L'entreprise familiale marocaine : amortisseur invisible, classe impossible – Par Adnan Debbarh

L'entreprise familiale marocaine : amortisseur invisible, classe impossible – Par Adnan Debbarh

Les 92 % de TPE et PME qui portent l'essentiel de l'emploi, opèrent dans des secteurs exposés, sans protection implicite, sans accès privilégié à la commande publique, sans profondeur financière suffisante pour absorber les cycles défavorables. Ce sont elles qui meurent à la deuxième génération

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À partir d’une étude de l’Institut de l’Entreprise Familiale Maroc révélant le poids écrasant des entreprises familiales dans l’économie nationale, Adnan Debbarh* interroge les paradoxes d’un modèle qui assure l’essentiel de l’emploi privé et de la valeur ajoutée tout en demeurant à la marge des politiques publiques. Il met en perspective les défis de la transmission, la faiblesse de l’écosystème des PME et la question plus large de l’émergence d’une classe moyenne productive au Maroc.

Adnan Debbarh*

Les chiffres ont parfois cette vertu paradoxale : ils révèlent moins une réalité nouvelle qu'un aveuglement ancien.

L'étude nationale présentée récemment par l'Institut de l'Entreprise Familiale Maroc, avec l'appui de l'IFC, nous apprend que les entreprises familiales représentent 92,9 % du tissu entrepreneurial national, assurent près de 65 % des emplois et produisent plus de 60 % de la valeur ajoutée nationale.

Ces chiffres sont impressionnants. Ils sont surtout embarrassants.

Non parce qu'ils seraient surprenants, tout acteur économique marocain connaissait intuitivement cette réalité. Mais parce qu'ils posent une question que personne dans la salle n'a formulée lors de la conférence de présentation : comment une composante aussi massive de notre économie a-t-elle pu demeurer aussi longtemps à la périphérie des politiques publiques, des débats économiques et des représentations dominantes du développement ?

On ne mesure pas seulement ce qui existe. On mesure ce que l'on juge digne d'être vu.

L'entreprise familiale marocaine n'est pas seulement une forme de propriété ou de gouvernance. Elle constitue depuis des décennies un mécanisme de régulation sociale non déclaré, l'équivalent économique de ce que la famille étendue a longtemps été pour la protection sociale : un absorbeur silencieux de ce que les institutions ne prenaient pas en charge.

Pendant que les débats publics se concentraient sur les grands investissements étrangers, les stratégies sectorielles et les inaugurations, des dizaines de milliers d'entreprises familiales absorbaient, dans le silence, une part considérable des tensions économiques et sociales du pays. Elles ont créé des emplois là où les grands groupes ne s'installaient pas. Elles ont maintenu une activité dans des territoires que les logiques de concentration économique contournaient. Elles ont transmis des savoir-faire que ni l'école ni l'administration ne pouvaient préserver. Elles ont accueilli les membres d'une même famille quand les parcours professionnels devenaient incertains.

Ce service rendu à la collectivité n'a jamais figuré dans aucun bilan public. Il a été utilisé sans être assumé. Célébré sans être pensé. Et surtout, c'est là que réside l'essentiel, jamais reconnu comme l'infrastructure sociale qu'il est réellement.

Le chiffre le plus important de l'étude n'est ni 92,9 %, ni 65 %, ni 60,5 %. Il est ailleurs : seulement 15 % des entreprises familiales atteignent la troisième génération.

Ce taux de mortalité est presque toujours présenté comme un problème de gouvernance familiale : transmission mal préparée, conflits entre héritiers, absence de professionnalisation. L'explication est commode. Elle est surtout commode pour ceux qui n'ont pas intérêt à formuler l'autre explication.

Car les familles marocaines ont démontré depuis longtemps leur capacité à transmettre des patrimoines, des responsabilités et des identités sur plusieurs générations. La question n'est donc pas celle de la transmission familiale. Elle est celle de l'écosystème dans lequel cette transmission doit s'opérer.

Comment transmettre quand l'accès au financement long reste structurellement défavorable aux PME ? Comment préparer une relève quand les règles du jeu évoluent plus vite que les stratégies entrepreneuriales ? Comment investir sur vingt ans quand les secteurs où la valeur se crée durablement restent implicitement fermés à la compétition réelle ? Comment monter en gamme quand la commande publique s'oriente préférentiellement vers les acteurs qui ont déjà atteint une taille critique ?

Ces questions ne relèvent pas de la psychologie des familles. Elles relèvent de l'économie politique du développement. Et leur réponse honnête conduit à un endroit que l'étude ne visite pas.

Sous l'expression unique d'« entreprise familiale », l'étude rassemble des réalités que seule la propriété familiale unit  et que tout le reste sépare.

À un extrême, de grands conglomérats familiaux opèrent dans des secteurs à forte rente institutionnelle : hydrocarbures, banque, assurance, grande distribution. Leur survie ne dépend pas du marché au sens ordinaire du terme. Elle dépend de la continuité d'un environnement réglementaire qui protège leur position. Ils n'ont pas de problème de transmission. Ils ont un problème de légitimité qu'ils résolvent précisément en se présentant comme des "entreprises familiales" au même titre que les autres.

À l'autre extrême, les 92 % de TPE et PME qui portent l'essentiel de l'emploi, opèrent dans des secteurs exposés, sans protection implicite, sans accès privilégié à la commande publique, sans profondeur financière suffisante pour absorber les cycles défavorables. Ce sont elles qui meurent à la deuxième génération. Ce sont elles que l'étude prétend défendre.

