Politique
La fuite des cerveaux au Maroc 1/2 - par Mustapha Saha
Au Maroc, les dommages collatéraux de la fuite des cerveaux sont considérables. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l’exil. 20 % passent à l’acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l’innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégique
Dans cette étude, le sociologue et écrivain Mustapha Saha analyse la fuite des cerveaux au Maroc à travers ses dimensions économiques, sociales, culturelles et géopolitiques. Il décrit l’expatriation croissante des ingénieurs, médecins et étudiants marocains vers la France et les pôles technologiques mondiaux, tout en reliant ce phénomène aux inégalités sociales, aux blocages institutionnels, à la crise du système éducatif et à l’émergence d’une jeunesse contestataire incarnée par GenZ 212. Mustapha Saha interroge également les effets du capitalisme numérique, de l’anglicisation culturelle et de la mondialisation technologique sur les identités, les imaginaires et les formes contemporaines d’aliénation.

Mustapha Saha
Paris. Lundi, 25 mai 2026. Peu d’études universitaires, de recherches approfondies, de statistiques fiables, de chroniques documentées transparaissent sur la fuite des cerveaux au Maroc. La société française est en déficit d’étudiants dans ses filières scientifiques et techniques. Elle manque de 8 000 apprenants en ingénierie. Les marocains compensent le manque. Il est rare aujourd’hui d’entrer dans un hôpital français sans y croiser un clinicien marocain. Le Maroc a besoin de 32 000 médecins. 700 ingénieurs et 500 médecins formés localement s’expatrient chaque année. L’élitisme, le favoritisme, le népotisme laissent beaucoup d’ambitions sur le bord de la route. Les sirènes occidentales sont terriblement attractives. Les Marocains, généralement doués pour les disciplines scientifiques, sont tentés par le marché mondial des technologies numériques. Comme à l’époque postcoloniale, quand la France avait besoin de main-d’œuvre corvéable à merci, les ingénieurs marocains se recrutent directement à Casablanca. Des séminaires d’embauche se tiennent dans les grands hôtels. La société Sintegra Consulting supervise ces réunions à longueur de semaines. Slogan tentateur, Accélérez votre carrière en France. L’école Supinfo des métiers d’informatique de Casablanca place 60% de ses lauréats à l’étranger. Le visa French Tech permet, dans ces cas d’exception, d’avoir une carte de séjour et de travail en peu de temps.
Lire aussi : GÉNÉRATION Z 212 PAR MUSTAPHA SAHA
Au Maroc, les dommages collatéraux sont considérables. 90% des étudiants marocains sont mentalement prêts pour l’exil. 20 % passent à l’acte. La fuite des cerveaux appauvrit la recherche, affaiblit l’innovation, entraîne une perte irrattrapable de compétences stratégiques. Nul hasard si les deux principales revendications de la GenZ 212 concernent les écoles et les hôpitaux.
Les entreprises marocaines cherchent avant tout le profit au détriment des conditions de travail. Les infrastructures éducatives se perfectionnent sans tenir compte des débouchés. Les pôles d’excellence se multiplient sans retours sur investissements. Les programmes mis en place pour remédier à la situation calamiteuse ne produisent que des résultats négligeables. Les procédures Tokten et Fincome, dotées de sigles hermétiques en vertu du confusionnisme technocratique, sollicitent les cadres nationaux établis à l’étranger pour s’investir dans le développement au Maroc à travers des transferts de connaissances, des missions scientifiques, sans fournir l’infrastructure opérationnelle. Les initiatives se réduisent à des conférences et des colloques stériles. S’il y a une tendance au retour des intellectuels et des techniciens marocains dans leur pays qui se dessine, elle a des raisons politiques, l’ostracisation des instances étatiques françaises.
