Politique
L’histoire locale : du militantisme marocain à la discipline anglo-saxonne
Au Maroc, l'étude de l'histoire locale semble encore souffrir d'un manque de considération institutionnelle.
En historien autodidacte de l’histoire locale, Mustapha Jmahri se penche sur sa place dans la recherche historique et relève le contraste entre le Maroc, où cette spécialité repose largement sur des initiatives individuelles et associatives, et les pays anglo-saxons, qui en ont fait une discipline universitaire reconnue. Il plaide pour une meilleure valorisation des chercheurs qui documentent la mémoire des territoires et contribuent à préserver le patrimoine immatériel des communautés.

Par Mustapha JMAHRI
Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida
« Le lieu est le gardien de la mémoire » : c'est à la lumière de cette célèbre formule du philosophe Paul Ricœur que s'éclaire l'importance de l'histoire locale. Elle explore les liens profonds entre les communautés et l'âme de leur territoire, enrichissant ainsi l'identité nationale, le patrimoine et le débat public.
Au Maroc, l'étude de l'histoire locale semble encore souffrir d'un manque de considération institutionnelle. Ce volet de la recherche ne bénéficie pas toujours des structures académiques nécessaires, laissant la sauvegarde de la mémoire des territoires reposer principalement sur des initiatives associatives ou individuelles isolées. À l'inverse, dans les pays européens, l'histoire locale s'est imposée comme une véritable discipline académique à part entière. Elle y est reconnue pour sa capacité à éclairer l'évolution des sociétés à travers des méthodologies de recherche et des cursus universitaires spécialisés.
Preuve de cette reconnaissance institutionnelle dans le monde anglo-saxon, plusieurs universités prestigieuses proposent des formations de référence dédiées à l'exploration professionnelle des territoires. L'Université de Londres délivre ainsi, via son Institute of Historical Research (IHR), le MA History, Place and Community, un cursus axé sur l'histoire ancrée dans les territoires. De son côté, l'Université de Limerick en Irlande propose un Master of Arts (MA) qui forme les chercheurs à reconstituer la vie d'une localité à partir de sources variées comme les traditions orales, la culture matérielle et la géographie historique. Enfin, l'Université d'Oxford propose un diplôme d'études supérieures de premier cycle (Undergraduate Advanced Diploma in Local History), un programme intensif en ligne centré sur des méthodes de recherche avancées et l'analyse de bases de données locales
Au Maroc, les quelques historiens locaux et régionaux reconnus, qu'ils publient en arabe ou en français, s’inscrivent pleinement au croisement de l’anthropologie urbaine, de la monographie et de la mémoire des lieux. Loin d’une approche purement monumentale de l’histoire, leurs travaux appréhendent la ville comme un espace vivant, façonné par les pratiques quotidiennes, les trajectoires humaines et les dynamiques de quartier.
À travers le cumul des récits de vie, l’analyse des interactions sociales et la sauvegarde des archives orales ou familiales, ils s'attachent à restituer la pluralité des mémoires qui habitent le territoire. Cette production permet de décoder la manière dont les communautés s'approprient leur environnement urbain, transformant ainsi l'espace physique en un lieu de mémoire dynamique et partagé.
Il est donc primordial de soutenir le travail de ces chercheurs passionnés qui continuent d'écrire l'histoire de leurs territoires dans l'ombre, sans que les institutions ne se soucient véritablement des efforts qu’ils fournissent.