L’éclaire d’Al Bouraq – Par Seddik Maaninou

L’éclaire d’Al Bouraq – Par Seddik Maaninou

Ahmed Saadi, surnommé Al-Mansour et Ad-Dahbi, accéda au trône le jour même de la victoire de l’armée marocaine sur l’armée portugaise menée par leur roi, Dom Sebastian.

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À travers le rappel d’Ahmed Al-Mansour Ad-Dahbi le Roi Mohammed VI inscrit l’action du Maroc dans une continuité historique et stratégique. Dans cette chronique, Seddik Maaninou raconte comment de la bataille de Oued Al-Makhazine à ce jour, le legs de ce grand sultan éclaire le présent et les choix actuels du Royaume et projette sa vision d’avenir.

Par Seddik Maaninou

Marrakech : entre histoire et mémoire

En juillet dernier, j’ai visité la ville de Marrakech et rédigé deux articles sur cette cité bouillonnante de vie. Le premier portait le titre « Marrakech la rouge », le second « L’autre Marrakech ». Dans le premier, je relatais ma visite au mausolée des sultans saadiens, où je me suis recueilli sur la tombe du sultan Ahmed Al-Mansour, aux côtés de celle de son fils, le sultan Zidan, et, à sa gauche, de celle de son petit-fils Mohammed Cheikh, surnommé « le petit ». J’y ai également évoqué ma découverte des ruines du palais El Badiî, dont j’ai admiré la grandeur, la hauteur des murailles et l’ampleur des bassins. J’ai souligné qu’il s’agissait d’un palais unique, construit par Al-Mansour en hommage aux chorfas saadiens, immortalisant leurs victoires et leur règne.

À la fin du mois de juillet 2025, Sa Majesté le Roi Mohammed VI a baptisé la promotion sortante des écoles militaires, civiles et territoriales du nom de ce sultan : Ahmed Al-Mansour Ad-Dahbi. Je ne prétends pas qu’il existe un lien direct entre mon article et cette décision royale, mais je me réjouis d’avoir visité la tombe de ce souverain et d’avoir mis en lumière ses réalisations et le contexte de son règne.

La bataille de Oued Al-Makhazine

Ahmed Saadi, surnommé Al-Mansour et Ad-Dahbi, accéda au trône le jour même de la victoire de l’armée marocaine sur l’armée portugaise menée par leur roi, Dom Sebastian. C’est son frère, le sultan Abd Al-Malik, qui avait supervisé la mobilisation des troupes, leur organisation et l’élaboration des stratégies visant à empêcher les chrétiens d’avancer sur le territoire marocain. Mais il mourut le jour de la bataille, laissant le commandement à Ahmed.

Cette confrontation, passée à l’histoire sous le nom de la « bataille des Trois Rois », se déroula dans le nord du Maroc, près de la ville de Ksar El-Kébir, en plein mois d’août 1578

L’Europe en émoi

Au XVIe siècle, les grandes puissances européennes furent ébranlées par la défaite portugaise, malgré l’envoi de navires, de volontaires et la bénédiction du Vatican qui appuyait l’expédition par ses prières et ses bannières. L’Europe se hâta alors de dépêcher des missions pour rencontrer le sultan Ahmed Al-Mansour, sonder ses intentions et espionner ses troupes comme ses institutions.

À l’époque, des rumeurs persistantes circulaient : certaines affirmaient qu’Ahmed Al-Mansour projetait d’attaquer l’Espagne pour reconquérir Al-Andaluss. D’autres assuraient que ses armées marcheraient vers l’Est pour repousser les Ottomans et reprendre Tlemcen et Oran. Craignant cette perspective, les Turcs d’Algérie s’allièrent avec les Espagnols, malgré leurs profondes divergences, et adoptèrent des positions hostiles envers le Maroc.

Face à ces menaces, Al-Mansour choisit une diplomatie avisée. Il tissa des liens solides avec l’Angleterre et la France, afin d’obtenir leur soutien, ou du moins leur neutralité, et garantir l’amitié de ces puissances avec le royaume chérifien.

Le chérif entre à Fès

Après la bataille de Oued Al-Makhazine, Ahmed Al-Mansour fait son retour à Fès en souverain victorieux et puissant. La ville entière l’accueille, partagée entre les larmes de tristesse pour la mort de son frère, le sultan Abd Al-Malik, et la joie de voir monter sur le trône un nouveau roi saadien. Ainsi s’est répétée la célèbre formule : « Le roi est mort, vive le roi ».