Le Mouvement GenZ 212 a révélé les raisons structurelles de la fuite des cerveaux, l’absence d’un véritable espace de liberté critique, les blocages institutionnels endémiques, la difficulté de transformer le savoir en projet collectif, l‘impossibilité de construire un devenir lisible, la précarisation généralisée de la jeunesse. L’exil des compétences résulte du décalage entre le potentiel humain foisonnant et l’incapacité de le valoriser. GenZ 212 n’est pas une simple protestation de la jeunesse. La vague contestataire est symptomatique d’une profonde crise sociale. GenZ 212 est déroutante pour le système établi par son imprévisibilité, son surgissement inattendu d’une plateforme internétique méconnue, Discord en l’occurrence, sa rapidité. J’ai explicité ailleurs une équation symbolique, floquée sur des tee-shirts de manifestants casablancais, T = A/0 x V. T = tension / transformation. A = Aspiration. 0 = opportunité. V = vitesse du monde digitalisé. Quand les aspirations augmentent plus vite que les opportunités réelles, la frustration devient explosive. GenZ 212 est une génération rhizomique, horizontale, transversale. Elle est, jusqu’à présent, indomptable, incontrôlable, irrécupérable. Elle paie cher sa rébellion, 2 500 jeunes, parfois des adolescents, seraient en prison. Elle pousse dans tous les sens, sans programme prédéfini, à partir des périphéries délaissées, mais aussi à partir des classes moyennes déclassées. Cette génération est à fois audacieuse et paralysée par la peur. Elle réclame fébrilement une dignité existentielle, une place dans le récit national. Elle démythifie la rhétorique politicienne traditionnelle, le langage de bois, les promesses récurrentes, la gouvernance dévissée du vécu quotidien. Mais, elle sacralise encore le pouvoir. Elle reste, malgré tout, enfermée dans des logiques algorithmiques. Elle vit comme une libération une aliénation numérique ambivalente, amphigourique, subtile. Elle n’échappe pas aux paradoxalités marocaines. Elle combine insubordination et légalisme, dissidence et loyaulisme, insoumission et conformisme. Elle ne s’incarne pas dans des créativités, des inventivités soixante-huitardes. Elle manque d’une théorisation inspiratrice.
Lire aussi : GÉNÉRATION Z 212 CONVERSATION AVEC UN PSYCHALYSTE MAROCAIN (EXTRAIT 2) - PAR MUSTAPHA SAHA
La France demeure la principale destination des étudiants marocains. Jusqu’en 1970, le phénomène concerne quelques milliers de personnes issus des élites administratives et bourgeoises. Entre 1970 et 1990, on assiste à une forte augmentation à cause de la massification scolaire et des accords universitaires franco-marocains. A partir de 2000, les étudiants marocains constituent le premier contingent parmi les étudiants africains francophones. L’évolution est particulièrement importante dans les écoles d’ingénieurs. Le Maroc développe fortement ses classes préparatoires. Le cas de l’école Polytechnique métropolitaine est édifiant. Depuis 2000, l’établissement français a accueilli plus de 300 étudiants marocains. Un néocolonialisme éducationnel et culturel pernicieux se ramifie dans les relations bilatérales.
