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Maroc-Israël : une croissance trompeuse qui cache un potentiel encore largement inexploité – Par Hamid Fayou
Benny Gantz, à gauche, alors Le ministre israélien de la Défense, accueilli par le ministre marocain des Affaires étrangères Nasser Bourita, à, à Rabat, au Maroc, le mercredi 24 novembre 2021 : La relation commerciale Maroc-Israël se trouve à un carrefour. D'un côté, une volonté politique affichée de renforcer les liens, symbolisée par des visites officielles et des déclarations ambitieuses. De l'autre, des réalités économiques et politiques qui tempèrent cet enthousiasme
Derrière l’envolée spectaculaire des chiffres commerciaux depuis la normalisation diplomatique, la relation économique entre le Maroc et Israël demeure en deçà de ses promesses. Hamid Fayou, docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégiques, met en lumière le décalage entre la croissance affichée et la réalité des volumes échangés, encore modestes au regard des ambitions stratégiques des deux pays. Entre absence d’accord de libre-échange, contraintes géopolitiques et obstacles structurels, le partenariat peine à changer d’échelle, malgré des complémentarités sectorielles évidentes et un potentiel d’investissement largement sous-exploité
Hamid Fayou
Malgré des chiffres en forte hausse depuis la normalisation, le volume des échanges reste anecdotique au regard des ambitions affichées. L'absence d'accord de libre-échange, les tensions régionales et des barrières persistantes freinent l'essor d'une relation économique qui pourrait être stratégique.
Les statistiques sont spectaculaires : +124% en juin 2024, +64% sur les cinq premiers mois de l'année. Pourtant, ce boom commercial entre le Maroc et Israël, célébré dans les communiqués officiels, masque une réalité plus nuancée. Avec un volume d'échanges qui peine à dépasser la centaine de millions de dollars, les deux pays sont encore loin du compte par rapport à leurs ambitions affichées. Alors que l'objectif est de quadrupler les échanges pour atteindre 500 millions de dollars annuels, les experts pointent du doigt des obstacles structurels qui hypothèquent un potentiel pourtant immense.
Les chiffres bruts donnent le tournis. En juin 2024, les échanges bilatéraux ont atteint 8,5 millions de dollars, enregistrant une hausse de plus de 124% par rapport à la même période en 2023. Sur les cinq premiers mois de l'année, le total s'est élevé à 53,2 millions de dollars, une croissance de 64%. Cette dynamique robuste défie les tensions géopolitiques et témoigne de la volonté de consolider un partenariat né des Accords d'Abraham.
Pourtant, derrière ces pourcentages flatteurs se cache un volume dérisoire. Ces quelques dizaines de millions de dollars ne représentent qu'une fraction infime du commerce extérieur des deux nations. À titre de comparaison, les échanges entre Israël et les Émirats arabes unis, autre signataire des Accords d'Abraham, dépassaient les 650 millions de dollars en 2023. La ministre israélienne de l'Economie elle-même l'a reconnu en 2022 : le niveau actuel "n'est pas suffisant". Cette croissance part donc d'un niveau si bas qu'elle ne saurait, à elle seule, combler le retard.
Les obstacles à la prospérité
Plusieurs freins empêchent la concrétisation du véritable potentiel. Le plus significatif est l'absence d'un accord de libre-échange (ALE). Alors que les discussions traînent en longueur, les entreprises opèrent sous un régime douanier classique, ce qui alourdit les coûts et ralentit les transactions. Les observateurs s'accordent à dire qu'un ALE serait le catalyseur indispensable pour passer à une échelle supérieure.
Le contexte politique constitue un autre écueil. La guerre à Gaza a réactivé au Maroc un mouvement d'opinion hostile à la normalisation, poussant certaines entreprises à une prudence extrême. Cette instabilité géopolitique locale crée un climat d'incertitude peu propice aux investissements de long terme.
Enfin, des barrières plus concrètes persistent : une méconnaissance réciproque des écosystèmes d'affaires, des difficultés logistiques et une coopération financière encore balbutiante. Ces obstacles "de terrain" limitent l'élan des PME, pourtant moteurs naturels de ce rapprochement.
Des secteurs-clés en attente de décollage
Le paradoxe est que les complémentarités économiques sont évidentes. Si les échanges se concentrent aujourd'hui sur l'agroalimentaire et le textile, d'immenses opportunités restent en friche. Les deux pays ont identifié des secteurs à "fort potentiel d'investissement" comme le numérique, l'aéronautique, les énergies renouvelables ou l'industrie pharmaceutique.
La coopération technologique, bien qu'embryonnaire, donne des signes prometteurs. Le fonds d'investissement marocain UM6P Ventures prévoit d'investir dans des start-up israéliennes de biotechnologie et de protéines alternatives. Par ailleurs, un partenariat entre Israël Aerospace Industries et l'Université Internationale de Rabat vise à créer un centre d'excellence en aviation et intelligence artificielle. Ces initiatives pointues ne doivent pas masquer le fait que la majorité du tissu économique n'a pas encore engagé le dialogue.
Entre volontarisme politique et réalités économiques
La relation commerciale Maroc-Israël se trouve à un carrefour. D'un côté, une volonté politique affichée de renforcer les liens, symbolisée par des visites officielles et des déclarations ambitieuses. De l'autre, des réalités économiques et politiques qui tempèrent cet enthousiasme.
Pour transformer l'essai, les deux partenaires devront passer des discours aux actes concrets. La signature rapide d'un accord de libre-échange serait un signal fort. Elle doit s'accompagner d'un travail de fond pour faciliter les connexions d'affaires, sécuriser les investissements et bâtir une relation de confiance au-delà des cycles politiques. Le potentiel est indéniable, mais il reste, pour l'essentiel, à conquérir. Le boom statistique actuel ne sera alors plus un trompe-l'œil, mais le prélude d'un véritable partenariat stratégique.