Cinéma, mon amour de Driss Chouika: John Ford le cinéaste-poète paradoxal du mythe américain

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: John Ford le cinéaste-poète paradoxal du mythe américain

John Ford, à la carrière exceptionnelle, un géant d’Hollywood, a développé un style aux facettes fascinantes, un créateur qui a passé sa vie à construire, et parfois à déconstruire, le mythe américain.

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Dans un nouvel épisode de sa série « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur la figure de John Ford, l’un des réalisateurs les plus influents de l’histoire du cinéma. À travers une lecture critique de son œuvre, il relate les paradoxes d’un cinéaste qui a façonné le mythe américain tout en en révélant les failles, laissant derrière lui une filmographie monumentale où se croisent épopée, humanisme, mélancolie et questionnement sur l’identité des États-Unis.

Driss Chouika

« J’aime, en tant que réalisateur et spectateur, les films simples, directs et francs ».

John Ford.

John Ford n’est pas qu’un cinéaste – il est une véritable institution du cinéma mondial. Quatre Oscars du meilleur réalisateur, une filmographie de plus de 130 films et une influence qui traverse les générations. Pourtant, derrière ce palmarès impressionnant se cache une œuvre d’une rare complexité, souvent prise entre l’épopée lyrique et la mélancolie la plus sombre. Ce réalisateur à la carrière exceptionnelle, un géant d’Hollywood, a développé un style aux facettes fascinantes, un créateur qui a passé sa vie à construire, et parfois à déconstruire, le mythe américain. Malgré sa renommée, il a gardé un comportement d’une humilité notoire, déclarant clairement : « J’aime, en tant que réalisateur et spectateur, les films simples, directs et francs ».

Né John Martin Feeney le 1er février 1894 dans une famille d’immigrés irlandais, John Ford débute dans le cinéma muet comme accessoiriste et assistant avant de se faire remarquer par Carl Laemmle, le patron d’Universal, qui lui confie sa première réalisation. Pendant plus de cinquante ans, il va bâtir une œuvre immense, couvrant westerns, drames sociaux, comédies et films de guerre. Ce fils d’Irlandais qui se présentait lui-même comme « d’origine irlandaise mais de culture western » devient rapidement l’un des piliers du système des studios américains, véritables empires économiques, admiré par les grands patrons pour sa rapidité d’exécution et son respect des budgets tout en imposant un style singulier. Son record de quatre Oscars du meilleur réalisateur reste inégalé à ce jour. Il les a obtenus pour « Le Mouchard », « Les Raisins de la colère », « Qu’elle était verte ma vallée » et « L’Homme tranquille ». Ces récompenses, qui couvrent aussi bien le drame intimiste que la fresque sociale ou la comédie irlandaise, témoignent d’une polyvalence rare. Pourtant, c’est bien au western que le grand public cinéphile associe son nom, parfois même de manière abusive.

LE CINÉASTE-POÈTE PARADOXAL DU MYTHE AMÉRICAIN

Sur le plan formel, Ford est un réalisateur au style sobre, avec une nette tendance vers l’économie des moyens. Il est ainsi le maître de la pudeur. Il tourne peu de prises, ce qui lui permet de garder un contrôle absolu sur le montage. Ce parti pris d’efficacité donne à ses images une simplicité qui n’est jamais naïve. Les critiques ont souvent souligné que la technique de Ford a toujours été simple et spontanée, mais basée sur des idées nettes et saines qui font sa force. Beaucoup ont remarqué que Ford aimait provoquer des accidents sur ses tournages pour obtenir des réactions spontanées, laissant aux acteurs une grande liberté d’improvisation. Mais, derrière la simplicité apparente de son style se cache une profondeur inimitable, faisant de lui une sorte de cinéaste-poète paradoxal du mythe américain.

Le western est certes le genre dans lequel Ford excelle, mais il le transcende. Les grands espaces de Monument Valley deviennent sous sa caméra un personnage à part entière, un théâtre géologique où s’incarnent les conflits de la civilisation américaine. Ford est le cinéaste des grands espaces américains, qui a su exploiter pleinement ses grands paysages sauvages. Il est aussi le cinéaste de l’Amérique des simples gens, des pionniers, des fermiers, des émigrants, des ouvriers, des militaires durs et obscurs. Cette dualité, au traitement à la fois épique et intime, est la clé de son art. Dans des films comme « La Chevauchée fantastique » ou « La Prisonnière du désert », le mouvement ne se fait pas seulement d’un point à un autre, mais dans un espace global dont il exprime toute l’étendue. Le dehors englobe le dedans, la nature dialogue avec les personnages, et la communauté, souvent célébrée par des danses ou des chants populaires, constitue la médiation indispensable pour que l’individu accomplisse un acte héroïque.

Si « La Chevauchée fantastique » incarne la quintessence du western classique, « La Prisonnière du désert » révèle un Ford plus sombre, presque nihiliste. La quête d’Ethan Edwards, magistralement interprété par John Wayne, un ancien confédéré rongé par la haine raciale, devient un combat contre lui-même et ses propres préjugés. Ce western ne célèbre pas l’intégration du héros dans la communauté, mais la solitude radicale de celui qui en est exclu. Mais ce choix n’enlève rien à la puissance des émotions. Au contraire, cela sublime les moments collectifs qui sont autant de respirations au sein de la narration. C’est dans les instants de liesse que le cinéaste exprime sa foi en l’humanité et sa nostalgie des liens communautaires. En général, les films de Ford reflètent l’expression d’une personnalité forte et attachante.

Pourtant, l’image d’humaniste généreux est parfois mise à mal par certaines ambiguïtés idéologiques. Ford a été souvent accusé de racisme, notamment dans son traitement des Amérindiens. On lui reproche de perpétuer une vision manichéenne de l’histoire où la civilisation blanche triomphe des peuples sauvages. Ses détracteurs ont souvent soulevé son militarisme affiché et sa collaboration étroite avec John Wayne, incarnation souvent controversée du patriote conservateur. Mais à l’inverse, des films comme « Le Massacre de Fort Apache » ou « Le sergeant noir » montrent clairement une conscience critique du destin tragique des peuples autochtones ou des discriminations raciales. Son œuvre est explicitement marquée par une sorte d’ambivalence. Tout en ayant été parfois considéré par certains critiques comme un cinéaste réactionnaire et raciste, beaucoup de ses films affichent clairement des positions intellectuelles et socio-politiques d’un cinéaste démocrate et épris de liberté.

À sa mort le 31 août 1973, John Ford laisse derrière lui une œuvre colossale, protéiforme, parfois déconcertante. Il aura été à la fois le chantre d’une Amérique idéalisée et le critique lucide de ses violences fondatrices.

BIBLIOGRAPHIE SÉLECTIVE DE EDGAR MORIN

« Toute la ville en parle » (1935) ; « Le Mouchard » (1935) ; « Je n'ai pas tué Lincoln » (1936) ; « La Chevauchée fantastique » (1939) ; « Les Raisins de la colère (1940) ; « Le Massacre de Fort Apache (1948) ; « La Charge héroïque » (1948) ; « Rio Grande » (1950) ; « L'Homme tranquille » (1952) ; « Mogambo » (1953) ; « La Prisonnière du désert » (1956) ; « Le Sergent noir » (1960) ; « L'Homme qui tua Liberty Valance » (1962) ; « La Taverne de l'Irlandais (1963) ; « Les Cheyennes » (1964) ; « Frontière chinoise » (1966).

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