Le paysage politique se dirige-t-il vers le scénario qui paraissait impossible ? – Par Bilal Talidi

Le paysage politique se dirige-t-il vers le scénario qui paraissait impossible ? – Par Bilal Talidi

L’hypothèse de l’arrivée à la tête du PAM d’une personnalité consensuelle, disposant d’une stature technocratique et/ou nationale, est évoquée comme un élément susceptible de faciliter une coalition élargie intégrant le PJD dans une position politiquement limitée. Une telle configuration permettrait, selon ses partisans, de maintenir une alternance sans redonner aux islamistes une position dominante.

1
Partager :

À quatre mois des élections législatives, Bilal Talidi revient sur le paysage politique marocain qui traverse une phase d’incertitude marquée par les tensions internes de la majorité, l’offensive du Parti de la justice et du développement, les campagnes numériques ciblant plusieurs responsables politiques et les interrogations autour de la future configuration gouvernementale. A l’horizon, plusieurs scénarios de recomposition se dessinent sans qu’aucun ne s’impose encore clairement.

Bilal Talidi

Un climat politique dominé par l’ambiguïté

À l’approche des prochaines élections législatives, le paysage politique marocain apparaît traversé par des signaux contradictoires. Alors que le gouvernement dirigé par Aziz Akhannouch a récemment présenté son bilan devant la Chambre des représentants, les partis de la majorité donnent l’impression d’évoluer dans des directions divergentes.

Le Rassemblement National des Indépendants (RNI), qui conduit l’exécutif, semble avoir ralenti sa stratégie de défense politique de son action gouvernementale. L’élan observé au moment de la présentation du bilan ne s’est pas prolongé sur le terrain partisan. Cette retenue est interprétée par certains comme la conséquence du retrait d’Aziz Akhannouch de la direction du parti avant les élections.

Dans le même temps, Parti de l’Istiqlal adopte un ton de plus en plus critique à l’égard de la majorité dont il fait pourtant partie. Le parti dénonce la hausse des prix, critique les mécanismes de soutien mis en place par l’exécutif et accuse des réseaux économiques proches de profiter de la situation. Les critiques autour du phénomène des « farrakchia » ont accentué cette prise de distance avec la ligne gouvernementale.

Le Parti authenticité et modernité apparaît (PAM), lui aussi, fragilisé par des désaccords internes liés à la succession politique et à la désignation de la personnalité susceptible de conduire le parti lors de la prochaine étape électorale. Les tensions internes autour de la candidature à la primature alimentent un climat d’incertitude.

Dans ce contexte, le paysage politique donne l’image d’une majorité traversée par des rivalités concurrentes plutôt que par une solidarité gouvernementale structurée. Cette situation renforce l’impression d’une recomposition en cours, sans que les contours de la future alliance dirigeante soient encore clairement définis.

La tentative offensive du PJD et la bataille des récits

Face à cette majorité fragmentée, le Parti de la justice et du développement (PJD) tente de reconstruire une dynamique politique offensive. Après sa défaite électorale de 2021, le parti islamiste cherche à réoccuper l’espace de l’opposition en réactivant ses principales critiques contre le gouvernement.

Le PJD accuse l’exécutif de favoriser les conflits d’intérêts et de servir les intérêts de groupes économiques proches de la majorité. Son discours se concentre particulièrement sur la question sociale, la hausse du coût de la vie et les accusations de pratiques monopolistiques. Le parti cherche ainsi à reconnecter son discours politique avec les préoccupations quotidiennes des électeurs.

Dans le même temps, le PJD adresse des signaux aux centres de décision en affirmant sa disposition à composer avec d’autres forces politiques. Son secrétaire général, pour écarter l’hypothèque qu’il faut peser sur son parti, laisse entendre qu’il pourrait accepter qu’une autre personnalité que lui-même dirige le gouvernement en cas de victoire électorale. Cette position vise à rassurer sur la capacité du parti à participer à des compromis politiques plus larges.

Parallèlement à cette offensive partisane, les réseaux sociaux sont devenus un terrain central du conflit politique. Deux récits dominent particulièrement le débat numérique. Le premier est porté par les fuites attribuées au groupe « Jabroute », qui cible plusieurs dirigeants politiques de différents partis. Les campagnes visent notamment Abdellatif Ouahbi, Fatima Ezzahra El Mansouri, Nizar Baraka ainsi que le ministre de l’Intérieur Abdelouafi Laftit.

