Réformes éducatives au Maroc : une vision gouvernementale sans horizon stratégique – Par Bilal Talidi

Réformes éducatives au Maroc : une vision gouvernementale sans horizon stratégique – Par Bilal Talidi

De G à D : Azeddine El Midaoui, ministre de l’Enseignement supérieur etMohamed Saad Berrada, ministre de l’Éducation Nationale

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À travers deux avis publiés en juin, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique a mis en lumière les limites profondes des réformes en cours dans l’enseignement au Maroc. Bilal Talidi s’arrête sur ces deux avis : Qu’il s’agisse des « Écoles Pionnières » ou du projet de loi sur l’enseignement supérieur, le diagnostic est sans appel. Manque de viabilité, absence de projection à long terme, et inadéquation avec la vision stratégique nationale. Une critique qui pointe l’essoufflement d’une gouvernance éducative en quête de cohérence.

Deux projets, deux ministères, un même constat

Entre la mi-juin et la fin du mois, le Conseil supérieur de l’éducation, de la formation et de la recherche scientifique a émis trois avis consultatifs portant sur : les « Écoles Pionnières », le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur, à la recherche scientifique et à l’innovation, et enfin les référentiels des compétences et des fonctions spécifiques au ministère de l’enseignement supérieur.

Cet article se concentre sur les deux premiers, considérés comme les chantiers réformateurs majeurs du moment. Le premier, piloté par le ministère de l’Éducation nationale, ambitionne de généraliser les « Écoles Pionnières » après une première phase d’expérimentation. Le second, sous l’égide du ministère de l’Enseignement supérieur, vise à refondre le cadre législatif de l’université marocaine. Leur analyse conjointe permet de dégager une tendance globale dans la manière dont le gouvernement conçoit et mène ses réformes dans le secteur de l’éducation.

Des « Écoles Pionnières » difficiles à généraliser

L’avis du Conseil sur les « Écoles Pionnières » dresse un constat préoccupant : le projet ne peut pas être généralisé à l’échelle nationale. Plusieurs facteurs en compromettent la faisabilité : les limites budgétaires d’un tel déploiement, l’incapacité à mobiliser les ressources humaines et matérielles nécessaires, notamment pour l’encadrement pédagogique, et un système d’inspection insuffisamment structuré pour répondre aux exigences d’un suivi hebdomadaire dans chaque classe.

D’autres obstacles plus structurels sont relevés : la précarité des zones éloignées, une gestion trop centralisée et bureaucratique, ainsi qu’un manque d’alignement avec les principes de la vision stratégique de l’éducation. Résultat : un projet prometteur sur le papier, mais difficilement applicable dans la réalité du terrain.

Une loi sur l’enseignement supérieur sans perspective

Concernant le projet de loi relatif à l’enseignement supérieur, le Conseil critique l’approche essentiellement législative et court-termiste. Le texte est jugé insuffisant pour traduire les grandes orientations de la politique publique en matière d’enseignement supérieur. Il ne couvre pas toutes les missions fondamentales du secteur, pourtant détaillées dans la vision stratégique de la réforme.

Le projet ne répond pas aux attentes d’une réforme structurelle. Il s’attarde sur les défis actuels sans proposer une vision prospective sur l’avenir du système universitaire. De plus, il ne résout pas les problèmes de fragmentation, de manque de coordination post-baccalauréat, ni le cloisonnement persistant entre l’enseignement supérieur et la formation professionnelle. Il ne remet pas non plus en question la dualité problématique entre secteur public et secteur privé.

Une gouvernance éducative sans boussole

Les deux avis du Conseil, bien que se rapportant à de secteurs distincts — éducation de base et enseignement supérieur —, convergent vers un même constat : l’absence d’une vision stratégique globale. Les réformes actuelles manquent d’articulation, s’attaquent à des symptômes sans en traiter les causes profondes, et surtout, ignorent la nécessité de construire un modèle d’enseignement cohérent, intégré et durable.