Le Maroc s’est doté, dès 1959, de L’Ecole Mohammadia d’Ingénieurs pluridisciplinaire. S’y sont ajoutées plusieurs institutions. Suivent : en 1971, l’Ecole Hassania des Travaux Publiques, spécialisée dans les infrastructures, l’hydraulique, l’énergie, les travaux publics. En 1972, L’Ecole Nationale Supérieure des Mines de Rabat pour la géologie, l’énergie, l’électromécanique En 1992, l’Ecole Nationale Supérieure d’Informatique et d’Analyse des Systèmes. En 1997,’Ecole Nationale des Sciences Appliquées. Et d’autres filiales accessibles après le baccalauréat à Tanger, à Agadir, à Fès, à Marrakech. Parmi les établissements d’enseignement supérieur dits d’excellence, l’Université Mohammed VI Polytechnique, fondée en 2013 à Benguérir, puis à Rabat, avec le soutien de l’Office Chérifien des Phosphates, axée sur la recherche appliquée et l’innovation. L’Université Internationale de Rabat, créée en 2010 à Technopolis, avec un enseignement en français et en anglais. La School of Aerospace and Automotive Engineering pour l’aéronautique, le spatial, l’automobile, la mécanique avancée, les systèmes embarqués, les transports intelligents. L’Université Cadi Ayyad de Marrakech, créée en 1978, bénie du nom du fameux juriste de Grenade. Cadi Ayyad (1083-1149), est un théologien marocain natif d’Al Hoceima, affilié à l’école malikite, considéré comme l’un des sept saints de Marrakech. L’université s’est taillée une renommée internationale en astronomie grâce à l’Observatoire de l’Oukaïmeden, qui a permis la découverte de plusieurs comètes et objets célestes. L’université internationale anglophone Al Akhawayn, décidée par décret royal en 1993, implantée à Ifrane, en plein Moyen Atlas. Son architecture s’inspire des chalets de montagne. Al Akhawayn adopte le modèle américain, liberal arts. Elle embrasse les disciplines de prédilection du technocratisme, l’ingénierie, l’informatique, l’intelligence artificielle, le management, la finance, le marketing, la communication. Elle se prévaut de ses opportunités professionnelles dans les multinationales. Elle entretient le mythe de la performance et du leadership.
Lire aussi : GÉNÉRATION Z 212 : LE PARADOXE MAROCAIN (EXTRAIT 3) - PAR MUSTAPHA SAHA
Le Maroc prend en charge, en pure perte, les formations universitaires au profit de l’ancien colonisateur. Selon les données du Conseil national de l’Ordre des médecins, 7 000 praticiens marocains, dont 32% de femmes, exercent en France depuis 2017, 6 510 en activité régulière, 450 en intermittence. Les inégalités sociales, territoriales s’aggravent. Des régions entières sont laissées à l’abandon. La tragédie d’Agadir et la mort de huit femmes en cours d’accouchement témoignent de l’état lamentable des équipements sanitaires. Le chômage des 18–24 ans culmine à 42% dans les villes. Les diplômes sont perçus comme des visas pour l’étranger. La réussite, c’est partir. Au classement des meilleures préparations aux grandes écoles françaises, il y a le lycée Sainte-Geneviève de Versailles, le Lycée Louis Legrand de Paris, et à la sixième place, le lycée d’excellence de Benguérir, ouvert en 2015. En 2020, dix-sept de ses élèves sont entrés à l’Ecole polytechnique en France. L’établissement écume un millier de surdoués dans toutes les régions. Il les sélectionne en dehors des canaux officiels. Il leur accorde des bourses. Il les accueille en internat. L’initiative présidée par l’Office Chérifien des Phosphates détonne dans un pays marqué par des inégalités scolaires criantes. Le déficit éducatif marocain est notoire. Selon des chiffres fournis par le Haut-Commissariat au Plan du Maroc, 38 % de la population en milieu rural, 17,3 en milieu urbain, 32% des femmes, 17,2% d’hommes sont analphabètes. L’enseignement, comme la médecine, se privatise. Le néolibéralisme prospère aux dépens du service public. Ainsi se décline la société schizophrène marocaine, le meilleur et le pire.
Selon Campus France, les étudiants marocains, au cours de l’année scolaire 2024-2025, sont 42 000 dans les universités françaises, dont 6 000 dans écoles d’ingénieurs, 8 500 dans les écoles de commerce. Au Maroc, 1 400 000 suivent des études supérieures. Une réserve considérable d’émigration. La France manque de 80 000 ingénieurs par an. Elle puise allégrement ses besoins dans les ressources marocaines. Le médical est le secteur le plus visible de la fuite cerveaux qui concerne tout autant le génie logiciel, la data science, l’intelligence artificielle. Le Maroc forme 15 000 ingénieurs par an dont certains se retrouvent dans les fintechs de la Silicon Valley, les startups californiennes, les laboratoires d’intelligence artificielle. Ces Marocains, contrairement aux Indiens et aux Chinois, sont moins présents médiatiquement et moins organisés comme lobbys technologiques. Plusieurs Marocains travaillent pour l’aérospatial américain, les projets de satellites. La réputation des ingénieurs marocains est internationalement bien assise, formation mathématique et physique solide, polyglottisme, maîtrise du Machine Learning, du cloud, du software engineering.