Ahmed Al-Mansour se retrouve à la tête d’un royaume fort, riche et triomphant. Il s’empresse de réorganiser l’État, de moderniser son administration et de donner au Maroc un rayonnement qui met en valeur le caractère chérifien du sultan et ses bénédictions spirituelles. Le souverain devient dès lors un modèle de puissance à la fois religieuse et temporelle, entouré de protocoles rigoureux et d’une organisation stricte dont l’empreinte reste visible jusqu’à aujourd’hui encore.

L’organisation du Makhzen

Ahmed Al-Mansour s’attelle à ériger les fondations d’un État centralisé, placé directement sous son autorité. Il établit un contrôle ferme sur les affaires du royaume et veille à la surveillance de ses frontières grâce à une armée organisée, capable de défendre le territoire. Sous son règne, le concept politique et social du Makhzen prend toute sa dimension, avec son faste, ses drapeaux, ses coutumes, ses rituels et son décorum.

Vers le cœur de l’Afrique

La victoire suscite une vague de soulagement à travers le royaume. Une armée solide est mise en place, composée de différentes unités : des Andalous, des mercenaires européens (renégats), des soldats noirs, aux côtés des forces traditionnelles. Une fois l’ordre intérieur rétabli, Al-Mansour se tourne vers l’Est afin d’éloigner les Ottomans des frontières marocaines. Il reprend son influence sur Touat et Tigurarin, dans le Sahara oriental, puis ses troupes atteignent Chinguetti (au sud de la Mauritanie). Plus tard, elles avancent vers le Sahel, où elles écrasent l’empire Songhaï et établissent de solides relations allant de Tombouctou et du fleuve Niger jusqu’à Sijilmassa et Marrakech.

Des messages royaux

La décision du Roi Mohammed VI de donner le nom d’Ahmed Al-Mansour Ad-Dahbi à une promotion sortante des écoles militaires, civiles et territoriales, est un rappel subtil de c cette glorieuse histoire pour éclairer le présent et préparer l’avenir dans une logique de continuité et de dynamique nationale.

Revenir à Ahmed Al-Mansour et au contexte du XVIe siècle ne signifie pas un repli sur le passé, mais traduit des messages royaux, à la fois symboliques et profonds, fruits de décisions réfléchies. Décoder ces messages exige une connaissance des évolutions historiques, nationales et internationales, ainsi que des efforts intellectuels et politiques qu’elles ont impliqués. Comprendre et analyser les messages royaux suppose aussi de saisir la capacité du Royaume à ressurgir des crises et à surmonter les difficultés qui ne s’est jamais démenti au fil des siècles. C’est également comprendre  la profondeur de la pensée monarchique, sa manière de traiter les dossiers, de surmonter les difficultés et de choisir des orientations stratégiques garantes du progrès réel du Maroc.

Celui qui en saisit toute la portée conclura à la justesse de ce choix royal, orienté à la fois vers l’intérieur et vers l’extérieur, vers les amis comme vers les adversaires, pour affirmer avec intelligence : voilà le Maroc, dans sa continuité, sa force et ses ambitions. Cette promotion est l’héritière des générations qui se sont succédé au fil des siècles pour défendre la souveraineté du Royaume et ses droits historiques.

Merci Majesté pour ce choix et pour ce rappel, intervenu après votre proposition positive d’une solution consensuelle sans vainqueur ni vaincu, permettant à chacun de sauver la face. Dans votre dernier discours du Trône, vous vous êtes exprimé en héritier d’Ahmed Al-Mansour.

Les messages royaux, clairs et sincères, se renouvellent avec les siècles. Aux autres désormais de comprendre qui était Ahmed Al-Mansour et quelles furent ses réalisations, dans le Sahara oriental, le Sahara atlantique et au cœur même du Sahara. Que le Roi, lorsqu’il lance l’initiative Atlantique, s’inscrit dans une continuité de l’histoire. Ses appels à la réconciliation des braves est un choix du camp de la raison et de la sagesse, car il n’est pas dit que pareilles opportunités se représenteront. L’histoire, elle, file plus vite que l’éclair d’Al Bouraq.