chroniques
Quand les chiffres prennent corps et descendent dans la rue – Par Hicham Alaoui
Les chiffres/Jeunes, longtemps ignorés, ont pris corps, haussent la voix et investissent l'espace public (Photo : Abdel Majid BZIOUAT / AFP)
Derrière l’acronyme froid de NEET, ces jeunes Marocains « ni en emploi, ni en études, ni en formation », se cache une réalité sociale de plus en plus pressante, rappelle l’écrivain et critique Hicham Alaoui. Les récentes manifestations de la génération Gen Z disent nettement que ces chiffres ne sont pas abstraits : ils incarnent une jeunesse en quête de reconnaissance, de perspectives et de dignité.

Hicham Alaoui
Depuis plusieurs années, les rapports nationaux et internationaux alertent sur la progression constante au Maroc d’une catégorie inquiétante : les NEET, ces jeunes « Not in Education, Employment or Training ». Selon le HCP et le CESE, ils se comptent par millions. Près de 30 % des jeunes Marocains de 15 à 24 ans se trouvent aujourd’hui dans la catégorie NEET – soit environ 1,5 million de personnes. Un chiffre alarmant qui pèse sur la cohésion sociale et freine le progrès économique, alors que le Maroc s’achemine vers la phase finale de son aubaine démographique, dont la fenêtre est prévue de se refermer en 2040.
Derrière cet acronyme N.E.E.T., stigmatisant et déshumanisant se cachent des visages, des destins, des vies suspendues. Or, les chiffres, lorsqu’ils ne se transforment pas en politiques publiques inclusives, finissent par quitter les tableaux statistiques pour descendre dans la rue.
Les récentes manifestations de la génération dite « Gen Z » en sont l’expression la plus signifiante. Une jeunesse connectée, rangée par sa conscience malheureuse, et surtout impatiente. Elle refuse de rester assignée à l’invisibilité sociale. Elle revendique une place dans un présent qui lui échappe, voire dans un avenir qui demeure incertain. La colère de cette génération, parfois désordonnée, est d’abord un cri d’existence. Les violences qui ont marqué les manifestations dans certains quartiers et zones rurales, et que l’on ne peut que déplorer, ne doivent pas faire oublier l’essentiel : cette génération veut être écoutée, elle cherche à être visible aux yeux des autres, de la société et surtout des pouvoirs publics.
Les NEET ne sont plus désormais une donnée abstraite. Ils sont le symptôme d’un déséquilibre profond : entre école et emploi, entre promesses et réalités, entre les ambitions d’un pays qui se veut émergent et les attentes légitimes de sa jeunesse. Le risque est clair : transformer ce capital humain en une force de contestation permanente, plutôt qu’en un moteur de développement. Laisser ces jeunes sans perspectives, c’est installer une fracture générationnelle dangereuse, faite de frustration, de défiance et d’exclusion.
Il devient urgent d’opérer un basculement. Non pas seulement dans les mesures opérationnelles d’insertion, mais dans la reconnaissance du rôle central de la jeunesse dans la fabrique du projet sociétal national. Donner sens à l’école, agiliser les passerelles vers l’emploi, investir dans les secteurs porteurs d’emplois, garantir des services de santé qui respectent la dignité humaine, ouvrir de véritables espaces de dialogue : quelques pistes prioritaires pour éviter le pire.
Les chiffres/Jeunes, longtemps ignorés, ont pris corps, haussent la voix et investissent l'espace public. Reste à savoir si nous les regarderons comme une menace, ou comme un appel à refonder le contrat social.