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Quand l’énergie ne suffit pas : lecture d’un repositionnement manqué d’Alger à l’abri de la guerre d’Iran – Par Bilal Talidi
Le président algérien, Abdelmadjid Tebboune présidant en mars 2024, à Alger, avec son ex-homologue iranien, Ebrahim Raïssi, la cérémonie de signature de mémorandums d'entente englobant plusieurs domaines de coopération entre les deux pays. Moins de deux mois plus tard Raïssi décédait dans un énigmatique accident d'hélicoptère.
Portée par la hausse des prix de l’énergie, l’Algérie semblait disposer d’une fenêtre stratégique pour redéployer son influence régionale et internationale à la faveur de la guerre américano-israélienne contre l’Iran. Mais au fil des quarante jours de conflit, les dynamiques observées révèlent un décalage entre gains économiques conjoncturels et pertes géopolitiques structurelles, illustrant les limites d’une diplomatie davantage défensive que transformatrice.

Bilal Talidi
On pensait que l’Algérie, principal bénéficiaire de la hausse des prix de l’énergie, tirerait parti de sa nouvelle position pour opérer une percée dans son environnement international et régional, susceptible de modifier les équilibres redéfinis par la résolution 2797, d’autant plus qu’elle avait été contrainte d’en intégrer les exigences en participant aux deux cycles de négociations à Madrid et à Washington.
Cependant, les évolutions observées tout au long des quarante jours ayant suivi le déclenchement de la guerre américano-israélienne contre l’Iran indiquent que la diplomatie algérienne n’a pas su transformer ces gains en levier décisif pour faire avancer ce dossier.
Une embellie énergétique sans traduction politique
Les données de l’Unité de recherche sur l’énergie montrent une poursuite de la hausse des exportations algériennes de gaz naturel liquéfié. En mars 2026, celles-ci ont augmenté de 41 % en glissement mensuel pour atteindre 938 000 tonnes, contre environ 667 000 tonnes en février. Cette dynamique s’inscrit dans une projection stratégique algérienne, soutenue par d’importants investissements dans l’exploration et le renforcement des capacités d’exportation, misant sur la guerre contre l’Iran comme facteur central de reconquête de parts de marché à l’international.
Mais ces gains commerciaux, par nature temporaires en raison de leur lien avec la fermeture du détroit d’Ormuz et ma diminution des capacités de production et d’exportation des pays du Golfe, appelées à reprendre progressivement, n’ont pas été accompagnés d’une évaluation stratégique et politique à la hauteur. La position algérienne face à la guerre en Iran est apparue hésitante, sans refléter la relation privilégiée qu’elle entretient avec Téhéran. Le premier communiqué de son ministère des Affaires étrangères s’inscrivait dans une orientation proche d’un soutien à l’Iran, avant que la position ne bascule de manière surprenante vers une condamnation des attaques contre les pays du Golfe, sans les nommer explicitement.
Ce revirement s’explique par des considérations commerciales, économiques et stratégiques. L’Algérie redoute de devenir une cible, et cherche à se prémunir en ajustant sa position tout en capitalisant sur sa capacité à soulager les marchés européens en gaz et en pétrole. Cette posture vise à écarter, à court et moyen termes, tout scénario d’hostilité directe à son égard.
Cette approche rappelle celle adoptée précédemment vis-à-vis de son allié russe lors de la guerre en Ukraine. Une stratégie qui s’est soldée par son éloignement du groupe des BRICS. La pragmatique algérienne semble ainsi manquer d’une articulation prospective entre impératifs commerciaux et exigences stratégiques : lorsque les enjeux économiques se mêlent aux défis géopolitiques, la logique des gains immédiats et de la gestion des risques semble primer sur la consolidation des alliances.
Cinq évolutions révélatrices d’un recul stratégique
Cinq évolutions majeures observées au cours des quarante derniers jours montrent que les gains commerciaux et économiques à court terme de l’Algérie se sont accompagnés de pertes stratégiques amplifiées.