Dans plusieurs universités marocaines, les cours sont dispensés en anglais. Le Maroc s’anglicise, s’américanise, s’atlantise. La révolution numérique fait émerger des modélisations économiques inédites, des désignations organisationnelles inexplorées, des métiers insoupçonnés. Les entreprises Al-native de logiciels intelligents artificiels, de modèles génératifs, d’automatisation massive, de forte capacité de scalabilité, les startups deeptech, impliquées dans le calcul quantique, la robotique, les biotechnologies, les data-driven companies, collecteurs de données, analystes en temps réel, utilisateurs de modèles prédictifs, les plateformes créatrices de valeurs par la mise en relation, sont voraces en énergie et en techniciens pointus. Des sommes affolantes sont engagées pour déployer des smart companies, pilotées par l’automatisation, des Al-first compagnies gérées par l’intelligence artificielle, des data-centric organizations valorisatrices des données, des licornes capitalisées à un milliard de dollars et plus. Ces sociétés exigent des cycles rapides, des expérimentations continues, des équipes flexibles. Les nouvelles fonctions s’appellent data scientist, deep learning ingineer, prompt ingineer, Artificial ingineer, Cloud Architect. Les concepts-clés, transformation digitale, intelligence artificielle générative, Big Data, Cloud computing, Edge computing, industrie 4.0, économie algorithmique, jumeaux numériques. Les entreprises évoluent vers des organisations hybrides humain-intelligence artificielle, des microsociétés ultra-productives. Les prédictions baudrillardiennes s’accomplissent. Cf. Jean Baudrillard, Simulacre et simulations, éditions Galilée, 1981. Le livre a inspiré la série filmique Matrix des frères transgenres Laurence et Andrew Wachowski. « Le simulacre ne cache pas la vérité. La vérité le masque. Le simulacre est vrai. C’est la carte qui précède le territoire, qui l’engendre. Dissimuler, c’est feindre de ne pas avoir ce qu’on a. Simuler, c’est feindre d’avoir ce qu’on n’a pas. L’un renvoie à une présence, l’autre à une absence. La simulation remet en cause la différence entre le vrai et le faux, le réel et l’imaginaire ». Voir Mustapha Saha, Jean Baudrillard, mon ami, disponible sur le web.
Les jeunes ingénieurs marocains, en s’immergeant dans l’univers algorithmique, se projettent dans un univers de science-fiction. Il suffit de parcourir les réseaux sociaux pour constater l’étendue de l’anglicisation des jeunes marocains. Les références culturelles locales s’érodent. L’américanophilie génère une multiplication d’écoles privées anglophones. Les plateformes comme Netflix, Youtube, Instagram, TikTok, inondent les écrans de téléfilms, de musiques, de pratiques consuméristes états-uniens, J’ai discuté avec des polytechniciens marocains, ils ne jurent que par le paradigme américain. Les marocains adoptent les méthodes libérales de management, les logiques des start-ups. Le traité de libre-échange Maroc-Etats-Unis entré en vigueur en 2006 officialise l’alignement politique, diplomatique, géostratégique. Les jeunes marocains des grandes villes usent et abusent des anglicismes, crush, deadline, challenge, mood, selfie, feedback. La darija, le français, l’anglais s’amalgament dans un jargon d’initiés. L’individualisme s’affirme à coups de storytellings personnels. Les malls, les food courts, des coffee shops essaiment. La mode épouse les streetwars, les sneakers, les hoodies, les casquettes. Les comportements se standardisent. Le rap marocain reprend les codes visuels américains. Même GenZ 212 est tombé dans ce travers. On ne peut mieux définir la schizophrénie marocaine. Le jeune diplômé type travaille dans une start-up, écoute du rap américain, parle anglais sur TikTok.