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Pour comprendre l’anachronisme algérien – Par Mohamed Benabdelkader
Photo colorisée de Houari Boumediene, auteur du coup d’Etat contre Ahmed Ben Bella et deuxième président du pays, qui a mis l’Algérie sur la voie de son anachronisme actuel
À travers une lecture originale de Don Quichotte de Cervantès, Mohamed Benabdelkader décrypte l’impasse idéologique du régime algérien dans le dossier du Sahara. Comme le chevalier errant perdu dans un monde qui n’est plus le sien, l’Algérie officielle persiste à défendre un agenda séparatiste figé dans les dogmes de la guerre froide. Une confusion des époques, nourrie par une mémoire mythifiée et une vision altérée de la réalité, qui rend toute évolution impossible. Ce texte propose une grille de lecture d’un anachronisme d’État, tragique et stérile, qui condamne Alger à combattre des moulins à vent.

Mohamed Benabdelkader, homme politique, ancien ministre de la Réforme, de l’Administration et de la Fonction publique et également ancien ministre de la justic
Pour mieux comprendre pourquoi le régime algérien continue de favoriser le statu quo dans la question du Sahara, et pourquoi il ne se rend pas compte que son agenda séparatiste est de plus en plus isolé et insoutenable, il faut lire un livre exceptionnel : Don Quichotte de la Manche, le chef-d'œuvre de Miguel de Cervantes. Ce n’est pas seulement parce que Don Quichotte était un rêveur dément qui confondait ses hallucinations avec la réalité, ni parce qu’il se lançait souvent dans des aventures insensées qui le conduisaient à combattre des moulins à vent qu’il prenait pour des géants, mais parce qu’en plus, cette perception perturbée de la réalité qu’éprouvait notre chevalier errant, au-delà d’un symptôme commun de la schizophrénie, est précisément le résultat d’une confusion temporelle, consistant à attribuer à une époque ce qui appartient à une autre.
Le conflit artificiel autour du Sahara marocain, ne reflète-t-il pas, d’une certaine manière, une forte désorientation temporelle du régime algérien ? Don Quichotte est certes un personnage fascinant du point de vue psychiatrique, mais aussi profondément inspirant, dans la mesure où il explore non seulement les idées d’héroïsme et de folie, mais aussi la très fine ligne qui sépare la réalité de l’imaginaire, le passé du présent. Ainsi, il me semble que ce syndrome confusionnel est au cœur de l’incroyable obstination avec laquelle l’Algérie poursuit son aventure séparatiste anti-marocaine, téméraire, absurde et dénuée de sens.
Lorsque notre héros cervantin se trouve impliqué dans des affrontements ridicules, il attire forcement notre attention sur le thème central de l’œuvre, à savoir la question de l’anachronisme, de l’absurdité de ses déplacements complexes et ses tensions relationnelles, qui marquent la transition d’un monde fini et clos qui est celui de l’épopée, à l’horizon de la modernité dans toute sa complexité problématique.
L’anachronisme dans Don Quichotte se manifeste par le décalage entre les idéaux chevaleresques du protagoniste et la réalité moderne de son temps. L’anachronisme dans l’agenda séparatiste de l’Algérie réside essentiellement dans la confusion entre les perceptions d’un passé révolu et les complexités de la réalité actuelle, Cette confusion alimente une posture qui mêle manipulation de l’histoire, distorsion du droit international et une nostalgie historique mal digérée, donnant lieu à une glorification délirante du moi, de la mémoire d’un « million et demi de martyrs », d’un État qui fut hier la « Mecque des révolutionnaires », d’un pays qui représente aujourd’hui une « force de frappe » et qui se présente comme le « fervent défenseur du droit des peuples à l’autodétermination ».
