Le territoire démembré – Par Adnan Debbarh

Le territoire démembré – Par Adnan Debbarh

Même les discours sur l’égalité des chances finissent par se heurter à la géographie. L’enfant qui rêve à Figuig n’a pas les mêmes leviers que celui qui rêve à Bouskoura

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Après « Le tango inachevé de l’État et du secteur privé », « Quand l’effort hésite » et « Le silence des mains », Adnan Debbar élargit dans cette chronique le champ en interrogeant l’injustice spatiale, comme matrice d’un déséquilibre plus large. Pour lui, l’une dans l’autre, ces chroniques peuvent être lues comme le prélude à une quête : celle d’un nouveau pacte social, rendu nécessaire par des érosions silencieuses qui minent peu à peu la confiance, la cohésion et le sens du collectif. Ce n’est pas un manifeste, mais un fil que l’on tire, pour mieux comprendre ce qui se défait et ce qu'il conviendrait de refonder en profondeur.

Il est des cartes qui ne mentent pas.

Sans slogans ni mots d’ordre, elles tracent routes, écoles, hôpitaux, zones industrielles, connexions numériques. Ces cartes racontent une autre histoire : celle de ce que le pays fait vraiment. Où il investit, où il fonde l’avenir, où il accélère, où il ralentit.

On dit souvent que le Maroc est un pays d’équilibres. Pourtant, sous nos pieds, le sol vacille. Certaines provinces avancent, d’autres restent en attente. Certaines sont vitrines, d’autres coulisses. Par exemple, le PIB par habitant dépasse 55 000 dirhams à Casablanca, contre 15 000 à Drâa-Tafilalet.

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Ce n’est pas un écart passager, mais une asymétrie profonde, presque naturalisée. La relégation n’est pas toujours un accident ; elle est parfois une méthode ancienne. Les politiques publiques ne sont jamais neutres : là où l’État investit, il annonce un futur ; là où il s’abstient, il consacre un oubli.

On mesure l’attention qu’un pays porte à ses enfants dans la qualité des écoles qu’il leur construit. On devine la place qu’il réserve à ses malades dans la distance qui les sépare de l’hôpital. On comprend ce qu’il pense de ses citoyens dans la manière dont il les relie, ou les isole.

Un pont ou une absence de pont. Une autoroute ou un détour de trois heures. Un port ou un quai abandonné. Chaque choix dit quelque chose du contrat territorial que la nation entretient avec elle-même.

Il est devenu banal de dire que le Maroc avance à deux vitesses. C’est inexact. Il avance à plusieurs vitesses, sur plusieurs voies, parfois sans destination partagée. Et ce morcellement n’est pas seulement économique. Il est existentiel.

Naître à Oujda, Khénifra ou Tata n’ouvre pas les mêmes horizons que naître à Casablanca, Rabat ou Tanger. Dans l’Oriental, le chômage atteint 22 %, contre à peine 8 % à Marrakech. Ce n’est pas une différence de potentiel, mais d’accès : à l’emploi, aux réseaux, à l’espoir.

 Ce n’est pas une question de mérite. C’est une question d’exposition. À l’opportunité, au réseau, à la proximité du pouvoir, à la visibilité dans les radars de l’ambition collective.

Même les discours sur l’égalité des chances finissent par se heurter à la géographie. L’enfant qui rêve à Figuig n’a pas les mêmes leviers que celui qui rêve à Bouskoura. Et pourtant, on continue de lui parler de méritocratie.

Il ne suffit pas de constater les inégalités. Il faut interroger leur reproduction.

Depuis des décennies, les choix d’aménagement n’ont pas tant réduit les écarts qu’ils ne les ont accompagnés. Les investissements suivent la croissance au lieu de la précéder. On parie sur les territoires déjà gagnants. On corrige à la marge. On compense sans redistribuer.

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Les zones dites “d’accélération” sont souvent des poches d’opulence dans des déserts d’abandon. Les zones rurales, elles, sont pensées comme réservoirs de main-d’œuvre ou comme espaces à gérer, rarement comme lieux à émanciper. Et lorsque les infrastructures arrivent, elles le font souvent au service d’un projet extérieur, pas d’une dynamique intérieure. On le voit jusque dans les écoles : 40 % des établissements ruraux ne disposent toujours pas d’eau potable. L’infrastructure ne suit pas l’enfance ; elle l’abandonne.

Le territoire est devenu un support, rarement un sujet.
Seulement 15 % des ménages ruraux possèdent une voiture, contre 45 % en ville. L’isolement n’est pas qu’un sentiment : c’est une réalité logistique.

Il ne s’agit pas de tout répartir également. Il s’agit de donner à chacun les moyens d’exister dignement là où il est, sans être condamné à partir pour espérer. L’exode rural, l’exode régional, l’exode social ont tous une origine commune : le sentiment que l’ailleurs vaut toujours mieux que l’ici.

On dira, comme toujours, que les moyens sont limités. C’est vrai. Mais les limites ne disent pas tout : ce sont les choix qu’elles révèlent qui comptent. En 1956, l’écart de développement entre régions était de 1 à 3. Aujourd’hui, il est de 1 à 5. Le temps, loin de réparer, a élargi la fracture.

 Il n’y a pas de budget neutre. Chaque dirham alloué consacre une priorité, chaque projet ajourné traduit un renoncement. Quand l’investissement public par habitant est cinq fois plus élevé à Tanger qu’à l’Est du pays (1 200 dirhams contre 250), ce n’est pas une contrainte budgétaire, c’est un choix politique.

L’équité territoriale ne réclame pas des miracles, mais des hiérarchies claires : décider que l’on n’investit pas seulement là où cela rapporte vite, mais aussi là où cela répare, relie, rééquilibre. Ce n’est pas une question de chiffres. C’est une question de cap.

Un pays juste n’annule pas les différences. Il refuse qu’elles deviennent des destins.

Aujourd’hui, l’espace marocain ne forme pas un territoire. Il forme une juxtaposition.

Des zones connectées et des zones oubliées. Des villes sous tension et des campagnes sous perfusion. Des périphéries qui s’étendent sans ancrage, ni projet, ni continuité.

Et cela a des conséquences profondes. Sur la cohésion nationale. Sur la confiance dans les institutions. Sur la capacité d’un jeune, quel que soit son lieu de naissance, à croire que l’avenir peut se jouer ici.

Et maintenant.

Il est temps de penser l’équité territoriale comme une matrice de la justice sociale. Non comme un supplément, mais comme un fondement. Ce n’est pas qu’un sujet d’urbanisme ou d’économie. C’est une manière de dire : chaque région compte. Chaque commune mérite. Chaque citoyen, quelle que soit sa latitude, appartient à une même promesse.

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Mais cette promesse ne vaut pas partout pareil : 82 % des spécialistes médicaux exercent à Rabat, Casablanca et Marrakech. Le reste du pays se soigne dans l’ombre.

La réforme des territoires ne se décrète pas. Elle se construit, sur le long terme, avec des priorités claires, des instruments solides, une gouvernance cohérente.               Elle suppose de résister à la logique du court terme, du rendement immédiat, du centre qui absorbe tout.

Elle suppose surtout de renverser la question : ne plus se demander ce que le territoire peut offrir à la croissance, mais ce que la nation doit offrir à chacun de ses territoires.

Un pays ne peut pas tenir debout quand ses fondations sont des sables mouvants. Les cartes le disent : l’unité territoriale est un leurre. Reste à choisir entre le corriger ou l’entériner.