Entre les deux : quelques dizaines d'entreprises de taille intermédiaire : une association récente a peiné à en réunir une trentaine, ni assez petites pour être ignorées, ni assez grandes pour peser. Le seuil toléré.

Mettre ces trois réalités dans la même phrase statistique n'est pas une erreur d'analyse. C'est un choix politique. Il permet de produire un discours de solidarité économique qui légitime les grands groupes en les habillant de la vertu entrepreneuriale des petits  et qui flatte les petits sans jamais toucher aux structures qui empêchent leur montée en puissance.

Je ne parle pas ici en observateur extérieur.

De 1996 à 2003, j'ai co-fondé et présidé la Fédération Nationale des PME (CGEM). Sept ans à tenter de construire ce qu'aucun système ne construisait à notre place : une voix collective autonome pour des acteurs que tout séparait sauf leurs contraintes communes.

Deux faits de cette période méritent d'être rappelés, non comme anecdotes, mais comme données historiques de première main.

La première décision du gouvernement Driss Jettou, en 2002, fut la suppression du Secrétariat d'État chargé des PME. Pas une réorganisation. Une suppression. Dans un pays où les PME représentaient déjà l'essentiel du tissu entrepreneurial, la première décision du premier gouvernement post alternance fut d'effacer institutionnellement la PME de l'architecture de l'État.

Quelques années plus tard, la Fédération Nationale des PME au sein de la CGEM cessa d'exister comme structure autonome, dissoute par décision interne d'une organisation censée représenter l'ensemble du secteur privé.

Ces deux événements peuvent sembler anecdotiques. Ils ne le sont pas. Ils dessinent une cohérence : chaque fois qu'une structure susceptible de donner aux PME une voix collective émerge, elle est absorbée ou supprimée. Non par décision brutale, par ajustement silencieux. Le système n'a pas besoin d'interdire. Il lui suffit de ne jamais vraiment permettre.

Les systèmes produisent souvent leurs effets les plus puissants sans qu'aucun acteur ne les ait explicitement décidés. Douglass North, prix Nobel d'économie institutionnelle, a nommé ce mécanisme : dans un ordre à accès limité, les élites qui contrôlent les organisations politiques et économiques maintiennent leur cohésion en limitant la compétition, non par complot, mais par rationalité collective. Chaque acteur agit dans son intérêt. L'ensemble produit un équilibre que personne n'a voulu mais que tout le monde a intérêt à maintenir.

Le taux de 15 % n'est donc pas un échec. C'est un équilibre. Un équilibre qui convient à ceux qui le gèrent.

Derrière ces entreprises se joue une question que l'étude effleure sans la nommer : celle de la reproduction de la classe moyenne productive.

La fonction publique ne peut plus absorber les aspirations sociales, les contraintes budgétaires y veillent. Les grandes entreprises modernes ne créent pas suffisamment d'emplois qualifiés. Les investissements étrangers, aussi précieux soient-ils, produisent des salariés, pas des entrepreneurs.

Ce sont les entreprises familiales qui durent, qui grandissent, qui transmettent, qui forment : celles-là seules, qui produisent historiquement une bourgeoisie productive ancrée dans les territoires, indépendante du clientélisme d'État, capable à terme de se penser et de se défendre collectivement.

Une classe pour soi, au sens précis du terme : une classe qui a non seulement des intérêts communs mais la conscience de ces intérêts et les moyens de les porter.

C'est précisément ce que le système empêche de se constituer, non pas par décision, mais par construction. Un tissu dense d'ETI (entreprise de taille intermédiaire) et de PME autonomes financièrement, organisées collectivement, enracinées territorialement, constituerait un acteur politique que les structures actuelles de distribution des rentes ne pourraient plus ignorer. Il exigerait de la prévisibilité institutionnelle, de la règle de droit réelle, de la transparence dans l'allocation des ressources publiques.

Ce n'est pas une menace imaginaire. C'est la logique ordinaire du développement, celle que l'Allemagne a construite avec son Mittelstand, que Taïwan a construite sous contrainte géopolitique, que la Corée du Sud a construite par volonté d'État.

Ces pays ont eu des dirigeants qui avaient intérêt à une bourgeoisie productive forte. Pas par vertu, par nécessité de survie nationale. La question qui se pose au Maroc est donc simple, et redoutable : quel intérêt le système a-t-il à construire ce dont il prétend avoir besoin ?

L'étude de l'IEF-Maroc est utile. Elle quantifie ce que tout le monde savait. Elle légitime un débat qui avait besoin de chiffres pour exister officiellement. Mais elle ne pose pas la question qui précède toutes les autres.

Pourquoi un pays dont près des deux tiers de l'emploi privé reposent sur les entreprises familiales n'a-t-il jamais construit de politique explicite, cohérente et durable à leur égard ? Non pas une politique d'assistance. Non pas une politique de célébration. Une politique de continuité, celle qui reconnaît dans le tissu entrepreneurial familial non un bénéficiaire à accompagner, mais une infrastructure à protéger.

Car derrière l'avenir de l'entreprise familiale se joue quelque chose que les statistiques ne peuvent pas longtemps dissimuler : la capacité du Maroc à produire sa propre classe moyenne productive, à maintenir sa cohésion territoriale et à décider, enfin, si le développement est un projet national ou un discours de façade.

Cette question, aucun chiffre ne peut y répondre. Elle attend une volonté.

*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales à l'ISCAE. Il a co-fondé et présidé la Fédération Nationale des PME (CGEM) de 1996 à 2003.

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