent complètement à l'analyse politique pure et deviennent difficiles à comprendre sans recourir à l'approche psychanalytique, au moyen de concepts précis tels que les rêveries, les fantasmes, le transfert ou la pulsion de mort, qui éclairent les dynamiques inconscientes du pouvoir.
Le concept freudien de transfert psychologique semble, en ce sens, parfaitement applicable au champ politique comme espace de lutte pour le pouvoir, dans la mesure où il permet de comprendre non seulement la relation émotionnelle et symbolique entre les leaders politiques et leurs partisans, mais aussi les dynamiques de peur, de haine et d'idéalisation entre l'oppresseur et ses victimes. Freud décrivit le transfert comme un déplacement inconscient de sentiments et de désirs originellement dirigés vers des figures parentales, envers une autre figure, ici le leader politique, qui devient ainsi l'objet d'identifications, de projections et d'émotions intenses de la part du groupe.
Le transfert constitue donc une dynamique psychologique inconsciente, dans laquelle les émotions réprimées liées à des figures passées (souvent parentales) se déplacent vers une autre personne dans le présent. Ainsi, le transfert consiste en un déplacement d'anciens sentiments inconscients de figures passées vers un nouvel objet relationnel, c'est-à-dire vers une nouvelle personne dans une relation spécifique. La dynamique du transfert fonctionne dans ce type de cas comme une répétition inconsciente de schémas relationnels anciens, notablement liés à la famille, reproduisant au niveau politique des conflits émotionnels (haine, loyauté, rivalité). Cette dimension psychanalytique aide à analyser les luttes de pouvoir, non seulement comme des jeux tactiques, mais comme des combats psychiques dans lesquels des désirs inconscients et des mécanismes de défense s'expriment et se rejouent au sein des masses et des élites.
Ce concept semble particulièrement efficace pour appréhender un phénomène singulier lié aux dynamiques du conflit politique, plus précisément quand une entité politique perd l'occasion de vaincre ou de venger son oppresseur, tandis que celui-ci disparaît en totale impunité, c'est là qu'un processus inconscient de transfert peut effectivement se produire vers un nouvel oppresseur fantasmé. Dans ce cas, l'entité projette sur ce nouvel acteur politique les émotions, ressentiments et traumas non résolus liés à l'ancien oppresseur.
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Ce transfert inconscient agit comme une répétition psychique, où les blessures historiques et politiques non guéries se déploient sous forme de projections sur une nouvelle figure d'autorité. Cela peut générer des dynamiques de peur, de méfiance, voire de ressentiment renouvelé, souvent irrationnels, nourris par le trauma collectif et la non-résolution de la justice. Ce schéma psychanalytique explique pourquoi certaines sociétés ou groupes politiques continuent de vivre des conflits et une hostilité dirigée contre de nouveaux adversaires politiques, même si ces derniers ne reproduisent pas nécessairement les mêmes actes que l'ancien oppresseur.
Ce phénomène s'inscrit souvent dans le cadre du trauma politique, où l'absence de réparation et de reconnaissance du passé violent maintient un état de souffrance collective, reconstituant ainsi un vivier émotionnel disponible pour un transfert sur un nouveau « oppresseur ». Cette dynamique est largement étudiée dans les questions de justice transitionnelle, de mémoire collective, de travail de deuil politique, ou de la mauvaise conscience liée à une névrose d'angoisse collective.
La gauche espagnole, dans sa relation ambivalente avec le Maroc et la question du Sahara, offre un cas exemplaire de mauvaise conscience politique résultant d'une violence intériorisée. Issue d'une histoire marquée par l'échec à vaincre pleinement le franquisme et à imposer une justice complète sur ses crimes, certaines forces de la gauche vivent cette impuissance comme une dette impayée, transformée en auto-agression psychique, où la culpabilité se retourne contre elle-même. Le dictateur Franco, il convient de le rappeler, agonisait tranquillement lorsque se produisit la Marche Verte, le Maroc célèbre la récupération de ses provinces sahraouies tandis que le Caudillo laisse une Espagne traumatisée, et une démocratie qui se construit sur une loi d'amnistie où les crimes franquistes ne seront jamais jugés. Alourdie par sa mauvaise conscience intériorisée, la gauche espagnole produit au cœur de sa culture politique une charge insurmontable de ressentiment et de honte, immédiatement externalisée par une ferveur cathartique envers le conflit du Sahara et un transfert névrotique vers le Royaume du Maroc.
