Ni vainqueur ni vaincu ou la diplomatie de penser pour autrui – Par Mohamed Benabdelkader

Ni vainqueur ni vaincu ou la diplomatie de penser pour autrui – Par Mohamed Benabdelkader

« Notre attachement inébranlable à la politique de la main tendue en direction de Nos Frères en Algérie procède de l’intime conviction que Nous portons en Nous, quant à l’unité de nos peuples et à notre capacité commune à dépasser cette situation regrettable » Le Roi Mohammed VI

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En diplomatie, l’humiliation d’un adversaire est souvent synonyme d’impasse et de conflits prolongés. Du discours du Trône de Mohammed VI à la crise des missiles de Cuba, l’histoire montre que préserver la dignité de l’autre est une stratégie autant éthique que pragmatique, rappelle dans cette chronique Mohamed Benabdelkader qui précise que la proposition royale d’une réconciliation « sans vainqueur ni vaincu » avec l’Algérie illustre une diplomatie raffinée : penser pour autrui, anticiper ses besoins et offrir une issue honorable, afin de bâtir une paix durable et un dialogue crédible.

Par Mohamed Abdelkader

La nouvelle pensée géopolitique suggère que, dans les relations entre les nations, l’humiliation peut engendrer des comportements irrationnels et déclencher des conflits interminables. Il ne faut jamais oublier dans ce contexte, que le cri chargé d’amertume et de honte du président algérien Ben Bella « Ils nous ont humiliés, ô frères, ils nous ont humiliés » est resté profondément ancré dans la mémoire collective des Algériens pendant des générations. Il est donc crucial d’éviter que l’autre se sente humilié, mais il est également primordial de rétablir le dialogue tant que la partie éprouvant un sentiment d’humiliation reste disposée à engager la discussion… Ne pas humilier l’adversaire témoigne certainement d’une force morale qui privilégie une stratégie non-violente, visant à prévenir la spirale de la haine et à favoriser un climat propice à la résolution pacifique des conflits. C’est exactement cette force morale, fondée sur le respect, la responsabilité et la volonté de dépasser les tensions, qui a animé le Discours Royal à l’occasion de la Fête du Trône.

La préservation de la face - c’est-à-dire l’image, l’honneur ou la crédibilité d’un acteur- constitue un enjeu majeur en relations internationales. Non seulement les États cherchent à éviter de perdre la face pour maintenir leur position et influence, mais ils doivent aussi faire attention à ne pas humilier ou rabaisser leurs interlocuteurs lors des négociations diplomatiques. Ce double souci est reconnu comme un élément-clé de l’efficacité diplomatique et de la stabilité dans les rapports internationaux.  En quoi donc la préservation de la face représente-t-elle un enjeu crucial pour les acteurs politiques engagés dans les relations internationales ?

Il convient de préciser que lorsqu’on évoque la notion de la face en politique internationale, il s’agit avant tout d’une question cruciale de statut et de crédibilité des acteurs impliqués, dont la reconnaissance et le respect conditionnent leur influence et leur légitimité sur la scène mondiale. Autrement dit, perdre la face revient souvent à perdre son statut, sa réputation ou sa capacité à être pris au sérieux, ce qui peut réduire l’influence d’un État, voire la stabilité de son gouvernement.

Un exemple emblématique de l’importance pour les acteurs étatiques d’éviter de perdre la face se trouve dans la crise des missiles de Cuba, lorsque le sort du monde était entre les mains de deux hommes (les deux K comme on les appelait), Kennedy et Khrouchtchev ont tous deux cherché des moyens de se retirer sans perdre la face devant la scène internationale et, surtout, chacun devant son propre peuple. Dans les négociations discrètes, Kennedy a accepté de retirer secrètement les missiles américains installés en Turquie, en échange du retrait des missiles soviétiques de Cuba, permettant ainsi à Khrouchtchev de présenter cette résolution comme un succès sans se sentir humilié. Ce compromis a aidé à sauvegarder la face des deux dirigeants.

La préservation de la face

Il importe de signaler dans le même sens, que la préservation de la face dans les relations internationales, implique une sortie de l’impasse dans une logique de sans vainqueur ni vaincu, de manière à permettre de respecter la dignité et l’honneur de l’adversaire, ouvrant ainsi une voie à la négociation et à la réconciliation sans humiliation.

