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L’Érythrée, une Corée du Nord sans arsenal nucléaire – Pare Hatim Betioui
L’institution militaire apparait comme l’acteur le mieux placé pour gérer l’après-président Afwerki, aucun successeur clairement désigné n’ayant apparemment été préparé à cette fonction.
Trente-trois ans après son indépendance, l’Érythrée demeure l’un des régimes les plus fermés au monde. Hatim Betioui fait le point d’un pays gouverné sans élections, sans alternance politique et sans application effective de sa Constitution. Ce pays de la Corne de l’Afrique toujours dans le viseur de l’Éthiopie continue d’être dominé par la figure de son président historique, Issaias Afwerki. Par sa stabilité apparente, son verrouillage politique et les incertitudes sur son avenir, l’Érythrée constitue un cas singulier sur le continent africain.

Hatim Betioui
L’héritage de la guerre de libération
Au terme d’une longue guerre de libération contre l’Éthiopie qui s’est étendue sur trente années, les dirigeants du Front de libération érythréen ont acquis la conviction que le jeune État, devenu indépendant le 24 mai 1993, demeurait exposé à des menaces permanentes. Dès lors la priorité a été accordée à la sécurité plutôt qu’à la démocratie.
Au lieu de se dissoudre pour se transformer en partis politiques, le Front populaire pour la démocratie et la justice, qui a pris le pouvoir après l’indépendance, a choisi de conserver le monopole de l’autorité et de fusionner avec les institutions de l’État. Aucune opposition organisée n’a été autorisée à émerger à l’intérieur du pays, tandis que certains mouvements dissidents poursuivaient leurs activités depuis l’exil.
En résumé, le mouvement de libération armée s’est transformé en État, sans que les promesses de démocratie et de justice ne se concrétisent réellement.
Un régime sans élections ni Constitution appliquée
Située dans la Corne de l’Afrique, l’Érythrée a rendu l’Éthiopie enclavée en la privant d’accès maritime après son indépendance. Depuis lors, elle constitue un cas presque unique parmi les régimes politiques contemporains.
Le pays figure parmi les États les plus fermés politiquement au monde. Seule la Corée du Nord semble rivaliser avec lui sur ce terrain, à la différence près que l’Érythrée ne possède pas d’arsenal nucléaire.
Depuis 1993, aucune élection présidentielle ou législative n’a été organisée. A ce jour, aucune suite n’a été donnée à la Constitution adoptée en 1997. Le président de l’indépendance, Issaias Afwerki, aujourd’hui octogénaire, continue de contrôler l’ensemble des rouages du pouvoir et de l’appareil d’État.
Une longévité politique qui se défie du temps
Malgré les rumeurs récurrentes concernant son état de santé, la présence d’Issaias Afwerki aux célébrations du 33e anniversaire de l’indépendance, le 24 mai 2026, ainsi que le long discours qu’il y a prononcé, ont montré qu’il demeure pleinement actif dans l’exercice de ses fonctions et déterminé à rester au pouvoir.
Cette permanence intervient alors que son gouvernement fait l’objet de critiques persistantes concernant les libertés publiques et la liberté de la presse. L’État exerce un contrôle étroit sur l’information et les médias, tandis que le système de service national obligatoire à durée indéterminée continue d’être dénoncé. La situation des opposants, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, demeure également un sujet de préoccupation, tout comme la nécessité de relancer l’économie et d’attirer davantage d’investissements.
L’inconnue de l’après-Afwerki
Rien n’indique aujourd’hui que le président érythréen envisage une transition politique prochaine ou des réformes de fond. Les modalités de sa succession restent entourées d’un profond mystère, constituant la principale source d’incertitude politique du pays.
Beaucoup considèrent que l’institution militaire demeure l’acteur le mieux placé pour gérer l’après-Afwerki, aucun successeur clairement désigné n’ayant apparemment été préparé à cette fonction. Des rumeurs ont certes circulé ces dernières années au sujet d’une éventuelle préparation de son fils aîné, Abraham Afwerki, à lui succéder. Toutefois, aucune indication officielle n’est venue confirmer cette hypothèse, qui semble aujourd’hui peu probable.
Une stabilité fragile dans un environnement instable
À l’absence de partis politiques, d’élections et d’application de la Constitution s’ajoute une autre singularité : l’absence de statistiques démographiques récentes et fiables. Asmara n’a pas réalisé de recensement général depuis de nombreuses années, ce qui explique les écarts importants entre les estimations. Alors que les Nations unies et plusieurs institutions internationales évaluent la population à environ 3,5 millions d’habitants, d’autres sources avancent un chiffre supérieur à six millions.
Si l’Érythrée donne l’image d’un pays relativement stable sous la direction d’Issaias Afwerki, cette stabilité demeure précaire. Les tensions persistantes avec l’Éthiopie continuent de peser sur son environnement stratégique, qu’il s’agisse de la question du Tigré ou des ambitions d’Addis-Abeba d’obtenir un accès à la mer Rouge.
L’expérience politique érythréenne illustre ainsi un modèle particulier d’État post-libération, où l’impératif sécuritaire a largement supplanté la construction d’institutions démocratiques. Si le pays a préservé une certaine stabilité intérieure, l’absence de mécanismes de transmission pacifique du pouvoir entretient de nombreuses interrogations sur son avenir. La période qui suivra le départ d’Issaias Afwerki constituera sans doute le principal défi du pays, entre la possibilité d’une évolution graduelle et le maintien d’un système politique fondé sur les mêmes logiques de pouvoir et le recyclage des mêmes travers, dans un environnement régional marqué par l’incertitude et les recompositions permanentes.