Don Quichotte, dans sa tentative de faire revivre les valeurs d’une époque passée, apparaît à la fois tragique et comique, ce qui souligne l’absurdité de ses aventures héroïques dans un monde en mutation. En persistant dans ses manœuvres téméraires contre l’intégrité territoriale du Maroc, l’Algérie se montre incapable d’assumer les responsabilités qu’exige la nouvelle configuration géopolitique. En rêvant de retrouver cette diplomatie « anti-impérialiste » qu’elle exerçait lorsqu’elle croyait « parler au nom d’un tiers de l’humanité », l’Algérie se trouve non seulement sclérosée dans l’aridité des dogmes tiers-mondistes, mais aussi incapable de faire entendre sa voix, que ce soit au sein de l’ONU, de la Ligue des États arabes ou auprès de ses voisins africains et méditerranéens.
L’anachronisme dans Don Quichotte conduit à une position ridicule, car il met en lumière la distance entre les idéaux chevaleresques du protagoniste et la réalité contemporaine. En tentant de faire revivre des valeurs obsolètes, Don Quichotte devient une figure comique, soulignant le ridicule de son comportement face à un monde qui a complètement évolué. Ce contraste crée une parodie qui expose non seulement l’absurdité de ses actions, mais aussi la vulnérabilité humaine face à des idéaux dépassés, rendant son héroïsme à la fois tragique et risible.
Il convient également de noter que l’aspect comique de Don Quichotte prédomine sur le tragique, en raison du décalage constant entre les actions du héros et la réalité qui l’entoure. En s’érigeant en chevalier errant, Don Quichotte agit avec une excessive gravité, créant une situation burlesque face à ses échecs et son incapacité à comprendre le monde moderne.
Cependant, il ne faut pas oublier que, en incarnant les valeurs chevaleresques dans un monde moderne, Don Quichotte illustre la lutte pour la justice et l’honneur, malgré ses échecs répétés. « Il s'imagina que rien ne serait plus utile à sa patrie, que de ressusciter la chevalerie errante, en allant lui-même à cheval, armé comme les paladins, cherchant les aventures, redressant les torts, réparant les injustices ». Son idéalisme face à la réalité souligne l’importance de l’engagement éthique et de la quête de sens, même lorsque ces idéaux semblent désuets.
Ainsi, bien que son comportement anachronique soit souvent considéré comme absurde, il nous rappelle la valeur de l’intégrité et de l’empathie dans un monde en mutation. Tandis que l’anachronisme du régime algérien, contrairement à celui de Don Quichotte, n’est ni comique ni doté d’un aspect éthique, c’est un anachronisme brutal, marqué par un décalage historique d’une forte dimension tragique. Son idéologie, fondée sur une expérience névrotique du temps, se manifeste à travers une relation dominante avec le passé, un passé étendu dans le présent.
C’est un type d’anachronisme compulsif, généré par un sentiment de répétition de l’histoire et d’être piégé dans une boucle temporelle, un sentiment de blocage collectif dans un présent peuplé de fantômes, habité par un mélange de complexes de la hogra mêlés à des obsessions de la thaoura, une terrible amalgame d’orgueil démesuré, de confiance excessive et d’un goût mélancolique pour la plainte.
L’anachronisme dans Don Quichotte est donc crucial pour comprendre l’œuvre de Cervantes, car il illustre le décalage entre les idéaux médiévaux et la réalité du XVIIe siècle, ce qui permet de mettre en lumière la parodie des valeurs chevaleresques, transformant le héros en une figure comique tout en soulignant la tragédie de son incapacité à s’adapter aux temps. De même, l’anachronisme du pouvoir algérien constitue un paradigme explicatif qui pourrait nous aider à mieux comprendre pourquoi, face aux appels de la communauté internationale en faveur d’une solution à la question du Sahara, basée sur le plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, le régime algérien reste enfermé dans une autre époque, prisonnier de ses illusions doctrinales de la guerre froide, car il continue à créer ses propres mensonges, confondant ses hallucinations avec la réalité, stagné dans son obstination dogmatique ridicule, stérile et irresponsable.