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Les mystiques soufies : une mémoire spirituelle à redécouvrir – Par Abdeljelil Lahjomri
« La première précaution qui s’impose dans l’étude des femmes soufies est d’éviter deux erreurs majeures. Il ne convient pas de réduire tout le soufisme féminin à une seule figure, aussi prestigieuse soit-elle. Il ne convient pas davantage de considérer la présence des femmes dans le soufisme comme un simple appendice ou un élément secondaire » Abdeljelil Lahjomri
Au premier congrès international consacré au Soufisme au féminin à l’Académie du Royaume du Maroc, chercheurs et spécialistes interrogent une tradition spirituelle longtemps reléguée au second plan. Cette rencontre entend restituer aux mystiques soufies la place qui leur revient dans l’histoire de la sagesse, de la transmission religieuse et de la culture spirituelle au Maroc et dans le monde musulman. Dans son discours-réflexion sur l’héritage des femmes soufies, Abdeljalil Lahjomri, secréta plaide pour une relecture plus juste de l’histoire spirituelle et culturelle du monde musulman. Il met en exergue la contribution souvent méconnue ou marginalisée des mystiques féminines à la transmission du savoir, de la sagesse et de l’expérience spirituelle, tout en invitant à repenser les mécanismes de mémoire, de reconnaissance et d’autorité dans le patrimoine soufi.

Abdeljelil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume
Redonner voix à une mémoire longtemps discrète
Le premier congrès international du soufisme au féminin est un moment scientifique rare pour ouvrir une porte restée longtemps entrouverte dans notre histoire culturelle et pour prêter l’oreille à des voix qui habitent notre mémoire sans avoir toujours bénéficié de la reconnaissance qu’elles méritent.
Ce colloque international ne propose donc pas un sujet de circonstance et ne se contente pas d’ajouter un nouveau titre à la liste des rencontres académiques. Il assume une mission plus profonde et plus noble : explorer l’héritage des femmes soufies au Maroc et à travers le monde, et restituer à cet héritage la place qui lui revient dans l’histoire de la spiritualité et de la sagesse.
Parler des femmes soufies ne relève ni d’un luxe intellectuel ni d’un effet de mode dans la recherche. Il s’agit d’un retour au cœur même de la vérité historique. Les femmes ont participé à la transmission du sens spirituel, à la préservation de l’invocation divine, à la réception et à la transmission des voies initiatiques. Elles ont animé des assemblées qui nourrissaient les consciences, formaient les sensibilités et reliaient les êtres humains aux degrés de la purification intérieure, de l’amour et de la sincérité.
En réexaminant aujourd’hui cet héritage, nous mettons en lumière une présence bien réelle que certaines formes d’écriture de l’histoire ont occultée et que certains récits culturels dominants ont réduite à la marge.
Au-delà des figures emblématiques
La première précaution qui s’impose dans l’étude des femmes soufies est d’éviter deux erreurs majeures. Il ne convient pas de réduire tout le soufisme féminin à une seule figure, aussi prestigieuse soit-elle. Il ne convient pas davantage de considérer la présence des femmes dans le soufisme comme un simple appendice ou un élément secondaire.
Râbi‘a al-‘Adawiyya demeure une figure majeure de l’histoire de l’amour divin, mais elle n’est pas l’unique femme de la tradition soufie. Cette présence s’étend du Maghreb au Machrek à travers des personnalités marquantes telles que Maymouna Taknout, Aziza Saksiouiya, Aïcha al-Mannoubiya ou encore la Damascène Aïcha al-Bâ‘ûniyya, qui a su réunir savoir, poésie et expérience spirituelle.
Ces femmes n’étaient pas de simples dévotes retirées du monde. Elles furent détentrices d’un savoir, guides spirituelles et actrices d’une influence religieuse et sociale durable au sein de la mémoire soufie.
La rigueur scientifique nous impose donc de relire le patrimoine avec un regard plus large, attentif autant à ce qui a disparu des textes qu’à ce qui y demeure. Il s’agit de restituer au soufisme féminin sa diversité, sa profondeur et son rôle essentiel dans la construction du sens spirituel.
Repenser la question de l’autorité spirituelle
L’importance de cette rencontre découle précisément de cette perspective. Elle ne se limite pas à inventorier des noms dispersés, mais cherche à reformuler l’ensemble de la question : qui détient l’autorité de l’expérience spirituelle ? Qui détient le pouvoir d’en écrire l’histoire ? Et comment se construit la légitimité lorsque la femme devient porteuse d’un enseignement, d’une parole et d’une orientation spirituelle ?
À ce niveau, la réflexion dépasse le simple rappel historique pour s’inscrire au cœur des grandes interrogations intellectuelles : les relations entre le spirituel et le social, entre le savoir et le pouvoir, entre le centre et la périphérie.