Franco est mort dans son lit
La mort du dictateur Francisco Franco dans son lit le 20 novembre 1975 a laissé une empreinte profonde dans l'imaginaire politique de la gauche espagnole post-transition. Pour de nombreux militants, surtout ceux qui ont souffert de sa dictature, cette mort paisible a suscité un amer sentiment de déception et d'injustice, ainsi que d'impuissance et d'humiliation. Que le dictateur qui a gouverné l'Espagne d'un poing de fer pendant près de quatre décennies ait conclu ses jours dans la sérénité de son lit, incarnait la plus intolérable des impunités, particulièrement pour les victimes de son régime, qui aspiraient à un jugement ou une condamnation préalables, en lieu et place de le voir rendre calmement son dernier souffle sans rendre de comptes.
Pour beaucoup qui ont lutté contre le régime franquiste, la manière dont Franco a rendu l’âme – malgré qu'elle ait ouvert la voie à la transition démocratique – symbolisait l'échec de la résistance active et l'impuissance à juger les crimes du franquisme. La mort tranquille du Caudillo marqua la fin d'une ère, mais laissa des blessures ouvertes et des questions sans réponse sur la mémoire historique et la justice en Espagne.
Contrairement à de nombreux dictateurs du XXe siècle qui furent renversés, jugés ou exécutés par des révolutions, invasions ou pressions populaires – comme Benito Mussolini, Adolf Hitler, Fulgencio Batista, Anastasio Somoza, Nicolae Ceaușescu, Manuel Noriega ou Slobodan Milošević –, le dictateur espagnol put conserver le pouvoir absolu pendant près de 40 ans jusqu'à sa mort placide dans son lit après une longue agonie, ce qui constitua pour la gauche espagnole un choc traumatique et frustrant, qui éveilla des sentiments complexes de profonde déception et d'ardent désir de vengeance.
N'oublions pas que, dans le même mois de la mort de Franco, eut lieu la Marche Verte, à la suite de laquelle l'Espagne se retira du Sahara occidental. Ces deux événements revêtirent une signification particulière dans la culture politique de la gauche espagnole et marquèrent profondément sa perception du conflit saharien. À partir de la seconde moitié des années soixante-dix, la gauche espagnole se trouve piégée dans un manichéisme simpliste, qui oppose arbitrairement deux moments perçus de manière tragique : la vulnérabilité du régime franquiste face à la force de la monarchie marocaine , le coup magistral du Roi Hassan II et la lente agonie du général Franco, la sortie de l'Espagne du Sahara et l'entrée du Maroc, enfin la fin d'un cycle de lutte contre la dictature et le début d'une construction rhétorique sur la lutte armée pour un Sahara libre !
L'articulation, avec un intervalle de deux semaines entre la Marche Verte (6 novembre 1975) et la mort de Franco (20 novembre 1975), fut vécue dans l'imaginaire politique espagnol comme un moment clé tragique presque mythique, au cours duquel se clôt de manière amnésique le cycle franquiste tandis que s'ouvre un nouveau processus historique doublement centré sur la transition démocratique, ainsi que sur la redéfinition des relations avec le Maroc et la question du Sahara. La coïncidence temporelle de ces deux événements majeurs contribuera en effet à forger un véritable paradigme fondateur pour la gauche espagnole post-transition, structuré autour de trois éléments interdépendants : la découverte d'un peuple sahraoui (jamais mentionné dans les archives historiques du PCE ni du PSOE), l'identification à la lutte contre l'impérialisme à travers une connexion émotionnelle avec la situation au Sahara, et la perception du roi Hassan II comme une figure autoritaire exemplaire susceptible de représenter un nouvel adversaire politique, qui remplace dans l'inconscient de la gauche le spectre de l'indétrônable Franco, ce dictateur qui mourut en paix et en absolue impunité.
La gauche orpheline du dictateur
Après près de quarante ans de franquisme, la gauche espagnole se retrouva orpheline de ce dictateur qui définissait profondément son identité politique, avec cette perte paradoxale d'un ennemi structurant, elle perdit son antagoniste principal, tombant ainsi dans un vide identitaire traumatique. En conséquence, le nouveau champ politique d'adversité lui parut trop plat, car elle devait se soumettre aux mécanismes du consensus politique imposés par la logique de la transition démocratique.