La première concerne les relations entre l’Algérie et l’Égypte. Alger avait tenté de tirer profit des tensions latentes entre Rabat et Le Caire, nourries à la fois par un différend commercial lié à l’application de l’accord de libre-échange et par des divergences stratégiques autour de la question du Sahara et des relations du Maroc avec l’Éthiopie. À travers un discours suggérant la possibilité de raviver la relation historique entre l’Algérie et l’Égypte, elle avait également cherché à instrumentaliser ce rapprochement pour perturber l’ambiance festive de la Coupe d’Afrique des nations organisée au Maroc.
Mais les effets de la guerre ont inversé la dynamique. Le Maroc a su exploiter avec habileté la dégradation des relations entre Alger et Le Caire, exacerbée par le refus algérien de répondre aux besoins énergétiques égyptiens après la fermeture du détroit d’Ormuz. Rabat s’est alors engagé dans un processus de désescalade avec l’Égypte, ouvrant la voie à un rapprochement stratégique.
Cette évolution s’est matérialisée lors de la première réunion de la Commission mixte de coordination et de suivi tenue au Caire, en présence du chef du gouvernement marocain Aziz Akhannouch et du Premier ministre égyptien Moustafa Madbouli. Les accords conclus à cette occasion marquent un tournant qualitatif dans la coopération bilatérale et annoncent l’ouverture d’une nouvelle phase dans les relations entre les deux pays.
Le deuxième développement concerne la décision de la République du Mali de retirer sa reconnaissance à la “République du Polisario” et de soutenir l’initiative marocaine d’autonomie. Cette évolution constitue un défi majeur pour l’Algérie, probablement plus significatif encore que les précédents, y compris la reconnaissance américaine de la souveraineté du Maroc sur son Sahara. En effet, il s’agit d’un État frontalier dont les régions septentrionales sont considérées par Alger comme partie intégrante de son dispositif de sécurité nationale, notamment à travers son pari sur le soutien à certains groupes séparatistes maliens.
Le troisième développement est lié aux effets de la carte du gaz et du pétrole sur le plan européen. Malgré les besoins énergétiques du continent, l’Algérie n’a pas réussi à exploiter cet atout pour infléchir les positions de la France, de l’Espagne ou de l’Italie. Au contraire, cette carte semble désormais servir principalement à préserver une forme de neutralité européenne face à tout scénario de déstabilisation visant l’Algérie.
Le quatrième développement concerne la relation avec le Niger. L’Algérie a entrepris une initiative en envoyant, le 24 mars dernier, une délégation gouvernementale de haut niveau, concluant plusieurs accords, notamment dans le domaine sécuritaire visant, entre autres, à renforcer les infrastructures dans les zones frontalières afin de réduire leur vulnérabilité et de les prémunir contre l’activité des groupes extrémistes.
Bien que le projet de gazoduc algéro-nigérian traversant le Niger ait été évoqué lors de cette rencontre, aucune mise en œuvre concrète n’a été programmée.
Parallèlement, la cinquième session de la Haute commission mixte nigéro-marocaine s’est tenue à Niamey le 8 avril, reléguant au second plan la visite de la délégation algérienne. Tandis que l’Algérie s’efforce de rétablir un minimum de coopération avec le Niger, concentrée sur ses préoccupations sécuritaires frontalières, le Maroc s’emploie à concrétiser ses initiatives, notamment l’initiative atlantique visant à faciliter l’accès des pays du Sahel à la façade atlantique.
Comme l’a clairement exprimé le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, lors de l’ouverture de cette session, le partenariat s’étend à des secteurs stratégiques variés, incluant les énergies renouvelables, l’industrie pharmaceutique, la santé, les infrastructures, la jeunesse et les sports, ainsi que les services bancaires, les télécommunications et le transport aérien. Cette approche dépasse le cadre strict des zones frontalières privilégié par l’Algérie, pour embrasser une vision globale du développement de l’ensemble du territoire nigérien, sans négliger la dimension sécuritaire. Dans ce domaine, le Maroc met en avant, aux côtés de son expertise en matière de sécurité, son expérience dans l’intégration de l’approche religieuse dans la lutte contre le terrorisme et l’extrémisme.
