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Maroc, Algérie et Iran : une continuité de la monarchie impériale à la République islamique – Par Abdelhamid Jmahri
De gauche à droite, le Chah d'Iran Mohammad Reza Pahlavi, le président algérien Houari Boumediene, et Saddam Hussein, alors vice-président irakien, lors du sommet de l’OPEP à Alger en 1975
La lecture historique de la relation entre Alger et Téhéran révèle une continuité stratégique qui dépasse les régimes politiques iraniens. Evoquant les analyses d’Abdallah Laroui, Abdelhamid Jamhri fait ressortir des constantes diplomatiques algériennes, marquées par des équilibres fluctuants entre Est et Ouest, et des implications durables pour le Maghreb.

Abdelhamid Jmahri
Une illusion liée à la révolution iranienne
Ne pas anticiper les pires scénarios ne signifie pas qu’ils ne se produiront pas. Surtout dans des instants machiavéliques où le monde change et cesse de correspondre à l’image que nous en avions, lorsque les rapports de force triomphent des utopies et que les fractures deviennent les plus douloureuses.
Nombreux sont ceux, et j’en faisais partie, qui ont cru que le rapprochement algéro-iranien était né avec l’Iran des mollahs, à la faveur de la révolution chiite et du retour triomphal de l’imam l’ayatollah Khomeiny depuis la France vers la République islamique. Cette perception a été renforcée par le rôle joué par l’Algérie en 1981, tout au début du khomeynisme triomphant en Iran, dans la crise des otages américains, puis dans divers dossiers liés à des mouvements proches de Téhéran.
Pourtant, de nombreux faits, corroborés par les analyses d’observateurs avertis, montrent que ce rapprochement existait déjà à l’époque du Shah.
Le regard d’Abdallah Laroui sur les continuités stratégiques
Depuis 2024, un échange intellectuel m’est resté en mémoire, celui entre l’historien Abdallah Laroui, dans son ouvrage « Les carnets du Covid », et l’ancien président tunisien, figure de la « révolution du Jasmin », Moncef Marzouki. Il s’agit d’un dialogue indirect autour du rapprochement maroco-américano-israélien de 2020 et de ses répercussions sur le Maghreb.
Moncef Marzouki considérait que la diplomatie marocaine dans ce domaine est « injustifiée », tandis que Laroui adopte une position contraire. Il a notamment écrit : « Contrairement à ce que pense Marzouki, nous estimons que la politique du Maroc est justifiée, à l’image de celle des pays du Golfe face à l’Iran, lequel mène lui-même une politique étatique mûrement réfléchie, dans la continuité de celle du Shah. »
Cette analyse s’inscrit dans une lecture du temps long, nourrie de plusieurs décennies d’observation des dynamiques moyen-orientales. Elle ne procède pas d’une intuition, mais d’un raisonnement fondé sur une accumulation de données, qu’il traduit par une interrogation centrale : que se passerait-il si l’Algérie, constatant l’échec d’autres options dans le conflit qui l’oppose au Maroc au Sahara, décidait de passer à l’action sur le terrain, avec l’assurance d’un soutien politique de la Russie et de l’Iran ?
Une hypothèse stratégique aux implications régionales
Dans cette hypothèse, l’Algérie, une fois installée sur la façade atlantique, pourrait envisager une offensive contre le Maroc, après avoir sollicité une intervention russe, à l’image de ce qu’a fait la Syrie auparavant face au soulèvement armé, suite au « printemps arabe ».
Face à une telle configuration, que pourraient réellement entreprendre les Nations unies et le Maroc, d’autant que les alliés de Rabat eux-mêmes font preuve d’une « grande frilosité » dans la fourniture d’armements conventionnels, même lorsque les acquisitions sont garanties financièrement par des pays du Golfe ?
C’est dire que l’enjeu dépasse la simple appréciation d’une politique étrangère ponctuelle, déterminée par les intérêts d’un État. Il renvoie à une responsabilité citoyenne dans un pays directement concerné par ces orientations et leurs conséquences.
Une continuité stratégique au-delà des régimes
L’un des apports les plus significatifs d’Abdallah Laroui dans l’analyse de la relation algéro-iranienne réside dans une conférence publiée en mai 1975 dans le vénérable quotidien « Al Moharrir ». Il y évoque les fondements de la politique étrangère algérienne, parmi lesquels « une politique de soutien à l’Iran, adoptée de manière inattendue, sous prétexte que l’Iran dispose d’un « grand projet de politique extérieure » indépendante, alors même que les ambitions manifestes du Shah ne peuvent se réaliser qu’au détriment des pays arabes voisins. Cette politique ne s’explique que par la volonté (algérienne) de se soustraire aux obligations imposées par la solidarité arabe ».
