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Quelle place pour le Maroc dans le document américain de sécurité nationale – Par Bilal Talid
La stratégie rappelle que, sous Donald Trump, les États-Unis privilégient une approche de maintien de la paix par la force, combinée à un renforcement des alliances stratégiques régionales.
La récente publication par la Maison-Blanche de la nouvelle Stratégie de sécurité nationale des États-Unis éclaire les priorités diplomatiques et géopolitiques de Washington. Au-delà des ajustements internes et des critiques adressées à l’ancienne politique étrangère américaine, Bilal Talidi cherche entre les lignes de ce document ce qui pourrait conforter le Maroc et comment il pourrait s’inscrire dans cette nouvelle vision stratégique, notamment à l’échelle africaine ?

Bilal Talidi
Les principes : souveraineté et fin de la pression idéologique
Dans les faits, il ne nous importe peu que le document formule une critique sévère de la politique étrangère américaine avant l’ère Donald Trump, qu’il en souligne les échecs ou qu’il décrive des objectifs ambitieux dépourvus des moyens nécessaires pour les atteindre. Cela relève du débat politique interne, et il n’est pas convenable que la Maison-Blanche inscrive ce type de polémique dans un texte consacré à la sécurité nationale et aux intérêts stratégiques des États-Unis dans le monde. Ce qui importe dans cette stratégie, ce sont certains éléments liés aux principes, aux moyens, aux objectifs et aux transformations qu’elle introduit, ainsi que la manière dont l’ensemble peut se rapporter au Maroc dans son environnement africain.
La Maison-Blanche met en avant deux principes essentiels influençant directement les relations avec le Maroc. D’abord, un engagement à soutenir la souveraineté des États et à résoudre les crises qui la menacent. Ensuite, l’abandon explicite de toute politique visant à exercer une pression sur les pays au nom de la démocratie ou des droits humains. Washington affirme privilégier des partenariats avec des États souverains, capables et désireux d’entretenir des relations mutuellement bénéfiques.
La stratégie rappelle que, sous Donald Trump, les États-Unis privilégient une approche de maintien de la paix par la force, combinée à un renforcement des alliances stratégiques régionales. L’objectif : prévenir l’escalade des conflits susceptibles d’affecter les intérêts américains et empêcher les puissances rivales d’accéder à des positions d’influence déterminantes.
Les transformations : redéfinir les zones prioritaires
Le document met en lumière une reconfiguration majeure des priorités géopolitiques américaines. Si la continuité se manifeste par un accent maintenu sur l’Indo-pacifique et la volonté d’assurer la sécurité du commerce mondial dans les passages maritimes internationaux, le président américain Donald Trump revient, une fois encore, à la stratégie qu’il avait commencée lors de son premier mandat. Il cherche ainsi à réduire les tensions avec la Russie et la Chine, et à exercer une pression sur l’Europe pour qu’elle revoie sa doctrine vis-à-vis de Moscou, afin de créer un environnement de paix et de stabilité sur le continent européen. L’objectif est d’éviter que les conflits ne nuisent aux intérêts stratégiques des États-Unis, et de permettre à l’Europe d’atteindre une forme d’autosuffisance économique, sécuritaire et militaire.
Il est vrai que le document mise sur la centralité du monde occidental et sur la nécessité de sécuriser ce bloc tout en préservant pour Washington une position de leadership en son sein. Mais il ne cache pas, en parallèle, l’existence d’un désaccord profond avec les alliés européens des États-Unis, qu’il accuse d’adopter une approche irréaliste face aux besoins sécuritaires de la Russie. Selon le document, les conséquences de cette approche seraient coûteuses pour les Européens et également préjudiciables pour l’Amérique.
Le document de la Maison-Blanche évoque par ailleurs clairement l’émergence de deux indicateurs qui justifient le recul du Moyen-Orient dans la hiérarchie des priorités stratégiques. Le premier concerne la sécurité d’Israël, après que l’Iran et ses alliés dans la région ont subi une perte stratégique à la suite du 7 octobre 2023, notamment après une frappe militaire contre le programme nucléaire iranien, la chute du régime de Bachar al-Assad, allié de Téhéran, et le coup sévère porté au Hezbollah.
