chroniques
L’État dans l’État : le mal algérien – Par Talaa Saoud Al Atlassi
L’État algérien s’est enfoncé dans les structures du « non-État », où l’armée exerce une autorité totale, dénudée de tout habillage civil dont il a usurpé la parure qui lui servait, bon an mal an, jusqu’au milieu du second mandat de Bouteflika
Par Talaa Saoud Al Atlassi
Boualem Sansal brise le silence
Depuis sa cellule de la prison d’El Harrach, à Alger, l’écrivain français d’origine algérienne Boualem Sansal a adressé une lettre de défi à ses geôliers. Dans ce texte vibrant, il décrit le régime de son pays comme « pas un État, mais une machine à broyer », affirmant qu’il lui oppose la force de ses principes, de son attachement à la vie et à l’espérance.
Par ces mots simples et implacables, l’auteur condense des décennies d’analyses qu’il a livrées dans ses livres et tribunes. Toute sa démarche s’est attachée à monter l’Algérie officielle telle qu’elle est : une machine à déchiqueter ses propres citoyens par une gestion politique autoritaire et répressive, mais pas seulement. Née d’un découpage territorial par l’appropriation d’une partie du territoire marocain lors de l’indépendance, une vérité que Charles de Gaulle avait lui-même évoquée, confirmée plus tard par plusieurs chercheurs qui ont étudié les archives coloniales françaises, l’Algérie des généraux s’est formée dans l’obsession de légitimer et consolider cette tare congénitale.
Au moment des négociations pour l’indépendance du Maroc, le roi Mohammed V avait sciemment choisi de ne pas réclamer immédiatement ces terres rattachées à l’Algérie coloniale. Il avait préféré attendre la naissance de l’État algérien indépendant, convaincu que des relations fraternelles permettraient d’aborder la question dans un climat de solidarité et de confiance. Le Maroc avait en effet apporté un soutien total – politique, logistique et moral – à la lutte de libération algérienne.
Or, une fois au pouvoir, la « machine à broyer » a tranché dans le vif de cette fraternité en déclenchant la guerre des Sables en 1963. Depuis, l’hostilité envers le Maroc est devenue une ligne de conduite permanente, matérialisée par le soutien actif au séparatisme au Sahara. Un demi-siècle de rancunes et de calculs destinés à couper le Maroc de son prolongement africain, à réduire son espace et sa profondeur géopolitique.
L’obsession du Maroc, colonne vertébrale du régime
Cette fixation sur le Maroc n’est pas un accident : elle structure depuis l’origine la stratégie du pouvoir algérien. Le Front de libération nationale (FLN), s’érigeant en parti unique, a confisqué le pouvoir et verrouillé tout espace démocratique. Les autres composantes du mouvement national, marginalisées, ont été reléguées hors du jeu politique. Le Maroc est devenu l’ennemi commode, celui qui justifie la répression intérieure et sert de paravent à l’absence de libertés.
Mais le temps a usé le FLN. Dès la fin des années 1980, le mécontentement populaire a explosé. Les émeutes d’octobre 1988, puis l’ascension des islamistes, ont révélé la faillite d’un régime figé. Le pays a basculé dans une décennie noire, tragique, marquée par une guerre civile meurtrière. Le multipartisme introduit dans la foulée des émeutes d’octobre n’a été qu’un trompe-l’œil : une pluralité de façade, avec des partis souvent fabriqués de toutes pièces et sans base populaire, comme l’ont montré les résultats électoraux.
Ainsi, l’État algérien s’est enfoncé dans les structures du « non-État », où l’armée exerce une autorité totale, dénudée de tout habillage civil dont il a usurpé la parure qui lui servait, bon an mal an, jusqu’au milieu du second mandat de Bouteflika, pour dissimuler tant bien que mal sa véritable nature.
Par la mort, l’assassinat prémédité (comme dans le cas du président Mohamed Boudiaf), le retrait ‘’volontaire’’ dont celui de Chadli Benjdid, ou la mise à l’écart forcée comme ce fut le cas avec Bouteflika, l’Algérie a perdu dans la foulée une série de figures politiques compétentes : Abdelhamid Mehri, Sid Ahmed Ghozali, Mohamed Boudiaf, Ali Kafi, Lakhdar Brahimi, Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche, Abdelaziz Belkhadem, et tant d’autres.