En effet, préserver la face signifie offrir à l’autre partie une issue honorable, essentielle pour que cette partie accepte d’engager un dialogue ou de faire un compromis. Cela évite que l’adversaire se sente écrasé, rejeté ou vaincu, ce qui pourrait provoquer une posture de rejet, de blocage ou une escalade du conflit. En d’autres termes, lorsqu’elle est élégante et raffinée, la diplomatie joue un rôle essentiel dans la gestion des relations internationales, en fournissant une raison commune pour dialoguer, en ouvrant des perspectives et en proposant un cadre qui permette de sauvegarder la paix malgré la complexité des différends.

Autrement, ne pas prendre en compte la dignité de l’adversaire dans les relations internationales peut conduire à des risques accrus d’escalade et de conflit. Les actes perçus comme humiliants peuvent aggraver les conflits, pousser à des réactions disproportionnées et rendre plus difficiles les compromis. La nouvelle pensée géopolitique suggère que, dans les relations entre les nations comme entre les individus, l’humiliation peut engendrer des comportements irrationnels et déclencher des conflits interminables. Il ne faut jamais oublier dans ce contexte, que le cri chargé d’amertume et de colère du président algérien Ben Bella « Ils nous ont humiliés, ô frères, ils nous ont humiliés » est resté profondément ancré dans la mémoire collective des algériens pendant des générations. Il est donc crucial d’éviter que l’adversaire se sente humilié, mais il est également primordial de rétablir le dialogue tant que la partie éprouvant un sentiment d’humiliation reste disposée à engager la discussion.

Ne pas humilier l’adversaire témoigne certainement d’une force morale qui privilégie une stratégie non-violente, visant à prévenir la spirale de la haine et à favoriser un climat propice à la résolution pacifique des conflits. C’est exactement cette force morale, fondée sur le respect, la responsabilité et la volonté de dépasser les tensions, qui a animé le Discours Royal à l’occasion de la Fête du Trône, traduisant un engagement sincère à tendre la main au peuple algérien frère, sans humilier ni compromettre la dignité des parties. Lorsque SM le Roi confirme que « Notre attachement inébranlable à la politique de la main tendue en direction de Nos Frères en Algérie procède de l’intime conviction que Nous portons en Nous, quant à l’unité de nos peuples et à notre capacité commune à dépasser cette situation regrettable » et notamment lorsqu’il plaide pour « une solution consensuelle qui sauve la face à toutes les parties, où il n’y aura ni vainqueur ni vaincu » le Roi inscrit la nécessité de préserver la face de l’autre dans un double registre, à la fois dans un souci éthique et dans une vision stratégique.

Sur le plan éthique, sa démarche s’appuie sur une force morale qui vise à tendre la main sans humilier ni compromettre la dignité de l’autre. Cette attitude reflète un engagement sincère en faveur de la paix et de la réconciliation, fondé sur le respect de l’autre et sur la gestion respectueuse de ses sensibilités. Sur le plan stratégique, cette approche permet d’instaurer un climat de confiance favorable au dialogue et à la coopération durable, tout en évitant les conflits provoqués par la perte de face ou l’humiliation publique. En ménageant soigneusement l’image de l’adversaire, le Roi agit selon une logique diplomatique tournée vers la stabilité et la résolution pacifique du diffèrent avec l’Algérie. C’est ainsi que le message fondamental relatif à la question du Sahara dans le Discours Royal, combine un élan éthique en faveur de la dignité et du respect mutuel avec une vision stratégique réaliste, où la préservation de la face d’autrui est un levier essentiel pour avancer vers des solutions pacifiques et consensuelles, tout en sauvegardant les intérêts et la crédibilité de chacun.