Le second indicateur a trait à la diversification des sources et des zones d’extraction de l’énergie, ce qui réduit la dépendance envers la région du Golfe dans ce domaine.
Une question ouverte pour le Maroc
Le document évoque également un tournant décisif dans les orientations de la politique américaine à l’égard de l’Afrique, mettant fin à la simple diffusion d’idées libérales sur le continent pour adopter une logique de partenariats stratégiques et d’accès aux sources d’énergie et aux minerais précieux. Il apparaît ainsi clairement que Washington s’oriente vers la conclusion de partenariats avec des pays sélectionnés en Afrique afin de construire des relations commerciales réciproques et de passer du paradigme de l’aide extérieure à celui du développement des investissements. L’objectif est de garantir à la fois l’accès des États-Unis aux ressources naturelles abondantes et l’exploitation du potentiel économique du continent.
Le document détaille plusieurs moyens permettant d’opérer ce changement de paradigme, notamment l’encouragement des négociations pour mettre fin à des conflits comme ceux du Soudan ou du Rwanda, ainsi que la prévention de nouveaux affrontements, par exemple entre l’Éthiopie et l’Érythrée ou en Somalie. Il souligne également la nécessité pour Washington de rester vigilante face à la montée des menaces terroristes dans certaines zones du continent et d’éviter toute présence ou tout engagement américain de longue durée en Afrique.
Il est très clair que le contenu du document, qu’il s’agisse des principes, des objectifs, des moyens ou même des priorités régionales de la politique américaine, ne mentionne pas directement le Maroc, ni le différend autour du Sahara, ni la manière dont Washington envisage la résolution de ce dossier dans sa vision stratégique.
Le Maroc, un partenaire conforme aux priorités américaines
Mais bien que le document ne mentionne ni le Maroc ni le conflit du Sahara, plusieurs facteurs montrent une harmonie notable entre les deux politiques étrangères. Rabat a adopté dès le départ une position équilibrée sur la guerre en Ukraine, préservant sa relation avec toutes les parties tout en soutenant les efforts de négociation. Au Moyen-Orient, la diplomatie marocaine privilégie également la baisse des tensions et la recherche de solutions politiques, qu’il s’agisse des relations entre Israël et le Liban, Israël et la Syrie, ou du conflit israélo-palestinien. Le Maroc reste attaché à l’initiative arabe et à la solution à deux États, fondée sur un cessez-le-feu durable et une négociation équilibrée.
L’approche américaine en Afrique, centrée sur la résolution des conflits et l’établissement de partenariats privilégiés, correspond largement au modèle marocain. Au sein du continent, peu de capitales bénéficient d’un niveau de confiance équivalent à celui accordé à Rabat, qui entretient avec Washington des relations stratégiques anciennes et en expansion. Et il ne fait aucun doute que Rabat, comparée à d’autres capitales du continent africain, bénéficie d’un statut exceptionnel dans sa relation avec Washington. Les partenariats avec les États-Unis ont d’ailleurs commencé de manière concrète et prometteuse avant même la formulation des orientations exposées dans ce document. Il apparaît en outre que l’absence de mention du différend autour du Sahara s’explique par son importance moindre par rapport à d’autres conflits, et surtout par le fait qu’il est désormais considéré comme maîtrisé, après l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité, qui a établi les bases de son règlement définitif sous souveraineté marocaine.
La fin du paradigme de la démocratisation imposée est un tournant majeur. Les États-Unis privilégient désormais une approche fondée sur leurs intérêts directs, ce qui constitue un terrain familier pour le Maroc, habitué à ajuster sa diplomatie dans ce sens. Cette nouvelle logique pourrait faciliter les discussions autour de l’autonomie au Sahara. Elle est susceptible, en parallèle, d’ouvrir l’appétit de l’Algérie pour de nouvelles manœuvres et l’inciter à déployer davantage d’efforts afin de séduire stratégiquement les États-Unis.