Le second récit est alimenté par le magazine « Milaffat », dirigé par Ilyas El Omari. Les enquêtes publiées rejoignent plusieurs thèmes développés par le PJD concernant les liens entre le pouvoir politique et les réseaux économiques proches du RNI.

À l’inverse, des activistes proches de certains partis de la majorité développent un discours hostile au PJD, allant parfois jusqu’à réclamer son exclusion durable du jeu politique. Cette polarisation numérique prolonge des affrontements plus anciens dont les effets continuent de structurer le débat public marocain.

Le poids des équilibres régionaux et du dossier national

Au-delà des rivalités partisanes internes, les équilibres régionaux et internationaux influencent également les perspectives électorales marocaines. Deux tendances semblent se dégager du paysage actuel : le refus d’un retour dominant des islamistes à la tête du gouvernement et la contestation croissante d’une reconduction du RNI dans la direction de l’exécutif.

Le rejet des isalamistes s’inscrit dans un contexte régional marqué par le recul des mouvements islamistes dans plusieurs pays arabes, notamment en Tunisie, en Égypte ou encore en Jordanie.

Les positions de plusieurs partenaires internationaux du Maroc, notamment les États-Unis, des pays européens et plusieurs monarchies du Golfe comme Arabie saoudite, Émirats arabes unis et Bahreïn, ne paraissent pas favorables à un retour des islamistes au premier plan.

Les conséquences régionales de « Toufan Al-Aqsa » et les recompositions géopolitiques au Moyen-Orient renforcent cette orientation. En direction des partenaires du Maroc, le signal politique à envoyer par les prochaines élections marocaines apparaît particulièrement sensible.

Le dossier du Sahara constitue également un paramètre central dans les calculs politiques. Les autorités semblent soucieuses d’éviter toute configuration pouvant être interprétée comme une source d’incertitude politique à un moment où plusieurs échéances diplomatiques importantes sont attendues autour de la question nationale.

Dans le même temps, l’accumulation de griefs, alimentée par le retrait de son président, crée une dynamique favorable à l’idée d’une alternance, sans pour autant désigner clairement la force politique capable de l’incarner.

Vers de nouvelles alliances politiques ?

Le scénario d’une recomposition conduite autour du PAM apparaît progressivement comme l’une des hypothèses les plus discutées. Plusieurs observateurs estiment que le parti pourrait devenir le principal pivot d’une future coalition, à condition qu’une nouvel leadership émerge ou réapparait pour en prendre la tête.

Le PAM conserve en effet une position particulière dans le champ politique marocain. Malgré son poids électoral, il n’a jamais dirigé le gouvernement depuis sa création. Il reste également capable d’attirer des ralliements de notables et d’élus locaux si le RNI venait à perdre sa capacité d’attraction.

Les campagnes ciblant certains dirigeants du PAM peuvent être interprétées comme une tentative de préparer l’émergence d’une nouvelle figure disposant d’une légitimité plus forte pour conduire cette recomposition.

Les déclarations du secrétaire général du PJD sur la possibilité de participer à un gouvernement dirigé par un autre parti remettent en circulation l’hypothèse d’une alliance entre le PJD et le PAM. Une telle perspective aurait semblé fortement improbable il y a quelques années, tant les relations entre les deux partis étaient conflictuelles.

Les critiques du PJD se concentrent aujourd’hui davantage sur le RNI que sur la direction actuelle du PAM. Même les tensions autour d’Abdellatif Ouahbi apparaissent davantage liées à des conflits internes au PAM qu’à une opposition frontale du parti islamiste.

L’hypothèse de l’arrivée à la tête du PAM d’une personnalité consensuelle, disposant d’une stature technocratique et/ou nationale, est évoquée comme un élément susceptible de faciliter une coalition élargie intégrant le PJD dans une position politiquement limitée. Une telle configuration permettrait, selon ses partisans, de maintenir une alternance sans redonner aux islamistes une position dominante.

Cette option pourrait également servir à neutraliser une opposition devenue principalement portée par le PJD, tout en organisant une transition interne dans le leadership du parti islamiste. Le départ probable de Abdalilah Benkirane de la direction du parti, en raison des limites statutaires empêchant un troisième mandat, ouvre d’ailleurs une nouvelle phase dans l’évolution du PJD.

Au final, le paysage politique marocain reste marqué par l’incertitude. Aucun scénario ne s’impose encore clairement, mais les dynamiques actuelles indiquent que les prochaines élections pourraient déboucher moins sur une continuité classique que sur une recomposition négociée sous fortes contraintes politiques, sociales et géopolitiques.

lire aussi