Faut-il le signaler, le présent fait ici figure de réplique du passé, à un demi-siècle de distance.
Le constat qui s’impose est que la politique de l’Algérie à l’égard de l’Iran n’a pas changé, que ce soit sous le Shah ou sous Khomeiny. Elle a seulement su exploiter les tensions entre Téhéran et Rabat, alors que le Maroc entretenait des relations étroites avec l’Iran impérial, afin de les orienter à son avantage, sous le slogan de la révolution et du soutien aux insurgés contre le Shah et l’impérialisme.
L’ambivalence d’Alger
Parmi les éléments évoqués dans cette conférence vieille d’un demi-siècle, on relève des similitudes frappantes. Abdallah Laroui souligne notamment la préférence accordée à une coopération bilatérale conjoncturelle à l’échelle du Maghreb, au détriment de politiques multilatérales stables et organisées. Ce choix permet, de manière délibérée, de geler ce type de coopération tout en élargissant l’ingérence dans les affaires d’un État voisin, comme en témoigne le refus catégorique opposé au projet d’unité tuniso-libyenne.
Il met également en évidence une contradiction structurelle : si une forme d’autonomie vis-à-vis de la France est observable, une dépendance plus marquée à l’égard des grandes puissances occidentales demeure. Dès lors, quelle est la pertinence du maintien de la tension diplomatique avec les États-Unis, alors même que des accords de long terme sont régulièrement conclus avec de grandes institutions américaines, et que les grandes banques sont sollicitées publiquement pour servir d’intermédiaires dans l’investissement des revenus pétroliers occidentaux en Algérie ? Le principe directeur apparaît ainsi clairement : conclure des accords avec l’Occident et organiser des colloques incantatoires avec l’Est.
Par ailleurs, la politique islamique est tolérée à l’intérieur du pays, car elle contribue à relativiser l’influence des idéologies occidentales, mais elle est rejetée sur le plan extérieur afin de ne pas remettre en cause l’orientation de la diplomatie algérienne vers le tiers-monde, dans le cadre d’un non-alignement prétendu.
Une posture diplomatique peu évolutive
Il est frappant de constater que le comportement diplomatique observé dans la guerre actuelle, vis-à-vis des États-Unis, de l’Iran et des pays du Golfe, n’a que très peu évolué, notamment dans son rapport à la question palestinienne. Abdallah Laroui écrivait déjà, en mai 1975, à propos d’« une position facile consistant à dire aux Palestiniens : faites comme nous et vous vaincrez », une posture qui a contribué à les isoler de l’Égypte et de la Syrie, tout en leur réservant probablement un avenir potentiellement difficile.
Cette attitude louvoyante s’éclaire davantage si l’on fait attention à une déclaration officielle faite devant des représentants du grand capital américain : « Nous aurions pu créer des difficultés à Kissinger, (en référence à l’architecte de la diplomatie américaine contemporaine), mais nous ne l’avons pas fait ».
Entre refus de la guerre et impératif stratégique
Il ne s’agit pas d’en conclure que les Marocains devraient applaudir la guerre menée contre le peuple iranien, pris entre deux feux : d’une part, un régime théocratique autoritaire, et d’autre part, une offensive militaire cherchant à redessiner les équilibres régionaux et à consolider une domination stratégique favorable à la prédominance israélienne.
La position à adopter ne relève ni de l’adhésion ni de la lamentation. Elle implique de se référer aux constantes de la géopolitique et à la réalité d’un voisin dont les choix ont convergé avec ceux de Téhéran.
Last but not least, rien ne saurait justifier qu’un président, Donald Trump en l’occurrence, puisse envisager la destruction d’un pays porteur d’une civilisation profondément ancrée dans l’histoire et dans les consciences, y compris religieuses, au-delà de ses dirigeants actuels. Dont l’apport à cette civilisation est infiniment petit . Mais le véritable enjeu demeure dans la capacité à préserver une place active dans la diplomatie d’après-guerre et à se positionner de manière à influencer les équilibres futurs, dans le sens des intérêts nationaux.