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Le « zemmourisme » et la fiction du juif berbère 2/4 – Par Driss Ajbali
En 2008, alors que Sarkozy est à l'Élysée depuis un an, Zemmour écrit Petit frère, un roman de 285 pages. Une tentative littéraire qui sera sans lendemain pour celui qui déifie Honoré de Balzac. Le livre est médiocre. Il demeure, cependant, comme pièce de conviction qui atteste des obsessions de Zemmour.
Le “zemmourisme” ou la fabrique d’un mythe identitaire. Sous des dehors d’intellectuel et d’essayiste, Éric Zemmour s’est forgé un personnage idéologique nourri de ses obsessions et de réécritures. Dans cette deuxième partie de sa série de quatre articles sur Quid.ma, avant de décortiquer le dernier ouvrage, La messe n’est pas encore dite, sorti le 22 octobre, Driss revient sur des textes anciens du polémiste. Sociologue et essayiste, auteur de Eric Zemmour, un outrage français (La Croisée des Chemins), Driss Ajbali dissèque dans cette deuxième partie comment entre revendication d’un judaïsme “berbère” imaginaire, nostalgie coloniale et croisade contre l’islam, Zemmour s’est bâti une mythologie personnelle qu’il érige en doctrine politique. Derrière le polémiste et le candidat, le “zemmourisme” apparaît comme une machine à nourrir et, dans le même temps, à recycler les angoisses identitaires françaises en capital politique.

Driss Ajbali
Sur l’étagère, avec une quinzaine d’ouvrages, le parcours d’Éric Zemmour peut se lire en pointillé. Outre sa carrière d’intellectuel médiatique, à la radio ou à la télévision, ce sont ses écrits qui en disent le mieux sur lui. Du journalisme politique, spécialiste de la droite et auteurs de biographie, il va s’orienter, à partir de 2006, dans la production d’essais qui manient et abusent de « la déconstruction ». Le Suicide français, publié en 2014, demeure à ce jour le spécimen le plus abouti. Depuis, Zemmour est devenu une machine à cash. Il transforme l’encre en or.
A partir de 2021, avec ses deux derniers livres, plus idéologiques, Zemmour combine allègrement l’essai pamphlétaire et son ambition politique. Du coup, les tournées pour la promotion de ses ouvrages, comme ce fut le cas en2021 et depuis le 22 octobre 2025, l’occasion d’une campagne électorale qui ne dit pas son nom.
Dans ces deux derniers textes, où le candidat supplante l’écrivain, Zemmour use du pronom « je ». En se voulant plus intime, il n’hésite plus à convoquer sa judaïté. Il revendique puissamment le judaïsme berbère de ses parents. La mère qui se dit « israélite » manière avec « cette formule à l’emporte-pièce… de signifier qu’elle s’inscrivait délibérément dans cette lignée de Français de confession juive au patriotisme incandescent, dont la devise était « français dans la rue et juif à la maison ». Subtil sous-entendu aux Musulmans ostentatoires avec leurs voiles, qamis et autres abayas. Le père, lui, était de ces juifs séfarades qui certes, ne sous-estimait en rien « l’antijudaïsme chrétien » mais qui connaissait surtout « et intimement, l’antijudaïsme à la fois diffus et banalisé qui régnait au sein de cet univers arabo-musulman au milieu duquel nos ancêtres avaient vécu pendant des siècles »[1]. Façon oblique de dire, « les musulmans, moi je les connais ».
Les poètes sont des voleurs du feu. Zemmour, lui, est un brillant capteur d’idées et un avisé détrousseur de ses lectures, fort nombreuses. Il a tellement préempté la théorie complotiste du « grand remplacement » au point de gommer Renaud Camus, son vrai concepteur[2]. Et chez Bat Ye'or[3], il a emprunté la notion « dhimmitude », avec tout ce que le concept recèle comme dimension victimaire.
