Le SMIG à 5 000 DH : le pouvoir du cachet – Par Adnan Debbarh

Le SMIG à 5 000 DH : le pouvoir du cachet – Par Adnan Debbarh

Le SMIG non agricole se situe aujourd'hui autour de 3 423 dirhams bruts mensuels. Le porter à 5 000 dirhams représente une hausse d'environ 46 %. L'objectif n'a rien d'illégitime. Une économie ne peut prétendre monter en gamme tout en fondant durablement sa compétitivité sur des salaires faibles. La question n'est donc pas de savoir si les Marocains doivent gagner davantage

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À partir de la promesse électorale d’un SMIG porté à 5 000 dirhams, Adnan Debbarh interroge la capacité de la décision politique à précéder les transformations de l’économie. Alors que cet objectif s’est imposé dans le débat de campagne entre le RNI et le PAM, l’auteur défend l’idée qu’une hausse durable des salaires suppose aussi davantage de productivité, d’investissement, de compétences et de montée en gamme des entreprises.

Adnan Debbarh

On peut décréter le salaire. On ne décrète pas la valeur qui permet de le payer.

Il arrive qu'une campagne électorale produise, presque par inadvertance, une phrase qui en dit davantage que les programmes eux-mêmes. À Dakhla, répondant à la proposition du RNI de porter progressivement le SMIG à 5 000 dirhams, Fouzi Lekjaa a lancé en substance : le ministre de l'Emploi a le cachet, qu'il le fasse.

Le cachet. Tout est là.

Depuis plusieurs semaines, nous interrogeons dans ces colonnes ce qu'un gouvernement peut réellement décider, financer et transformer. Le SMIG à 5 000 dirhams offre un cas presque expérimental. Car, cette fois, contrairement au million d'emplois, le gouvernement dispose bien d'un instrument puissant. Il peut relever réglementairement le salaire minimum. La difficulté n'est donc pas qu'il promette ce qu'il ne peut pas faire. Elle est presque inverse : il peut décider beaucoup plus vite que l'économie ne peut s'adapter.

Le cachet peut modifier le salaire. Il ne produit ni la productivité, ni les compétences, ni la montée en gamme, ni les marges permettant de le financer.

C'est toute l'ambiguïté de cette promesse.

Le SMIG non agricole se situe aujourd'hui autour de 3 423 dirhams bruts mensuels. Le porter à 5 000 dirhams représente une hausse d'environ 46 %. L'objectif n'a rien d'illégitime. Une économie ne peut prétendre monter en gamme tout en fondant durablement sa compétitivité sur des salaires faibles. La question n'est donc pas de savoir si les Marocains doivent gagner davantage. Bien sûr qu'ils le doivent.

La question est : comment produire les 5 000 dirhams avant de les distribuer ?

Car un salaire minimum possède une particularité politique remarquable : celui qui le décide n'est pas celui qui en acquitte directement l'essentiel de la facture. Une dépense publique supplémentaire doit, tôt ou tard, apparaître dans un budget. Une hausse réglementaire du salaire minimum peut, elle, être décidée par la puissance publique et financée principalement par l'entreprise.

Voilà une dimension rarement comptabilisée dans les programmes : à côté du coût budgétaire existe un coût transféré.

Toute promesse devrait donc répondre à une question supplémentaire : qui paie ?

L'État ? L'entreprise ? Le consommateur par les prix ? L'investissement reporté ? L'emploi qui ne sera pas créé ? Ou, dans certains cas, le salarié qui basculera vers l'informel ?

Cela ne condamne nullement la hausse du SMIG. Cela oblige simplement celui qui la promet à présenter l'autre moitié de la politique.

Et c'est précisément cette moitié qui manque.

Dans les secteurs intensifs en main-d'œuvre, le passage vers 5 000 dirhams ne peut être dissocié de la productivité, de la qualification, de la taille des entreprises, de leur capacité d'investissement et de leur positionnement dans les chaînes de valeur. L'économie marocaine vient déjà d'absorber plusieurs revalorisations du salaire minimum. La productivité, elle, ne progresse pas par circulaire.

Une machine plus performante, une meilleure organisation du travail, un salarié mieux formé, une PME qui grandit, un sous-traitant qui monte dans la chaîne de valeur : aucun de ces phénomènes ne se décrète.

Et nous retrouvons exactement le problème qui traverse cette campagne.

Face à une difficulté qui exige de la coordination, du temps, de l'apprentissage et une transformation du tissu productif, notre réflexe politique demeure de chercher l'instrument vertical. Une norme. Un budget. Une décision. Un cachet.

Non parce que ces instruments seraient inutiles. Ils sont parfois indispensables. Mais parce qu'ils donnent immédiatement à voir l'action publique alors que les transformations décisives sont plus lentes, plus diffuses et beaucoup moins photogéniques.

Il est infiniment plus facile d'annoncer « 5 000 dirhams » dans un meeting que d'expliquer comment plusieurs dizaines de milliers de petites entreprises augmenteront leur productivité au cours des cinq prochaines années.

Nous touchons ici à quelque chose de plus profond qu'une promesse salariale : la tentation de substituer une politique de distribution à la politique de production qui devrait la rendre possible.

Lorsque l'économie ne produit pas encore suffisamment de valeur, deux chemins s'offrent au politique.

Le premier consiste à intervenir en aval : fixer le résultat souhaité.

Le second consiste à travailler en amont : investissement productif, formation, innovation, croissance des PME, organisation des filières, intégration locale, simplification administrative, accès au financement, commande publique.

Le premier chemin produit rapidement un chiffre.

Le second produit lentement les conditions qui rendent ce chiffre soutenable.

Le paradoxe est que le gouvernement possède davantage de pouvoir formel sur le premier, alors que sa véritable valeur ajoutée devrait désormais se situer dans le second.

C'est pourquoi le débat sur le SMIG à 5 000 dirhams ne devrait opposer ni les défenseurs du pouvoir d'achat aux défenseurs des entreprises, ni les partisans de l'État aux partisans du marché. Ce serait manquer le sujet.

La véritable question est celle de la séquence.

À quel horizon atteindre 5 000 dirhams ? Selon quelle trajectoire ? Avec quels gains de productivité ? Quels dispositifs pour les petites entreprises ? Quelle politique de compétences ? Quelle montée en gamme sectorielle ? Et comment éviter que l'écart entre économie formelle et informelle ne s'élargisse ?

C'est cela, gouverner.

La CGEM l'a d'ailleurs formulé clairement : une revalorisation salariale doit s'accompagner d'une montée en gamme des secteurs, d'investissements dans l'innovation et d'une transformation des métiers et des compétences. Le débat n'oppose donc pas nécessairement capital et travail. Il porte sur les conditions permettant de mieux rémunérer le travail sans détruire la capacité productive qui le finance.

Au fond, les politiques ont raison de vouloir que les Marocains soient mieux payés. Mais ils prennent le problème à l'envers lorsqu'ils commencent par le chiffre et laissent les conditions pour plus tard.

Le Maroc ne doit pas rester compétitif parce que ses salariés sont moins bien payés. Il doit pouvoir mieux payer ses salariés parce qu'il produit davantage de valeur.

Entre ces deux propositions se trouve toute une politique économique.

Et peut-être même toute une conception du pouvoir.

Le cachet peut porter le SMIG à 5 000 dirhams. Il ne peut pas fabriquer l'économie des 5 000 dirhams. C'est précisément là que commence le métier du prochain gouvernement.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations internationales et la Géopolitique à l’ISCAE

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