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L’école et l’histoire : de la mémoire imposée à la conscience éveillée – Par Adnan Debbarh
Un nouveau beau livre sur l’histoire du Maroc « pour une maison de l’histoire du Maroc » est l’intitulé de l’ouvrage de l’Académie du royaume du maroc édité chez la croisée des chemins.
L’histoire qu’enseigne l’école marocaine est souvent figée, simplifiée, amputée de ses voix multiples. Dans cette chronique, Adnan Debbarh ouvre des pistes et plaide pour une refondation profonde du lien entre école et histoire : non plus transmettre un récit imposé, mais éveiller une conscience critique, plurielle et souveraine. Car l’avenir du Maroc se joue aussi dans la manière dont il raconte son passé à ses enfants.

Il n’y aura pas de récit national tant que l’école restera étrangère à cette tâche.
Car on ne réforme pas un peuple sans reformer la manière dont il se raconte à lui-même. Cette reformulation ne se décrète pas depuis un pupitre ministériel ou une commission d’experts : elle se forge d’abord dans les salles de classe, dans la relation intime entre un enseignant et des élèves, dans les silences des manuels et les interstices des programmes. Si le Maroc veut construire un lien nouveau entre ses citoyens et son histoire, c’est l’école qu’il faut interroger. Non pas en tant qu’institution technique, mais en tant que matrice de la conscience historique.
Or l’école marocaine n’enseigne pas l’histoire. Elle la transmet, au sens le plus passif et le plus plat du terme. Elle impose des faits comme on impose une discipline, elle énumère des dates comme on récite un chapelet, elle distribue des vérités sans jamais outiller pour les comprendre. L’élève devient récepteur d’un récit figé, amputé, mythifié. Il apprend ce que d’autres ont décidé pour lui et non ce qu’il pourrait comprendre par lui-même.
L’histoire scolaire marocaine ressemble souvent à une ligne droite, réduite à quelques dynasties, quelques batailles, quelques figures tutélaires. Le récit national y est présenté comme un cortège monotone où tout s’enchaîne sans heurts, comme si le passé n’avait connu ni tempêtes ni chemins de traverse.
Cette linéarité, cette continuité affichée, cette volonté de clarté absolue trahissent en réalité une peur de la complexité. Or, l’histoire n’est jamais simple.
Que dit-on de la pluralité des sources, de l’ambivalence des résistances, de ces cultures régionales qui font la richesse du pays ? Où sont passées l’histoire amazighe, soufie, andalouse, juive, populaire ? Où est la mémoire coloniale avec ses tensions, la parole des femmes, les révoltes tribales, les modernités avortées ? Tout cela demeure dans l’ombre, à peine effleuré, comme si le récit national craignait la complexité autant que la lumière. Rien, ou si peu, le récit est lissé. Le passé devient décor, non matière à débat.
Dans cette perspective, l’école ne forme pas une conscience historique. Elle forme des exécutants de mémoire, non des héritiers critiques. Elle demande l’assimilation sans discernement, la loyauté sans interrogation. Elle fabrique de la conformité, là où elle devrait forger de la souveraineté intérieure.
Former une conscience historique, ce n’est pas transmettre un contenu mais éveiller une capacité, cette alchimie rare qui permet de relier des faits, d’interpréter un événement, de situer un récit dans son contexte, et surtout, de percevoir les silences autant que les paroles. Car l’histoire véritable commence là où les manuels s’arrêtent. Cela suppose une pédagogie vivante, dialogique, ouverte à la diversité des lectures, à la confrontation des récits, à l’éthique du doute.
Un élève qui découvre que l’histoire du Maroc n’est pas un bloc mais un tissage de langues, de peuples, de croyances, de conflits, entre dans une relation adulte au passé. Il comprend que l’histoire n’est pas là pour valider un présent, mais pour l’interroger. Il cesse d’être prisonnier d’une vérité nationale fermée. Il devient capable de dire « nous » en connaissance de cause.
En refusant d’éveiller, l’école laisse un vide. Et ce vide est aujourd’hui palpable.
De nombreux jeunes Marocains se sentent dissociés de leur passé, parfois même hostiles à lui. L’histoire, pour eux, est un empilement abstrait de noms et de règnes. Elle ne fait pas sens. Elle ne parle ni de leur quartier, ni de leur langue, ni de leur grand-mère. Elle ne raconte pas leur monde.
Dans ce vide narratif, d’autres récits s’infiltrent : ceux des réseaux sociaux, des idéologies globales, des discours religieux extrêmes ou des lectures victimaires de l’histoire. Là où l’école n’offre ni récit crédible, ni outil critique, la surenchère émotionnelle prend le relais.
Là où l’école ne donne pas les mots, d’autres les imposent.
Cela n’est pas un simple échec pédagogique : c’est un problème de souveraineté. Une société qui ne maîtrise pas la façon dont elle se raconte à elle-même devient vulnérable aux récits venus d’ailleurs, ou aux récits de haine.
Il faut donc renverser la logique actuelle. Il ne s’agit pas d’ajouter quelques chapitres ou de moderniser des manuels. Il s’agit de reconnaître que l’enseignement de l’histoire n’est pas une transmission, mais une initiation.
Une initiation à la pensée complexe. Une initiation au dialogue avec les morts, avec les absents, avec les autres. Une initiation au droit de comprendre sans devoir forcément adhérer. Une initiation à la liberté narrative, c’est-à-dire à la capacité d’assumer le passé sans s’y soumettre.
Cela suppose de former les enseignants à l’analyse bien plus qu’à la récitation, d’ouvrir les élèves aux controverses historiques plutôt qu’à leur effacement, de multiplier les lectures croisées : amazighes, arabes, juives, populaires, de redonner voix à l’histoire locale, orale, affective. Mais par-dessus tout, il s’agit de faire comprendre que l’histoire, jamais neutre, peut cependant être juste.
Cette transformation est au cœur de ce que nous appelons la souveraineté narrative. Être souverain, pour un peuple, ce n’est pas seulement avoir un drapeau ou une Constitution. C’est pouvoir choisir les récits par lesquels il se comprend lui-même. C’est pouvoir dire : « Voilà d’où nous venons, voilà ce que nous avons traversé, et voilà ce que nous décidons de devenir ».
Or cette souveraineté ne se construit pas en haut. Elle se sédimente dans les esprits, les mots, les cours d’histoire, les discussions d’élèves, les projets de classe. Elle naît dans le droit donné à chacun de comprendre, d’interroger, de raconter.
Si le Maroc veut s’inventer un avenir enraciné, pluriel et juste, il ne pourra pas faire l’économie d’une refonte du lien entre école et histoire. Il devra choisir entre la transmission figée d’un passé idéalisé et l’éveil lucide à un héritage multiple. Entre l’histoire-récitation et l’histoire-expérience. Entre le mythe et la mémoire vivante.
Nous ne demandons pas à l’école d’enseigner la nostalgie. Nous lui demandons d’enseigner la conscience.
Car c’est cette conscience, critique, curieuse, assumée qui donnera au Maroc de demain la force de se dire sans se trahir.