La fuite des cerveaux au Maroc 2/2 - par Mustapha Saha

La fuite des cerveaux au Maroc 2/2 - par Mustapha Saha

Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L’acculturation les guette. Il ne s’agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s’agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité.

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Dans la première partie de cette étude, l’écrivain et sociologue Mustapha Saha a analysé la fuite des cerveaux, l’un des défis structurels majeurs du Maroc. Chaque année, des centaines d’ingénieurs et de médecins formés localement quittent le pays, attirés par les opportunités offertes en Europe et en Amérique du Nord, tandis que la France recrute activement des compétences marocaines pour combler ses propres pénuries dans les secteurs de la santé, de l’ingénierie et du numérique. Cette émigration est alimentée par un sentiment de manque de perspectives, des blocages institutionnels, le favoritisme et la difficulté pour les jeunes diplômés de transformer leurs compétences en projets professionnels valorisants. Dans cette dernière partie de son analyse, Mustapha Saha aborde la fuite des cerveaux sous l’angle du déracinement social, culturel et psychologique. Au-delà de ses conséquences économiques, il y voit l’expression d’un système mondial qui aspire les compétences des pays du Sud, tout en interrogeant les effets de l’exil sur l’identité, la mémoire et la condition humaine à l’ère de la mondialisation numérique.

Mustapha Saha

Les jeunes marocains, dans leur euphorie technicienne, n’ont pas conscience des enjeux, à moyen et long terme, de leur déracinement, de leur rupture profonde avec leurs attaches sociales, historiques, culturelles, symboliques. Dans ma thèse Psychopathologie sociale des populations déracinées, j’ai défini le déracinement comme une pathologie sociale, un démembrement de l’entité collective. Le déracinement ne se rapporte pas uniquement à l’éloignement géographique. Il remet en cause les repères existentiels, l’ancrage culturel, la proximité dynamisante des relations quotidiennes, la stabilité psychique. J’ai observé chez de jeunes exilés, en situation de désenchantement, des syndromes de désorientation, d’anxiété, de dépression diffuse. Cette souffrance psychosomatique trahit une désorganisation sociale intériorisée. Dans les pays occidentaux, l’urbanisme technocratique, signalétique, sécuritaire, disciplinaire, maintient les citadins sous pression permanente. La ville anxiogène désaxe l’exilé. Les nouveaux métiers numériques, décrochent leurs exerçants des réalités palpables. Les jeunes expatriés, réduits à leurs fonctions techniques, séparés de leur territoire, de leur histoire, de leur mémoire, plongés dans un espace urbain sans repères, se retrouvent désarmés face à leurs désillusions. L’acculturation les guette. Il ne s’agit pas ici de prôner un retour nostalgique aux origines. Il s’agit de constater la négation par le technocratisme de la diversité. Le problème se situe au niveau du déracinement sans reconnaissance publique, l’anonymisation psychologique, l’isolement mental. Les jeunes marocains, fiers de leurs pertinences, ignorent leurs incohérences. Combien parmi eux ont lu et compris Les Damnés de la terre de Frantz Fanon, éditions François Maspero, 1961. La fuite des cerveaux retombe dans l’aliénation coloniale.

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Le départ des diplômés, brain drain, est toujours une perte pour le pays d’origine, un gain pour la terre d’accueil. L’économiste américain Gary Becker (1930-2014), théoricien du capital humain, considère les connaissances, les compétences, comme un capital économique au même titre que les machines. Investir dans une personne, financer ses études, sa formation professionnelle, son apprentissage d’une langue, son acquisition d’expériences pratiques, intensifie sa productivité future. La logique des incitations s’applique ainsi à l’ensemble des vivants. L’éducation est réduite à une simple question de rentabilité. S’occultent les inégalités sociales. Les attitudes sociales deviennent des marchandises. Jean-Paul Sartre aurait crié à la chosification de l’être humain. Dans l’économie de marché, la conscience libre est transformée en objet figé. Les ingénieurs exilés cherchent une seule chose, la réussite sociale. A ma connaissance, il n’y a pas chez eux de mouvement social. Ils sont des exécutants au sens propre. Ils sont déterminés, une fois pour toutes, par leurs fonctions techniques. Les marocains dans les start-ups sont loués pour leur adaptabilité, autrement dit pour leur passivité psychologique. Ils sont regardés par leurs supérieurs comme des objets. Ils sont aliénés par les privilèges matériels. Leurs discours trahissent leur mauvaise foi. Ils s’appliquent à eux-mêmes une nouvelle forme de servitude volontaire, dans les mêmes termes décrits par Etienne de la Boétie au seizième siècle.