Des petites victoires

L’histoire des relations internationales regorge d’exemples illustrant comment, lors de négociations délicates, chaque partie est souvent amenée à offrir ou accepter des concessions limitées ou des « petites victoires », afin de préserver la face de l’adversaire et de maintenir ainsi un cadre propice au dialogue et à la résolution pacifique des conflits. Pour ne retenir qu’un seul exemple, citons celui des frappes américaines sur plusieurs sites nucléaires iraniens en juin 2025, l’Iran avait riposté en lançant une attaque aux missiles contre la base militaire américaine d’Al Udeid au Qatar, la plus grande base américaine au Moyen-Orient, proche de Doha. Cette attaque iranienne, bien qu’elle ait été présentée comme une réplique directe, elle peut également être interprétée comme une forme de « petite victoire » symbolique, offerte par les États-Unis à l’Iran en vue de lui permettre de préserver sa dignité sans provoquer une escalade majeure.

Plusieurs éléments montrent une sorte d’accord tacite ou un calcul stratégique complexe autour de cette « riposte » d’abord, la base américaine avait évacué ses avions militaires avant l’attaque, réduisant les dégâts et évitant ainsi une escalade plus brutale, ensuite, et selon plusieurs sources, l’Iran aurait informé préalablement les autorités qataries afin de limiter les victimes civiles. Cette soi-disant riposte a permis à l’Iran de sauver la face en montrant qu’il pouvait répondre militairement sans provoquer un véritable conflit ouvert, et aux États-Unis d’éviter une escalade incontrôlée.

Ainsi, bien que ce ne soit pas une « victoire » au sens classique, le fait de tolérer ou de ne pas empêcher cette frappe limitée sur sa base a pu apparaître comme une concession stratégique américaine, permettant à l’Iran de « sauver la face » dans ce contexte d’affrontement majeur. Cela illustre la complexité de ce qui constitue une « petite victoire » dans des conflits de haute intensité où chaque camp cherche à conjuguer la force, le respect mutuel et la gestion de l’image.

Céder volontairement quelques petites « victoires » à l’adversaire relève en effet d’une stratégie délibérée et intelligente pour lui permettre de « sauver la face ». Il s’agit pour un Etat stratège, non seulement de préserver sa propre face, mais aussi de ménager celle d’autrui, surtout dans un monde de plus en plus transparent où la pression de l’opinion publique et des médias internationaux ne cesse de croître. C’est pour cette raison que le souci de préserver la face d’autrui n’est pas seulement une question de politesse, mais il s’agit d’un levier fondamental des négociations internationales, tout en étant parfois une contrainte. L’art diplomatique consiste à équilibrer la préservation de sa propre image et celle des autres, afin de négocier sans humilier et d’obtenir des solutions viables. Cette approche favorise la stabilisation des relations et évite les ruptures brutales liées à des affrontements où chacun chercherait coûte que coûte à promouvoir son image et apparaître comme « vainqueur » absolu.

La gestion de l’image

La gestion de l’image joue en effet un rôle fondamental dans la résolution des conflits internationaux, elle touche au cœur de la notion de « face » et s’agissant du Discours du Trône, elle structure parfaitement la politique de la main tendue engagée par SM le Roi envers l’Algérie, dans l’objectif d’ouvrir une nouvelle phase de dialogue tout en ménageant la dignité des deux parties. L’importance de l’image dans cette démarche consiste à envoyer un signal fort de bonne volonté, en tendant la main à l’Algérie de manière publique et solennelle, le Roi Mohamed VI ne fait pas seulement une proposition politique, il construit un récit positif qui invite à dépasser les tensions historiques. Elle consiste également à donner au pays voisin la possibilité de « sauver la face » à savoir de répondre de manière positive, sans être acculée à reconnaître une faute ou une faiblesse, facilitant ainsi la reprise du dialogue sans humiliation.

La politique de la « main tendue », telle qu’exprimée par Mohamed VI, n’est pas qu’un message d’ouverture, c’est aussi une stratégie d’image et de gestion des perceptions, visant à instaurer un climat moins conflictuel. Cette stratégie repose sur la reconnaissance implicite que pour résoudre des conflits enracinés, il faut non seulement des concessions concrètes, mais aussi une gestion fine des sensibilités liées à la dignité et à la face, facteur souvent décisif dans la réussite d’une réconciliation durable.