La redécouverte des voix des femmes soufies ne constitue donc pas seulement un hommage symbolique. Elle représente un véritable travail de connaissance qui renouvelle notre compréhension du soufisme lui-même.
Le patrimoine spirituel féminin au Maroc
Au fil des siècles, le Maroc a constitué un riche patrimoine soufi où l’éducation spirituelle s’est étroitement associée à la création culturelle, où l’invocation s’est liée à l’expression artistique et où les états spirituels se sont entrelacés avec le langage. Les assemblées soufies se sont intégrées au tissu social au point de faire de l’expérience mystique une composante essentielle de la structure symbolique et civilisationnelle de la société, et non une pratique isolée en marge de la vie collective.
Parmi les trésors les plus précieux conservés par cette mémoire spirituelle ancienne figurent les traditions féminines liées à l’invocation, au chant spirituel et à la participation collective. Ces pratiques ne représentent pas seulement une forme de dévotion. Elles révèlent la contribution singulière des femmes à la préservation de la sensibilité spirituelle collective et à la transmission des formes de réception émotionnelle et esthétique au sein de l’espace soufi marocain.
Dans ces traditions, l’histoire rencontre l’héritage transmis, la sagesse s’accorde au rythme, et les significations prennent corps dans la voix, le mouvement et l’émotion. Ainsi, la mémoire quitte l’immobilité des écrits et la froideur des pages pour retrouver la chaleur de la performance vivante et l’intensité de la présence.
Une mémoire à relire pour mieux comprendre le patrimoine culturel
Cette rencontre ne se limite pas à la mise au jour d’un héritage longtemps demeuré dans l’ombre. Elle ouvre devant nous un horizon plus vaste pour réexaminer nos méthodes de lecture et nos critères d’appréciation, afin de repenser la manière même dont se construit la mémoire culturelle.
En ce sens, cette rencontre est autant un acte de connaissance qu’un acte de justice. Une justice rendue à celles dont les noms se sont effacés tandis que leurs œuvres demeuraient, à celles qui ont porté la sagesse dans la discrétion et diffusé la lumière de l’expérience spirituelle à travers les chemins de l’éducation, de la formation intérieure et de la quête du beau, sans que l’importance de leur contribution trouve un écho équivalent dans les textes et les récits historiques.
Le soufisme, une expérience fondée sur le mérite spirituel
L’étude des femmes soufies montre que l’expérience mystique, dans son essence, ne repose pas sur une hiérarchie entre les sexes, mais sur de grandes valeurs spirituelles et intellectuelles telles que la connaissance de Dieu, l’effort sur soi, la sincérité, l’amour, l’invocation et la purification intérieure.
Le soufisme féminin ouvre ainsi un vaste champ de réflexion pour repenser les relations entre le spirituel et le social, entre l’autorité du savoir et sa représentation dans l’histoire. Les sources anciennes et les recherches contemporaines attestent la présence de nombreuses femmes ascètes, dévotes et mystiques dès les premiers siècles de l’islam. Les études comparatives montrent également que certains auteurs ont pris soin de transmettre leurs enseignements et de les intégrer pleinement au récit soufi, tandis que d’autres les ont reléguées à l’arrière-plan ou ne les ont mentionnées qu’incidemment.
Cette observation revêt une importance particulière, car elle révèle que la question de l’histoire du soufisme féminin ne réside pas dans l’absence de l’expérience elle-même, mais dans les mécanismes de transmission, de sélection et de représentation qui ont contribué à mettre certaines voix en lumière tout en en marginalisant d’autres.
Une clé essentielle pour comprendre l’héritage islamique
Dans cette perspective, la redécouverte du patrimoine des femmes soufies ne constitue ni un simple appendice à l’histoire du soufisme ni une correction superficielle de certains de ses détails. Elle représente plutôt une voie essentielle pour mieux comprendre le patrimoine islamique dans sa profondeur, sa richesse humaine, spirituelle et symbolique.
Plus notre regard s’élargit, plus cet héritage révèle des dimensions qui échappent aux simplifications convenues. Ses grandes questions se libèrent alors des lectures univoques et retrouvent une part de leur plénitude, de leur vérité et de cette justice longtemps différée.
Aussi, je forme le vœu que ces journées soient placées sous le signe d’un savoir rigoureux, d’une écoute sincère, d’un dialogue fécond et d’une reconnaissance équitable.
Puissions-nous y créer un espace où les points de vue se rencontrent, où les approches se complètent et où les grandes questions retrouvent toute leur place dans un esprit d’ouverture et d’équité.
Peut-être sortirons-nous de cette rencontre avec une vision plus large et plus profonde du soufisme lui-même : une vision davantage capable d’embrasser la diversité de ses expériences, de saisir la richesse de ses dimensions humaines et spirituelles et de s’approcher de sa vérité loin des réductions simplificatrices et des regards exclusifs.