Au lieu de bâtir une architecture éducative alignée avec les objectifs de développement du pays, le gouvernement semble se limiter à des réponses techniques, ponctuelles, et souvent déconnectées des réalités sociales et territoriales. Le manque d’anticipation, d’harmonisation institutionnelle, et d’audace dans la réforme, place aujourd’hui le système éducatif marocain à la croisée des chemins.

Une rupture inquiétante avec la vision stratégique

Première critique formulée par le Conseil : le lien rompu entre les projets de réforme et la vision stratégique nationale, censée être le socle de toute transformation éducative. Le Conseil relève que ni le ministère de l’Éducation nationale ni celui de l’Enseignement supérieur ne prennent en compte les prescriptions de cette vision de manière sérieuse. La situation est jugée particulièrement préoccupante du côté de l’Éducation nationale, accusée de s’écarter de manière flagrante des orientations stratégiques en matière de modèle pédagogique, d’évaluation, de gouvernance, et de dialogue avec les acteurs du système éducatif.

Pour l’enseignement supérieur, les remarques sont plus nuancées mais tout aussi critiques : le projet de loi en préparation ne tire pas profit des orientations stratégiques pour remédier à la fragmentation du système, renforcer la coordination entre ses composantes, ou clarifier les missions fondamentales de l’université. Le Conseil pointe une loi plus préoccupée par la gestion du présent que par la construction d’un avenir structurant.

Un déficit de vision prospective partagé

La deuxième observation du Conseil concerne l’absence d’une vision anticipatrice dans les deux projets. Du côté de l’Éducation nationale, l’expérimentation des « Écoles Pionnières » au niveau primaire, étendue timidement à quelques collèges, se fait sans stratégie claire de généralisation à l’ensemble du territoire et à tous les cycles. L’expansion partielle au collège semble être une réponse ponctuelle à la pression du décrochage scolaire, et non le fruit d’une vision progressive et structurée, capable d’envisager un déploiement jusqu’au lycée.

Quant au ministère de l’Enseignement supérieur, les critiques sont encore plus sévères. Le texte de loi proposé se contente de retouches mineures au cadre juridique existant (loi 01-00), sans proposer une refonte du système ni un schéma de coordination entre l’enseignement académique et la formation professionnelle, ni entre les secteurs public et privé. Le projet n’arrive pas à dépasser le court terme pour envisager un avenir cohérent et intégré.

Un manque de projet global pour une réforme structurelle

Troisième constat : l’incapacité des deux projets à incarner une réforme structurelle et durable. Aucune des deux institutions ne semble porter une politique publique claire qui traduise les choix fondamentaux de l’État. Le ministère de l’Éducation nationale, en particulier, reste silencieux sur les modalités concrètes de généralisation des Écoles Pionnières : comment les financer, les encadrer, les articuler avec les écoles existantes ? Le risque est grand de voir s’installer une dualité problématique entre établissements « d’excellence » et établissements ordinaires, reproduisant les échecs passés d’une éducation à deux vitesses (comme ce fut le cas du système des filières parallèles).

Du côté de l’enseignement supérieur, le projet de loi n’offre aucune vision globale susceptible d’encadrer durablement les réformes du secteur. Il ne définit ni une architecture universitaire cohérente, ni une politique d’unification ou de complémentarité entre les différentes composantes du système. Il reste à la surface des choses, sans volonté d’approfondissement structurel.

Une gouvernance éducative prisonnière de l’urgence

En définitive, ces trois observations – rupture avec la vision stratégique, absence de perspective, et manque de projet global – traduisent une même réalité : l’action gouvernementale, dans les deux secteurs, reste dominée par une logique de gestion de crise et de réponses ponctuelles. Elle manque d’ambition, d’anticipation, et d’engagement envers les fondements d’une réforme en profondeur.

Le gouvernement semble enfermé dans une dynamique de projets-pilotes limités à certains territoires ou catégories, sans stratégie d’inclusion nationale ni préparation des conditions institutionnelles, humaines et budgétaires nécessaires à la généralisation. Et surtout, il semble renoncer à tirer parti d’un document de référence majeur — la vision stratégique nationale pour l’éducation — élaborée dans le consensus politique, social, et adoubée par la plus haute autorité du pays.