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Éric Zemmour, né à Montreuil, aime entretenir la mythologie de sa filiation de juif berbère d’Algérie. Et ce n’est pas la moindre de ses escroqueries intellectuelles. C’est une manière de signifier qu’il connaît, lui le « dhimmi », ces arabes et ces musulmans. On ne sait même pas s’il a jamais foulé des pieds le sol algérien. Il a cependant adroitement préempté, par un transfert cupide, l’imaginaire de ses aïeux. De son grand-père surtout, mais aussi de ce père, joueur invétéré des cartes. « Mon père parle arabe, il les connaît bien, il joue avec eux les cartes. Moi je les connais de l’intérieur. Avec les arabes, si on est trop ouvert, ils se croient tout permis » affirmait-t-il. Ses connaissances de « l’arabe » ou du « Coran » doivent tenir dans quelques bribes si ce n’est de l’ordre du galimatias. Ne pouvant se revendiquer ni de la Shoah ni du Vel d’Hiv, comme le furent de nombreux juifs ashkénaze, il a un impérieux besoin de la dimension victimaire. Son problème, c’est le décret Crémieux dont il n’est qu’un lointain descendant. « Un peu dégénéré », avait dit de lui son coreligionnaire, Georges-Marc Benamou né, lui, en Algérie.
Un Zemmour, né au Maroc, aurait été plus paisible avec sa judaïté orientale. Il y a tant de juifs marocains qui, aujourd'hui, vivent en Israël. Ce sont des Israéliens de chaque jour. Ils demeurent des Marocains de toujours. Et même qu’ils cultivent une passion pour leur pays d’origine. Zemmour, à défaut d’avoir ce type de lien, fait de l’Algérie son indigestion identitaire. Sa shoah intime. Un autre enfant d’Algérie, un vrai celui-ci, lui aurait susurré - l’oreille qu’« un homme, ça s’empêche ». C’est Albert Camus.
Zemmour, non seulement ne s’empêche pas, mais il n’a pas un soupçon de retenue. Il est capable de verser des bidons d’essence sur des braises incandescentes. Son dernier livre La messe n’est pas encore dite est un monument d’affront et d’avilissement pour l’islam et pour les musulmans. Même si certains, trouvent grâce à ses yeux, comme « Kamel Daoud, Boualem Sansal, sans oublier des réfugiés iraniens qui ont fui le régime islamique de Téhéran…libanais survivant de la guerre civiles, algériens qui ont échappé aux milices du GIA pendant les années 1990 ou musulmans maghrébin ou africains qui apprécient le mode de vie laïque à la française, respectueux de la liberté individuelle »[4]
Zemmour fait beaucoup dans le name-dropping[5]. Il a de la culture livresque pour cela. Il est persuadé, à juste titre, que la répétition, c’est l’art de la pédagogie. Il a quelques dadas et des formules fétiches. « A Rome fait comme les Romains » aimait-il à répéter, depuis Mélancolie française, sorte de plaidoyer pour l’assimilation. Outre revendiquer l’enseignement de Gramsci, il convoque souvent De Gaule et sa citation apocryphe :
« C’est très bien qu’il y ait des Français jaunes, des noirs... cela prouve que la France est ouverte à toutes les races et qu’elle a une vocation universelle. Mais à condition qu’elle reste une toute petite minorité, sinon la France ne serait plus la France. Nous sommes quand même avant tout un peuple européen de race blanche, de culture grecque et latine et de religion chrétienne ». De Lénine, il retient cette saillie : « Faites-leur avaler le mot, ils avaleront la chose ».
Aux Musulmans de France, il aime à rappeler Clermont-Tonnerre qui, devant l’Assemblée constituante, en décembre 1789, avait déclaré : « Il faut tout refuser aux juifs comme nation, et accorder tout aux juifs comme individus ». Et de menacer : « Ils faut qu’ils (les juifs) soient citoyens. On prétend qu’ils ne veulent pas l’être. Qu’ils le disent et qu’on les bannisse ! il ne peut y avoir une nation dans une nation »[6].