Une diplomatie algérienne sur la défensive
Le cinquième développement concerne la relation avec la Mauritanie. L’Algérie a largement médiatisé la visite du Premier ministre mauritanien, accompagné d’une importante délégation ministérielle, dans le cadre des travaux de la Haute commission mixte algéro-mauritanienne, la présentant comme une avancée significative susceptible de contrebalancer les convergences stratégiques entre le Maroc, la Mauritanie et les Émirats arabes unis.
Toutefois, la concomitance de cette visite avec l’accueil en Mauritanie de l’inspecteur général des Forces armées royales marocaines, Mohammed Berrid, reçu par le présidenr mauritanien, dans le cadre des travaux de la commission militaire mixte maroco-mauritanienne, soulève des interrogations de fond pour la stratégie algérienne.
Il apparaît clairement que, tandis que la Mauritanie poursuit le renforcement de son partenariat stratégique avec le Maroc, elle cherche simultanément à exploiter cette dynamique pour exercer une pression sur l’Algérie afin qu’elle honore ses engagements issus d’accords antérieurs restés lettre morte. L’analyse des résultats de la visite de la délégation gouvernementale mauritanienne en Algérie montre ainsi qu’il ne s’agit pas tant d’une dynamique impulsée par Alger que d’une stratégie mauritanienne visant à tirer parti du contexte pour obtenir davantage d’acquis.
En effet, la majorité des projets auxquels l’Algérie s’était engagée lors de la précédente session de la Haute commission mixte, la vingtième, sont restés lettre mosrte. Dès lors, l’objectif principal de la délégation mauritanienne était d’assurer le suivi des engagements passés et d’accélérer la réalisation des accords relatifs à l’énergie, aux infrastructures et aux échanges commerciaux.
Ce télescopage des agendas traduit en réalité une manœuvre mauritanienne visant à exercer une pression sur l’Algérie, en plaçant le respect de ses engagements antérieurs d’un côté, et un rapprochement accru avec le Maroc de l’autre. Alger redoute en effet une intensification des signes de coopération militaire et sécuritaire entre Rabat et Nouakchott.
Un autre développement, lié à l’évolution de la position sénégalaise, suscite de nombreuses interrogations. Il ne peut toutefois être imputé aux dynamiques de la diplomatie algérienne, mais s’inscrit davantage dans les retombées du contexte sportif de la Coupe d’Afrique des nations. En évoquant “55 États” au sein de l’Union africaine, le Premier ministre sénégalais a envoyé un signal perçu comme négatif quant à une possible inflexion de la position de Dakar sur la question du Sahara, dans une tentative hasardeuse d’utiliser ce dossier comme levier de pression sur le Maroc.
Cependant, la situation économique tendue que traverse le Sénégal, conjuguée à l’intensification des divergences politiques au sein de la majorité au pouvoir, ainsi qu’à l’incapacité de l’Algérie à jouer un rôle d’apaisement, tend à relativiser la portée de ces déclarations. Celles-ci apparaissent davantage comme un outil de négociation que comme un véritable changement de cap dans la position sénégalaise à contresens de l’évolution du dossier à l’international.
Au final, l’action de l’Algérie, qu’elle soit orientée vers l’Europe ou vers son environnement régional, semble relever d’une approche essentiellement défensive. Elle vise avant tout à consolider les fondements de sa sécurité nationale, à contenir les pressions extérieures et à éviter un scénario de menace sécuritaire potentielle en provenance de ses frontières, sans parvenir à opérer une percée susceptible de modifier les paramètres régissant la résolution du dossier du Sahara.
Tous les indicateurs convergent vers une issue proche du mandat de la MINURSO dans le Sahara, ainsi que vers la poursuite des dernières étapes du processus de négociation avec la participation de l’Algérie, dans le cadre de l’initiative marocaine d’autonomie.