Et derrière l’illusion, c’est ce que les Algériens appellent « la bande », l’État profond a pris les commandes. Une structure opaque, dominée par l’armée et les services de sécurité, réfugiée derrière un discours permanent de menace extérieure, où le Maroc occupe une place obsessionnelle.
Le régime algérien est ainsi devenu un « non-État », dépourvu de véritable cohérence institutionnelle. La présidence, le gouvernement et les institutions élues ne sont plus que des vitrines. La réalité du pouvoir est militaire, incarnée tour à tour par des figures de l’état-major : Ahmed Gaïd Salah, maître du pays de 2013 à 2019, année de sa mort suspecte, puis Saïd Chengriha, actuel chef d’état-major. Auparavant des généraux des services secrets et de la sécurité, héritiers de l’appareil mis en place depuis Khaled Nezzar et Toufik Médiène, leur ont tracé et pavé le chemin.
Dans ce système, le Maroc n’est pas seulement un voisin : il est l’ennemi désigné, l’écran sur lequel se projettent les peurs et les échecs du régime.
Entre isolement diplomatique et propagande
Cette obsession anti-marocaine n’a pas seulement structuré la politique intérieure. Elle a pesé lourdement sur les relations extérieures de l’Algérie. Chaque pays qui reconnaît la marocanité du Sahara ou soutient la proposition d’autonomie est perçu comme un agresseur. Plus de 130 États ont pourtant exprimé leur soutien à cette solution, dont plusieurs membres permanents du Conseil de sécurité. La diplomatie algérienne, incapable de l’empêcher, s’est transformée en machine à publier des communiqués de « déception », multipliant retraits et retours d’ambassadeurs sans résultat tangible. Seuls les Etats Unis, par peur de l’ogre Donald Trump, ont échappé au courroux des généraux
Cette posture a isolé Alger, provoquant des tensions ouvertes avec l’Espagne et la France, des crises avec les pays du Sahel et des brouilles plus ou moins sourde avec plusieurs États arabes, africains et européens. Le cas américain a été le plus douloureux : la reconnaissance officielle par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara a sidéré le régime. Ni ses tentatives de séduction ni ses démarches diplomatiques n’ont infléchi la position américaine.
Face à cette accumulation d’échecs, Alger s’est réfugiée dans la propagande. Dans les médias officiels comme dans les armées de « mouches électroniques », l’activité est frénétique : on invente des complots, on décrit le Maroc comme un État fragile, miné par la pauvreté, la corruption, les rivalités internes. Mais cette image fantasmée ne résiste pas à l’épreuve des faits. Ces récits ne sont que des projections du système algérien sur son voisin. Des bulles de propagande qui éclatent avant d’atteindre leur cible.
Le Maroc, une nation soudée autour de son roi
Le contraste est d’autant plus saisissant que, dans le même temps, le Maroc a montré une vitalité nationale intacte. La célébration de la Révolution du Roi et du Peuple, le 20 août, et celle de la Fête de la Jeunesse, le 21 août, ont illustré l’union profonde entre le peuple marocain et le roi Mohammed VI.
Ces deux commémorations rappellent d’une part le combat victorieux contre le colonialisme, fruit de l’interaction entre la monarchie et les forces populaires ; et d’autre part la pérennité de ce pacte, visible dans la mobilisation commune face aux défis contemporains.
Dans son discours du Trône, le souverain a appelé à la compréhension et au dialogue. Une ouverture tournée vers l’avenir, exprimée avec la force d’un État solide, sûr de lui, dont les institutions bénéficient de la confiance populaire.
À cet appel, le régime algérien n’a répondu que par une surenchère hostile, en multipliant les campagnes contre Rabat. Mais la différence est claire : d’un côté, un Maroc qui avance avec confiance, porté par une cohésion entre roi et peuple ; de l’autre, un système algérien crispé, obsédé par son voisin, incapable de proposer à son propre peuple un projet d’avenir comme il est incapable de saisir les opportunités d’une sortie de son état de quais belligérance permanent.