A côté de ses classiques, Zemmour a lu Alain de Benoist. Il s’est nourri de Patrick Buisson, un puissant cerveau et de Phillipe de Villiers. A trois ils ont constitué le Trio de La Rotonde, le célèbre Restaurant parisien. Il a beaucoup écouté Paul-Marie Coûteaux. Il a piqué le concept de « rémigration » à Yves Le Gallou, le père de la Préférence nationale. Il a aussi dévoré les travaux du géographe Christophe Guilluy, concepteur de la France périphérique et de l’expression « la guerre des yeux ». Il brandit le « processus de substitution » de la démographe Michèle Tribalat qu’il préfère à Hervé le Bras ou à Michel Todd. Il pique un peu chez Jérôme Fourquet, auteur de L’Archipel français ou chez Gilles Kepel qui a fourgué, aux journalistes incultes la notion de « antisémitisme d’atmosphère ».
De tous ces auteurs, Zemmour s’est nourri pour résoudre une équation qui est au cœur de son intime anxiété : l’identité et la démographie. C’est là que se trouve le nœud gordien qui le taraude. Un nœud qu’il n’entend pas dénouer mais trancher quitte à passer au fil l’épée.
En 2016, il a écrit que « la question identitaire, ce défi que lance l’Islam à la France et à l’Europe, est l’impensé de la vie politique.[7], Et dans Destin Français, il écrira en 2018, comme pour alerter les Français sur la donnée démographique « il y a trois choses importantes en Histoire. Premièrement, le nombre. Deuxièmement, le nombre. Troisièmement le nombre ».
Le choix même du nom de son parti, Reconquête, participe du maniement du subliminal. Avec des clins-d ’œil historiques et la manipulation du subconscient, il a recyclé la Reconquista, concept espagnol comme s’il voulait s’inscrire dans les pas d’Isabelle la catholique.
Léon Gambetta déclarait « Le cléricalisme, voilà l’ennemi ». Edouard Drumont, auteur de « la France juive » s’écria « Le juif, voilà l’ennemi » Faudra-t-il hésiter à dire dans la bouche de Zemmour, « l’Islam, voilà l’ennemi ».[8]
Naissance du « zemmourisme »
Pendant longtemps, Zemmour avait la passion de la politique dont il n’était qu’un commentateur doué. En 2006, il commet un essai odieux, Le Premier Sexe qui avait offusqué et scandalisé, les féministes principalement. Personne n’avait alors prêté attention aux violentes diatribes réservées aux immigrés et aux noirs. Il qualifiera, par exemple, le couple Karembeu et Adriana, de resucée de la Belle et la Bête.
7 mois après, il est recruté par Laurent Ruquier, comme un sniper de l’émission « On n’est pas couché ». Il en bénéficiera d’une lumière exceptionnelle. En 2008, alors que Sarkozy est à l'Élysée depuis un an, Zemmour écrit Petit frère, un roman de 285 pages. Une tentative littéraire qui sera sans lendemain pour celui qui déifie Honoré de Balzac. Le livre est médiocre. Il demeure, cependant, comme pièce de conviction qui atteste des obsessions de Zemmour.
Une controverse, qui donne une idée sur le peu de scrupule du bonhomme, suivra cette publication. La trame du roman a comme origine un réel et tragique fait divers. Un crime qui implique deux amis d’enfance, un juif et un musulman. Survenu en 2004, ce drame est passé sous les radars médiatiques. La mère de la victime, une juive, fit appel au journaliste Éric Zemmour pour qu’il médiatise l’affaire. Il n’en parlera pas. Et outre violer le secret d’instruction, il en fera un roman. La mère se sentant flouée, prend un avocat et porte plainte. Quand la polémique éclata, Zemmour est invité par le journaliste Paul Amar pour s’expliquer face à l’avocat de la famille. Paul Amar, qui n’était pas encore passé par I24, avant de revenir comme un nouveau Torquemada sur les plateaux CNews, qualifie son invité de célinien. « Céline est le plus grand écrivain du siècle » lui répondit Zemmour fanfaron. Et bien que sur la défensive, il se refugia crânement derrière le droit à l’imagination dans la littérature et de l’usage fait du fait-divers dans une œuvre romanesque convoquant Flaubert et Madame Bovary ou Stendhal et Le Rouge et le noir, « Le fait-divers dans la littérature, c’est l’essence dans la voiture » dira-t-il.