C'est ainsi que la gauche espagnole postfranquiste trouva dans le conflit du Sahara bien plus qu'une cause juste à défendre parmi d'autres dans le monde, un véritable champ alternatif d'adversité politique, animé par ses supposés anges et démons et imprégné de tous ses ingrédients romantiques : la population sahraouie qui incarne, dans l'ancien Sahara espagnol, un peuple opprimé en quête de liberté, un Maroc symbolisé par le régime autoritaire et réactionnaire de Hassan II, qui devient l'ennemi parfait et idoine pour succéder au spectre franquiste, tandis qu'un front séparatiste soutenu par une Algérie progressiste et révolutionnaire incarne l'image romantique de guérilleros idéalisés, émergeant des dunes du désert et portant dans leur lutte armée pour la liberté, la mémoire d'une extrême gauche encore malade de cette sanglante Guerre civile entre bons et mauvais. Cette configuration fantasmagorique permettait à la gauche en Espagne de canaliser son énergie militante réprimée, de reconstruire une nouvelle identité antagonique et de projeter inconsciemment sur la scène maghrébine ses propres aspirations révolutionnaires insatisfaites, transformant ainsi une question géopolitique complexe en un miroir émotionnel et idéologique de sa propre lutte inachevée et frustrée contre la dictature.
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Cette dynamique psychopolitique trouve l'une de ses mises en scène les plus emblématiques dans l'image, difficile à effacer de la mémoire politique espagnole, de Felipe González, alors jeune leader du PSOE, vêtu d'une Darâa sahraouie lors de sa visite aux camps de Tindouf le 14 novembre 1976, où il vint manifester son soutien au polisario, promettant que son parti serait à ses côtés, et affirmant sa conviction que « le front polisario représente le guide droit vers la victoire finale du peuple sahraoui », un geste symbolique qui condense la projection romantique de la gauche espagnole sur la cause sahraouie, construisant un nouveau horizon d'adversité politique. Les socialistes comme les communistes en Espagne, tout en ignorant que le climat patriotique suscité par la Marche Verte au Maroc, impliquait une ouverture vers l'opposition et une promesse de démocratisation politique, idéalisèrent une Algérie perçue comme révolutionnaire et progressiste face à un Maroc dictatorial et réactionnaire.
Au pouvoir et à partir de 1982, le PSOE, d'abord avec González, plus tard avec Zapatero et dernièrement avec Sánchez, sut opérer un lent virage pragmatique qui le conduisit à l'abandon du référendum de l'ONU, en faveur d'une autonomie sous la souveraineté marocaine. Tandis que les socialistes démontrèrent le courage de surmonter le romantisme postfranquiste vers un réalisme géopolitique, les communistes et leurs dérivés de la gauche radicale (IU, Podemos, Sumar…) restèrent ancrés dans l'idéal tiers-mondiste, répétant aveuglément les slogans obsolètes de la thèse séparatiste promue par l'Algérie.
Le retrait de l'Espagne du Sahara perçu comme une fuite honteuse, ainsi que la récupération par le Maroc de ses provinces du Sud, vue comme une occupation agressive et illégale, stimulèrent une nouvelle conscience chez la gauche espagnole sur la cause juste d'un supposé peuple sahraoui qui lutte pour sa liberté, intégrant cette cause dans un discours idéologique plus large d'opposition systématique au parfait adversaire autoritaire, réactionnaire et expansionniste qu'est le Maroc.
Le PSOE, orphelin de Franco, sut transcender avec le temps ses projections émotionnelles initiales sur le Sahara pour adopter une vision mature et réaliste, qui priorise les bonnes relations avec le Maroc. Face à cela, les fractions de l'extrême gauche s'enfermèrent dans un tiers-mondisme anachronique, défendant un polisario idéalisé comme représentation fantasmée de leur propre rêve frustré de lutte pour la liberté, tout en répétant des slogans creux au nom d'une légalité internationale fétichisée et d'un purisme anticolonial erroné et stérile. Prisonnière de sa mauvaise conscience historique, l'extrême gauche perpétue ainsi un combat symbolique vain, qui consiste à projeter sa propre histoire de lutte contre la dictature sur l'image idéalisée d'une bande séparatiste armée, illustrant parfaitement le mécanisme de transfert, qui révèle comment les désirs réprimés contre le dictateur Franco se transforment de manière hallucinatoire en haines projetées sur un adversaire de remplacement, qui n'est ni plus ni moins qu'un pays ami et un partenaire indispensable.
L’Espagne à genoux face à la dictature marocaine !
Lors d'une rencontre entre des délégations du PCE et du polisario à Madrid le 6-9-1977, le leader communiste Santiago Carrillo déclara que « le peuple sahraoui combat pour un droit élémentaire : la liberté et l'indépendance de sa patrie. Ainsi, bien que ni nous ni le peuple espagnol ne soyons responsables, nous nous considérons moralement obligés de faire tout notre possible pour réparer la faute commise par les précédents gouvernements espagnols ». Cette déclaration de Carrillo révèle précisément un transfert inconscient de culpabilité réprimée liée à deux traumatismes superposés : l'abandon du Sahara pendant l'agonie de Franco et la « mort tranquille » du dictateur sans justice. Quand Carrillo affirme que « ni nous ni le peuple espagnol ne sommes responsables », il exprime une dénégation formelle de culpabilité directe, mais dans le contexte psychopolitique postfranquiste, cela sonne comme une défense contre l'auto-reproche collectif : la gauche n'a pas su « vaincre ou punir » Franco pendant ses dernières semaines, tandis que le Sahara fut abandonné sans combat.