Ni gagnants, ni perdants 

Dans son discours du Trône, le Roi du Maroc a mis l'accent sur une approche équilibrée et conciliante face au conflit du Sahara, affirmant qu’il ne doit y avoir ni gagnants ni perdants. Cette phrase résume un principe fondamental de résolution pacifique des différends, la recherche d'une solution où aucune des parties ne se sent humiliée, vaincue ou soumise à une imposition unilatérale. Le principe « ni gagnants, ni perdants » implique ainsi la rupture avec la logique de la confrontation classique, le rrespect de la dignité de toutes les parties, la
rrecherche du consensus et du dialogue et la durabilité de la solution convenue.

C’est ainsi que le Discours Royal met en avant un idéal de justice et de légalité qui va au-delà du rapport de forces ou des victoires partielles. Il invite à construire un avenir fondé sur le respect, l’engagement et la dignité partagée, ce qui est particulièrement pertinent dans les contextes de conflits territoriaux, politiques ou sociaux où la légitimité du processus est aussi importante que son issue.

La stratégie « ni vainqueur ni vaincu » incarne éloquemment la volonté Royale de ne pas chercher la domination totale ou l’humiliation de l’autre dans le conflit du Sahara, mais de concevoir une solution qui tout en renforçant la souveraineté marocaine sur les provinces sahariennes, reconnaisse les intérêts et la dignité de chaque partie. Cette posture à la fois pragmatique et éthique, favorise la désescalade, la coopération future, et une sortie durable de la crise.

Adopter une posture de compréhension stratégique et empathique de la position, des intérêts et des motivations de l’autre État ou acteur politique, même s’il est perçu comme un adversaire ou un rival, constitue une forme de diplomatie altruiste qui tient à comprendre la pensée et les intérêts de l’adversaire, permet d’anticiper ses actions, de limiter les risques de conflit ouvert et de favoriser la construction de rapports plus équilibrés, évitant le déni ou la négation de l’autre, ce qui peut mener à des impasses ou à des escalades.

Sortir de l’impasse…tourner la page

Le discours du roi Mohammed VI du 29 juillet 2025, avec la proposition de réconciliation « sans vainqueur ni vaincu », illustre parfaitement la dynamique politique de penser pour l’adversaire, ici l’Algérie, en lui permettant de sortir de l’impasse sans humiliation. En appelant à une réconciliation qui tourne la page du conflit du Sahara, tout en renforçant la position marocaine, SM le Roi semble adopter une posture stratégique qui vise à préserver la dignité de l’Algérie à travers une solution sans vainqueur ni vaincu, qui évite d’imposer un cadre dans lequel l’Algérie serait perçue comme totalement vaincue ou exclue, ce qui pourrait alimenter un blocage durable. En outre cette stratégie Royale consiste à reconnaître implicitement l’Algérie comme un acteur incontournable, même si le Maroc considère Alger comme promoteur du séparatisme, le fait de l’inviter à une réconciliation indique qu’il est prêt à la reconnaître comme un partenaire politique important, et non à l’isoler ou le diaboliser entièrement. Ainsi le Discours Royal favorise une sortie de crise pragmatique, en créant les conditions pour un compromis durable, notamment en insistant encore une fois sur la main tendue peut réduire la méfiance et encourager un dialogue constructif, essentiel pour la stabilité régionale.

Ainsi, la diplomatie de penser pour autrui correspond, me semble-t-il à une démarche prudente et respectueuse qui consiste à penser pour l’adversaire, à considérer sa réputation et sa sensibilité, tout en anticipant ce qui serait bon ou acceptable pour lui, c’est une capacité stratégique et éthique qui enrichit la compréhension politique, une option courageuse qui implique une attention sincère à la dignité et aux intérêts de l’adversaire,   une perspective de haute maturité politique où la raison et la prudence guident l’action dans un contexte de conflit et de tension, une forme avancée de vertu politique, indispensable pour les relations internationales pacifiques et constructives.

La diplomatie qui consiste à penser pour autrui n’est pas, faut-il le rappeler, une pratique courante en relations internationales, elle demeure l’apanage exclusif de la grandeur des rois visionnaires et des leaders politiques d’exception, capables de faire preuve de sagesse, d’empathie et de générosité pour bâtir des relations durables et pacifiques entre les Etats et pour construire des ponts durables entre les peuples.