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 Le concept de réification, verdinglichung en allemand, littéralement transformation en chose, est centrale chez Karl Marx et Georg Lukács (1885-1971). La réification désigne le phénomène qui fait apparaître les relations humaines, sociales, économiques, culturelles, historiques comme des choses naturelles, objectives, indépendantes des individus qui les produisent. La réification est intrinsèquement liée au développement du capitalisme à travers l’industrialisation, la généralisation du salariat, la dictature du marché. Les produits du travail humain semblent, dans ce processus, acquérir une existence autonome. C’est le même mécanisme qui se renouvelle avec la logicisation de toutes choses, l’automatisation, la robotisation, la cognition artificielle. Au commencement, le fétichisme de la marchandise. Les rapports entre humains prennent la forme de rapports entre choses. La force de travail se vend comme une chose. L’exploitation est représentée comme un échange neutre entre marchandises. Les créations humaines dominent leurs créateurs. La réification est étroitement liée à l’aliénation. Le salarié dissocié de son travail ne contrôle ni sa production, ni ses finalités. Son activité est mécanique, machinale, abstraite. Il est étranger à la société et à lui-même. Il est incapable de dépasser sa condition. Georg Lukács fait de la réification un concept majeur dans Histoire et conscience de classe, 1922, réédition en français, dans une traduction de Kostas Axelos, éditions de Minuit, 1960. Voir aussi Henri Lefebvre, Lukács 1955, éditions Aubier, 1992. L’objectivisme est une idéologie bourgeoise. Le capitalisme ne transforme pas seulement les objets. Il bouleverse aussi la manière de penser. Il rend tout quantifiable, y compris les affectivités, les désirs, les sentiments, les sensibilités, les impressions, les goûts, les inclinations. Le marketing, la publicité, le marchandisage se chargent des conversions lucratives. L’humain, son corps, son esprit, sa conscience, ne sont plus que des choses mesurables, chiffrables, monnayables. Les institutions sociales, les divisions de travail, les fragmentations pyramidales, les inégalités sont perçues comme des dispositions immuables, imprescriptibles, inchangeables alors qu’elles ne sont que des constructions historiques. Les ingénieurs marocains, sans s’en rendre compte, sont des techniciens de la réification.

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Pour le sociologue américain Immanuel Wallerstein (1930-2019), le système-monde est constitué de trois zones, le centre, la semi-périphérie, la périphérie. La fuite des cerveaux est une conséquence structurelle du capitalisme mondial. Les pays du centre attirent les travailleurs hautement qualifiés grâce aux salaires élevés, aux infrastructures scientifiques bien équipées, aux opportunités professionnelles. La fuite des cerveaux renforce la domination du centre, entrave le développement des périphéries. Le centre accumule le savoir, le capital et l’innovation. La périphérie s’enfonce dans le développement du sous-développement. Cf. André-Gunder Franck, Le développement du sous-développement, éditions François Maspero, 1972. Les inégalités mondiales se reproduisent indéfiniment. A la Silicon Valley, on parle de diasporas scientifiques. L’historien et philosophe camerounais Achille Mbembe analyse les mobilités migratoires comme des aboutissements des déséquilibres mondiaux. Les expatriations des intellectuels africains ne relèvent pas d’options individuels. Elles proviennent d’un système mondial inégal où les ressources et les savoirs sont concentrés dans les pays occidentaux. La captation des compétences est un héritage colonial. La prédation intellectuelle va de pair avec la rapacité économique. Cf. Achille Mbembe, De la postcolonie. Essai sur l’imagination politique dans l’Afrique contemporaine, éditions Karthala, 2000. Samir Amin, L’Impérialisme et le développement inégal, éditions de Minuit, 1976. Samir Amin, La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde, 1989.

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J’ai développé autrefois une approche de l’exil créateur, où la création littéraire, philosophique, artistique, peut produire des chefs-d’œuvre en demeurant frustrative. Je pense à l’exil créatif, terminé par une tragédie, de Jilali Gharbaoui (1929-1971), ami d’Ahmed Sefrioui, d’Henri Michaux, de Pierre Restany, découvert mort en avril 1971 sur un banc du Champ-de-Mars. Voir Mustapha Saha, La véritable sépulture de Jilali Gharbaoui, disponible sur le web. Je pense à l’exil créateur de Mohammed Khaïr-Eddine (1941-1995), son isolement, sa marginalisation après son retour en 1979 au Maroc. Voir Mustapha Saha, Mohammed Khaïr-Eddine, le poète médusé, disponible sur le web. L’exil anthropologique n’est pas forcément géographique. Des exilés culturels peuvent se sentir étrangers dans leur propre pays. C’est le cas notamment des émigrés revenus sur leur terre natale. Mais aussi des écrivains, des poètes, des artistes qui ne se reconnaissent pas dans leur environnement. La fuite des cerveaux relève du déracinement qui teinte toute chose vécue de superficialité. L’émigré, quelle que soit sa condition sociale, économique, intellectuelle, est toujours assis entre deux chaises, entre deux langues, entre deux mémoires, entre deux imaginaires, entre deux perceptions du monde. Il n’habite pas un territoire symbolique stable. Les plus endurants transforment leur rupture existentielle en source d’inspiration. Leurs déchirures les fécondent. L’individu déplacé développe une conscience altéritaire. La révolution internétique abolit les frontières, les barrières spatiales, temporelles, communicationnelles. Dans la société technocratique atomisante, l’exil créateur devient une résistance, une manière de se reconstruire après fragmentation mentale. Se réalise, comme en Mai 68, une improbabilité salutaire, la fertilisation artistique de la vie, la bonification de l’espace urbain, la libération de l’imaginaire dans les marges, les passages, les zones de transition. Une ouverture sur des horizons inespérés pour l’exilé hyperconnecté, béquillé d’écrans portatifs, l’hyperconnecté, écartelé entre réseaux, entre identifications multiples, confronté à l’absence de des repères.

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