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De son côté, Julio Anguita, ancien secrétaire général du PCE, dans une interview accordée à la chaîne de télévision Telemadrid le 15-11-2010, a décrit le régime marocain comme despotique, en particulier en relation avec la question du Sahara occidental, accusant la monarchie marocaine « d'agir comme un pouvoir féodal qui s'approprie les excédents du peuple sahraoui » critiquant la livraison espagnole du Sahara et recommandant des boycotts économiques contre le Maroc « pour faire pression sur ce régime autoritaire ». Il est évident que cette déclaration de Julio Anguita s'inscrit dans le même mécanisme psychopolitique de transfert inconscient que celle de Carrillo, transférant la culpabilité antifranquiste réprimée vers un Maroc qui tient à parachever son intégrité territoriale, tout en projetant un désir révolutionnaire refoulé sur les milices du polisario.
Dans le même ordre de déclarations cathartiques, Pablo Iglesias, ancien second vice-président du gouvernement d'Espagne et l'un des fondateurs de Podemos, lors d'un meeting à Las Palmas de Gran Canaria en mai 2023, a déclaré : « C'est une erreur que l'Espagne se mette à genoux face à la dictature marocaine et trahisse la dignité du peuple sahraoui ». La description par Pablo Iglesias d'une Espagne « à genoux » devant une « dictature marocaine » évoque effectivement un sentiment obsessionnel d'impuissance et d'humiliation, rappelant l'abandon supposément honteux du Sahara occidental en 1975 par les Accords de Madrid. Cette rhétorique représente le même transfert psychopolitique qui déplace la culpabilité historique réprimée pour l'abandon franquiste du Sahara (1975) vers l'État marocain, projetant sur la bande du polisario le désir réprimé de résistance héroïque que les communistes espagnols n'ont pas pu assumer à l'époque jusqu'à la victoire finale.
Le spectre du franquisme persiste dans l'imaginaire politique de la sphère communiste, ressuscitant la figure de Franco chaque fois que surgit le thème du Sahara marocain, comme l'a démontré la vice-présidente Yolanda Diaz, leader de Sumar et seconde vice-présidente du gouvernement espagnol, en qualifiant le Maroc de « dictature » le 16 avril 2023 lors d'une interview sur la chaîne de télévision La Sexta, en critique du virage du gouvernement de Sánchez sur le Sahara marocain : « je suis consciente qu'il faut bien sûr prendre au sérieux notre voisin le Maroc, mais il faut aussi savoir ce qu'est le Maroc, une dictature ». Il n'est pas nécessaire de s'interroger sur la raison de cette insistance sur la « nature » du régime marocain – écrite clairement dans sa Constitution –, ni sur la raison de cette disponibilité impulsive à insulter le voisin du sud et à exhumer le fantôme du véritable dictateur chaque fois que surgit le thème du Sahara, car ici il n'y a aucune raison, mais des émotions réprimées et des mécanismes inconscients liés au traumatisme de voir le dictateur Franco expirer paisiblement dans son lit, tandis que le Maroc récupérait légalement et pacifiquement ses provinces sahariennes.
Imprégnée d'une pulsion de mort intériorisée, l'extrême gauche espagnole oscille entre l'idéalisation masochiste du Polisario et la haine du franquisme transférée contre le Maroc, ce qui génère une névrose chronique d'angoisse qui empêche toute résolution mature. Malgré les profondes transformations socioculturelles et géopolitiques survenues dans le contexte régional et international au cours des cinquante dernières années, il semble que le mécanisme de culpabilité et d'intériorisation de la défaite morale, ainsi que de transfert inconscient de la haine, ne cessera d'alimenter une mauvaise conscience collective chez les nouvelles générations du communisme espagnol, en particulier lorsqu'il s'agit du Sahara marocain.
Ceux qui n'ont pas saisi le sens de la mort pacifique de Franco dans son lit ne peuvent comprendre la complexité des relations entre l'Espagne et le Maroc au cours d'un demi-siècle. De la même manière, comme le soulignait Raymond Aron, ceux qui croient que les peuples suivent leurs intérêts plutôt que leurs passions n'ont rien compris du XXe siècle.