Nous sommes partie intégrante du continent, pas des insulaires enfermés dans une île – Par Abdelhamid Jmahri

Nous sommes partie intégrante du continent, pas des insulaires enfermés dans une île – Par Abdelhamid Jmahri

N’oublions pas que votre Roi est le référent moral choisi par le continent pour porter la parole africaine sur la migration, et qu’il y joue un rôle pionnier. Nous ne sommes ni la Tunisie de Kaïs Saïed ni nos voisins doués pour les déportations vers le désert

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Entre ferveur sportive et responsabilité politique, Abdelhamid dit pourquoi il faut dépasser les débordements émotionnels pour préserver l’essentiel : l’ancrage africain du Maroc, fruit d’une histoire longue, d’un capital moral accumulé et d’un choix stratégique assumé. Face aux tensions nées du football, il rappelle que l’Afrique ne se joue ni sur un match ni sur un accès de colère.

Abdelhamid Jmahri

Le football, entre passions nobles et dérives obscures

Nous savons tous que le ballon ne circule pas seulement entre les pieds, mais aussi dans les coulisses. Il est chargé d’émotions, des plus nobles et élevées aux plus basses et animales. Nous savons aussi qu’une part de ces émotions dicte parfois nos comportements, dans des moments où nous ne sommes plus maîtres de nos cœurs ni de nos nerfs.

Nous convenons que le vol, qu’il soit caractérisé ou non, demeure un acte condamnable, qu’il se produise dans le sport, dans la littérature, dans le commerce ou même dans les sentiments, lorsque la joie est confisquée par des manœuvres qui remportent la bataille de la calomnie. Et la vérité, en pareil cas, n’a pas à s’excuser d’être… vraie.

Ne pas sacrifier la forêt pour l’arbre

Il ne sert à rien de s’accrocher à un arbre lorsque nous avons gagné toute la forêt, avec ses arbres majestueux, ses fourrés inquiétants, ses animaux sauvages et domestiques, les pièges de ses chasseurs et, surtout, ses lions voraces.

Abdallah Laroui, très présent aujourd’hui dans les débats marocains à la suite du match Maroc-Sénégal en finale africaine, consacre, à l’instar des grands penseurs des Lumières, une place singulière et féconde à l’analyse des émotions, des penchants et des sensibilités en politique.

Quand les émotions menacent la noblesse de la politique

À partir de là, osons le dire : nous traversons un moment où l’éphémère peut prendre le dessus sur le permanent et l’essentiel, un moment de pression émotionnelle où il ne reste parfois rien de la noblesse ni de la dignité de la politique. Lire l’ouvrage « Qu’ont laissé les émotions à la politique » de notre ami et frère, le docteur Hassan Tariq, est particulièrement nécessaire dans ce contexte.

Nous n’avons en aucun cas le droit de dilapider un héritage moral fait de chevalerie, de coexistence harmonieuse et d’esprit d’ouverture, que la nation a mis plus de vingt siècles à façonner et à transformer en mode de vie quotidien.

Préserver un héritage africain patiemment construit

Nous ne permettrons pas aux petits-enfants de gaspiller ce que des générations entières de grands-parents et de parents ont accumulé. Nous avons appris que le racisme et la suffisance ne sont jamais les armes des hommes d’honneur ni des chevaliers.

Nous n’avons pas le droit de créer des conditions psychologiques ou médiatiques susceptibles de détruire ce que le Roi du pays a bâti pendant un quart de siècle, en sillonnant l’Afrique de long en large, capitale après capitale, chemin après chemin. Nous n’avons pas le droit d’offrir à nos adversaires ce qu’ils ont échoué à obtenir durant tout ce temps : le leadership de l’Afrique avant même celui de son sport.

Refuser l’isolement, déjouer le projet de la séparation

Il ne nous est pas permis d’appeler à rompre des ponts que Mohammed VI a édifiés par le travail, l’effort et la vigilance.

Souvenons-nous que notre séparation d’avec le continent a toujours été un projet agressif porté par d’autres. Lorsqu’ils ont voulu amputer notre patrie de son Sahara, c’était bien cela l’objectif : nous couper de notre profondeur africaine. Ils ont tenté de nous voler bien plus qu’une coupe : notre territoire.

C’est dans ce cadre qu’il faut relire Abdallah Laroui et revenir à sa pensée pour dépasser la condition insulaire, non pour se résigner à l’isolement. Dans son dernier livre « Cahiers Covid », publié en 2024 par le Centre arabe, il précise, des pages 161 à 163 : « Nombreux sont ceux qui, ces derniers jours, renvoient à ce que j’ai écrit un jour : “Le Maroc est une île”. Je n’étais pas satisfait de ce que j’avais écrit, j’en étais même plutôt gêné… ». Il s’agissait d’une description plus que d’un appel normatif.

Nous sommes une partie, pas une île

Laroui ajoute qu’il suffit de regarder une carte pour comprendre que la Méditerranée, comparée à l’océan Atlantique, ressemble à un lac fermé. La majorité des Algériens ne vit pas sur ses rives et ressent, psychologiquement, un enfermement aggravé par l’obscurantisme politique. À l’inverse, les Marocains regardent tous vers la mer ; l’appel de l’océan les séduit, et l’aspiration des Algériens à atteindre l’Atlantique apparaît logique et nécessaire, ce qui conduit objectivement à l’encerclement du Maroc.

Dès lors, l’idée d’un Maroc assiégé dans une logique d’île isolée relève davantage d’un plan et d’une volonté d’un régime militaire que de l’essence même de l’existence marocaine. Nous sommes partie intégrante du continent, pas des insulaires enfermés dans une île.

Ni colère aveugle ni renoncement stratégique

Malgré tous les plans, nous n’avons pas cédé. Nous sommes revenus vers le continent que nous avions quitté dans un moment de colère légitime, en réponse à un complot qui dépassait de loin les finales d’un championnat des nations.

Ceux qui ont fauté sur le terrain relèvent des règlements de la CAF et de la FIFA. Et nous ne renoncerons pas à notre droit dans cette affaire.

Ceux qui ont fauté, eux ou nous, envers les personnes en dehors du terrain relèvent des lois internationalement reconnues. Nous protégerons nos enfants par la force du droit, de la diplomatie et des autres instruments légitimes.

L’Afrique, au-delà des blessures

Nous n’avons pas le droit de noyer notre État dans une mer d’émotions colériques et instinctives, aussi légitimes soient-elles. Les migrants sont l’autre visage de notre sens de l’honneur et de la réussite de notre politique. N’oublions pas que votre Roi est le référent moral choisi par le continent pour porter la parole africaine sur la migration, et qu’il y joue un rôle pionnier.

Nous ne sommes ni la Tunisie de Kaïs Saïed ni nos voisins doués pour les déportations vers le désert. Que notre mot d’ordre soit clair : nous ne vous céderons pas l’Afrique, quelle que soit la profondeur de notre blessure. Nous savons quand et comment répondre aux clans et aux factions.