Dans Petit frère, il y a tout le zemmourisme à venir. Sous couvert de littérature, tout y passe : L’Islam, les immigrés, les noirs, le football et l’équipe de France, le Hip-hop et le rap, la déferlante démographique du « ventre » de la femme arabe. Et même la différence de conception entre juifs séfarades et ashkénazes « Pendant que les Ashkénazes grillaient à Auschwitz, les tiens (Séfarades) faisaient griller des merguez sur le barbecue…. La persécution est pour vous (les Ashkénazes) la preuve de votre élection divine. Et donc, en creux, l’absence de persécution serait la preuve de la non-élection. Chez vous les Juifs séfarades, il y a depuis la Seconde Guerre mondiale une carence de persécution. Vous vous sentez moins juifs, moins élus que les ashkénazes. Vous avez donc besoin d’en faire plus dans le sentiment de persécution pour retrouver l’onction de l’élection… »[9]. Il y a bien matière à décoder.
Le terrorisme des années 2010, Merah en 2012, Charlie et le Bataclan en 2015, l’assassinat de Samuel Paty (2020) et de Dominique Bernard (2023) ou de Lola (2022) ou Thomas (2023), les émeutes de 2023… cet enchainement d’évènements ont auréolé Zemmour avec les attributs de Cassandre. En 2008, il écrivait :« Nous avons la plus grande communauté́ juive d’Europe et la plus grande communauté musulmane d’Europe. Tu vois ce que ça veut dire ? Une allumette, une seule, et tout peut sauter ».[10] ou encore que la France est devenue : « Un pays d’Arabes et de Noirs. Des millions et des millions. Ils tirent la France vers le bas. Avec eux, on devient un pays du tiers-monde. Les Français ont peur d’eux. Ils n’osent plus rien leur dire. Les Arabes nous égorgent, nous les Juifs, et les Français ne lèveront pas le petit doigt. Les Français, ils font avec les musulmans comme ils ont fait avec les Allemands. Tous des collabos. Tous des lâches. Ça recommence comme en 40 ».[11]
En 2010, dans, dans Mélancolie française, Zemmour avait manipulé l’histoire française. Avec son dernier livre, La messe n’est pas dite, il procède de même. Comme on le verra dans le prochain article, il tripatouille, cette fois-ci, la mémoire catholique. Tel un croisé, « le Juif d’Algérie », se rêve en catéchumène qui, comme en 1491, aspire à chasser les Musulmans, non pas des terres andalouses, mais des banlieues françaises.
1Page 10.
2Renaud camus, le grand remplacement. 2011.
3Nom de plume de Gisèle Littman-Orebi, une essayiste britannique, juive d'origine égyptienne née au Caire en 1933. La dhimmitude est un néologisme qu’elle a inventé, pour désigner le statut des non-musulmans sous domination musulmane. Il est popularisé par elle dans les années 1980 et 1990. Il est construit à partir de l’arabe dhimmi.
4La messe n’est pas encore dite. Page 80.
5Difficilement traduisible en français. Dans un mélange entre « pavaner » et « nommer » les auteurs et les références. On trouve comme suggestion le barbarisme « pavanommer ».
6 Op.cit. Page 86.
7Un Quinquennat pour rien 2016. Page 17
8Voir Gérard Noiriel, Le Venin dans la plume, La Découverte. 2019
9Petit frère. P. 256
10Op.cit. P. 145.
11P. 176