Politique
Le CESE alerte sur la crise du modèle productif et la biodiversité – Par Bilal Talidi
L’effondrement de la culture du figuier de Barbarie peut paraitre comme anecdotique dans le problème global de la dégradation continue du capital agricole au cours des cinq dernières décennies. Mais c’est précisément par cet aspect faussement anecdotique, que cet effondrement devient un important voyant rouge. (Sur l’image Abdelkader Amara Président du CESE)
Le récent avis du Conseil économique, social et environnemental sur la biodiversité met en garde contre les effets des politiques productivistes menées dans les secteurs agricole, halieutique et forestier. Bilal Talidi revient sur ce rapport qui estime que l’érosion du capital biologique national menace à terme la sécurité alimentaire du Maroc et révèle les limites écologiques des grands modèles de développement mis en œuvre depuis plusieurs décennies.

Bilal Talidi
Une alerte exceptionnelle par son timing et son contenu
L’avis publié par le Conseil économique, social et environnemental au début de la troisième semaine du mois de mai au sujet de la biodiversité n’est pas un avis ordinaire. Il ne se contente pas de rappeler les rôles constitutionnels des institutions chargées d’aider à l’orientation des politiques publiques. Il revêt un caractère exceptionnel, à la fois par son calendrier et par la portée de son contenu.
D’un point de vue timing, cet avis intervient à la fin du mois de mai, après la présentation du bilan gouvernemental et à quelques mois seulement des prochaines échéances législatives.
Sur le fond, il aborde une question stratégique liée à la sécurité alimentaire dans une perspective durable. Il évalue également les résultats de grands plans structurants concernant l’agriculture, à travers le Plan Maroc Vert, la pêche maritime avec le plan Halieutis, mais aussi les politiques relatives à l’eau et aux forêts.
Le constat central de cet avis est que le Maroc dispose d’une biodiversité importante et d’un capital productif considérable. Pourtant, malgré les avancées institutionnelles, législatives et stratégiques enregistrées dans les domaines de l’environnement et du développement durable, les politiques publiques ainsi que les pratiques humaines et économiques contribuent à dilapider cette richesse et à détruire une partie significative de ce capital.
Le document évoque notamment la disparition de nombreuses espèces agricoles et marines, ce qui signifie que la sécurité alimentaire du pays est désormais menacée en raison du non-respect des exigences du développement durable. Cela implique, selon le Conseil, une réorientation des politiques gouvernementales, une meilleure gouvernance et un encadrement plus rigoureux des activités humaines et économiques.
Des chiffres alarmants sur l’effondrement du capital biologique
Les données contenues dans cet avis sont jugées graves et préoccupantes. Elles constituent un véritable signal d’alarme.
Dans le secteur agricole, le Conseil relève une dégradation continue du capital agricole au cours des cinq dernières décennies. Environ 75 % des variétés locales de blé et d’orge ont disparu sous l’effet de l’uniformisation des modes de production, de la diffusion des semences hybrides et de l’intensification de l’exploitation agricole.
Le rapport mentionne également l’effondrement de la culture du figuier de Barbarie, le recul de l’apiculture ainsi que la raréfaction de plusieurs plantes aromatiques et médicinales. L’effondrement de la culture du figuier de Barbarie peut paraitre comme anecdotique dans le problème global de la dégradation continue du capital agricole au cours des cinq dernières décennies. Mais c’est précisément par cet aspect faussement anecdotique, que cet effondrement dévient un important voyant rouge. Le rapport estime en effet que la région du Souss a perdu près de 80 % de sa biodiversité en raison de la généralisation des modèles agricoles fondés sur les cultures sous serre.
Le Conseil économique, social et environnemental décrit ainsi le modèle agricole issu du « Plan Maroc Vert » comme un modèle économiquement performant mais écologiquement fragile. Cette fragilité s’explique par une orientation prioritaire vers l’exportation et par la concentration sur un nombre limité de cultures à forte valeur commerciale, notamment les agrumes, les tomates, les fruits rouges et les cultures maraîchères irriguées.
Ce modèle repose largement sur des semences hybrides importées et sur une consommation intensive de ressources hydriques, énergétiques et d’intrants agricoles. Selon le rapport, cette logique réduit la capacité d’adaptation des systèmes agricoles et affaiblit leur résilience écologique.
Le productivisme dans la pêche maritime
Selon le même avis, les dysfonctionnements observés dans l’agriculture concernent également le plan Halieutis.
Le Conseil estime que la domination d’un modèle fondé sur la productivité et l’exportation a conduit à l’épuisement de plusieurs espèces marines aussi bien dans l’océan Atlantique que dans la Méditerranée. Parmi les espèces concernées figurent la sardine, le poulpe, le merlu blanc, la crevette rose, la sole, les dorades et la courbine.
Le problème devient encore plus complexe lorsqu’il s’agit des espèces à forte valeur commerciale destinées à l’exportation. Le rapport laisse entendre que les impératifs économiques et commerciaux ont pris le dessus sur les exigences de préservation des équilibres biologiques et des ressources naturelles.
À travers cette analyse, le Conseil semble remettre en question l’orientation générale des politiques productives adoptées au Maroc depuis plusieurs décennies, qui ont privilégié les performances économiques immédiates au détriment de la durabilité écologique.
Vers une remise en cause du modèle de développement productif
Au-delà des constats sectoriels, cet avis soulève une interrogation plus profonde sur le modèle de développement lui-même.
Le Conseil économique, social et environnemental ne critique pas uniquement certaines pratiques techniques ou certains déséquilibres ponctuels. Il met en évidence une crise structurelle touchant les fondements du modèle productif marocain, qu’il s’agisse de l’agriculture, de la pêche ou de la gestion des ressources naturelles.
Le document montre que les politiques publiques ont permis d’améliorer certains indicateurs économiques, mais qu’elles ont parallèlement contribué à fragiliser les écosystèmes et à réduire les capacités naturelles de résilience.
Cette situation pose directement la question de la souveraineté alimentaire dans un contexte marqué par les changements climatiques, le stress hydrique et les transformations environnementales mondiales.
L’avis du Conseil apparaît ainsi comme une critique implicite des choix productivistes qui ont structuré les grands plans sectoriels du pays. Il suggère la nécessité d’un changement de paradigme fondé non plus uniquement sur les rendements économiques et les exportations, mais sur la préservation des ressources, la diversité biologique et la durabilité des systèmes de production.