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Sahara : entre fixation sur le référendum et diplomatie d’anticipation - Par Bilal Talidi
Le ministre des Affaires étrangères marocain Nasser Bourita à Běijīng avec son homologue chinois Wang Yi
Cette semaine a été marquée par deux événements directement liés à la question du Sahara : la tournée régionale de l’envoyé personnel du Secrétaire général de l’ONU, Staffan de Mistura, avec une étape à Alger, et la visite officielle du ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, en Chine. Entre une position algérienne figée sur le référendum et l’ouverture de nouvelles perspectives diplomatiques pour Rabat, Bilal Talidi interroge la capacité des acteurs à lire deux dynamiques à l’œuvre : l’évolution du Conseil de sécurité et l’implication américaine.

Par Bilal Talidi
Deux événements marquants
Au cours de cette semaine, deux faits importants, directement liés au dossier du Sahara, ont été enregistrés. Le premier est la visite dans la région de l’envoyé personnel du Secrétaire général des Nations Unies, Staffan de Mistura, avec une étape en Algérie. Le second est la visite officielle que le ministre marocain des Affaires étrangères, Nasser Bourita, effectue en Chine.
Le ministre algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, en recevant l’envoyé personnel du Secrétaire général, a réitéré la position traditionnelle de l’Algérie, estimant que l’ONU doit maintenir encore, parmi l’éventail des options, le référendum comme voie d’autodétermination, et que l’inscription du dossier à la Quatrième Commission (décolonisation) confère une légitimité à la position de son pays.
La visite à Pékin et l’hypothèse d’un soutien chinois
La visite du chef de la diplomatie marocaine en Chine a, de son côté, ouvert des perspectives prometteuses de coopération stratégique entre les deux pays. De nombreux observateurs ont vu, dans son programme et les dossiers abordés, des prémices d’une annonce chinoise imminente de soutien à l’initiative marocaine d’autonomie, ce qui ferait de la Chine un nouveau membre, aux côtés de trois membres permanents du Conseil de sécurité (les États-Unis, la France et le Royaume-Uni), soutenant la position marocaine.
Première dynamique ignorée : l’évolution du Conseil de sécurité
En réalité, l’Algérie n’a pas prêté ou ne veut pas prêter attention à deux dynamiques distinctes enclenchées depuis des mois, qui conduisent toutes deux à une même conclusion contraire à sa position traditionnelle. La première est la dynamique du Conseil de sécurité, du moins au cours des cinq dernières années : ses résolutions ont acté la fin de l’option référendaire et souligné la nécessité de parvenir à une solution politique réaliste et praticable tenant compte des développements intervenus depuis que le Maroc a présenté son initiative d’autonomie.
Il est regrettable que l’Algérie n’ait pas saisi l’orientation de cette dynamique, dont le contenu et l’horizon ont été illustrés par la résolution 2468 du Conseil de sécurité en avril dernier. Elle a préféré la lire avec le même prisme traditionnel qui guidait sa lecture des résolutions onusiennes : considérer que la sortie de l’impasse exige l’accord des deux parties, que le Conseil de sécurité ne peut appuyer la vision de l’une contre l’autre, et que, pour cette raison, il consignerait dans toutes ses résolutions les positions des deux camps.
Dans le même temps, sa diplomatie n’a pas réussi à contrecarrer cette dynamique ni à convaincre de l’orienter vers une autre trajectoire ou un horizon différent. L’Algérie n’a pas seulement essuyé un échec cuisant auprès de ceux qu’elle accusait de partialité en faveur du Maroc (la France) ; elle a également perdu jusqu’à ses alliés stratégiques (la Russie), sans parvenir à nouer avec eux des ententes géostratégiques dans la région (Libye, Sahel) de nature à garantir la stabilité du soutien russe à sa position sur la question du Sahara. Moscou est ainsi passée du carré du soutien à celui de la neutralité, puis d’une neutralité négative à une neutralité positive.
Deuxième dynamique : l’engagement de la Maison Blanche
La seconde dynamique est l’engagement de la Maison Blanche à résoudre le conflit dans les meilleurs délais et la désignation de l’émissaire américain Massad Boulos pour conduire un dialogue avec les parties concernées par le différend.
Le problème est que l’Algérie n’a, une fois encore, pas compris la politique de Washington. Elle a cru à une forme de chantage à la Trump destiné à obtenir des avantages économiques d’Alger. En conséquence, et à la veille de la visite de l’émissaire américain, elle s’est empressée de préparer un cadre juridique modifiant le principe de la préférence nationale afin d’autoriser les investissements américains à détenir une part significative du capital des entreprises investissant dans le secteur des hydrocarbures, des mines ou des minerais.
Le démenti venu d’Alger
Il semble toutefois que la gifle lui soit parvenue sur son propre terrain, au cours même de la visite de l’envoyé américain, lequel a confirmé que son pays demeure attaché à sa position reconnaissant la souveraineté du Maroc sur son Sahara et soutenant son initiative d’autonomie.
Contrairement à l’Algérie, bien que le Royaume ait enregistré d’importants acquis diplomatiques — d’abord le soutien de trois membres permanents du Conseil de sécurité à sa proposition d’autonomie, puis l’appui d’un nombre significatif de pays européens, au premier rang desquels l’Espagne, l’Allemagne et le Portugal — et malgré l’engagement de l’administration américaine en faveur d’un règlement rapide de ce différend et sa reconnaissance officielle de la souveraineté du Maroc sur son Sahara, ainsi que la conviction que ces évolutions stratégiques servent sa position et que les grandes puissances misent sur la sécurité et la stabilité au Sahel comme sur un rôle central du Maroc pour l’extension de leurs intérêts économiques en Afrique, Rabat n’a pas pour autant relâché ses efforts diplomatiques : elle a au contraire poursuivi sa mission en comblant les brèches susceptibles d’entraver la démarche politique et juridique visant à clore le dossier.
Deux scénarios ouverts
Rabat sait qu’à ce stade, les dynamiques en cours ouvrent l’avenir du Sahara sur deux options. La première, de longue haleine et apaisée, consiste à parvenir, via les Nations unies, à une solution politique soutenue par une résolution du Conseil de sécurité réglant la question sur la base de la proposition marocaine d’autonomie. Dans ce cadre, on peut imaginer le lancement de négociations directes entre les deux parties sur les détails de cette proposition, après acceptation par le Polisario. La seconde option, dite de nécessité, viserait à retirer le dossier de la Quatrième Commission (décolonisation), à dessaisir de facto l’ONU, et à laisser jouer des dynamiques politiques où les États-Unis, la Espagne et l’Espagne tiendraient un rôle décisif en soutien de la position marocaine.
Le pari du consensus international
Des responsables politiques et des spécialistes du dossier conseillent au Maroc de réclamer la sortie du dossier de la Quatrième Commission. Le Royaume a toutefois privilégié la politique du temps long, souhaitant que, si cette option devait s’imposer, elle procède d’une conviction acquise au sein de la communauté internationale. D’où une diplomatie active sur la « dernière question » à régler : bâtir un modèle de relation prometteur avec la Russie et la Chine, de nature à les amener à rejoindre les trois membres permanents favorables à Rabat, et à forger le consensus qui tranche définitivement le différend.
Depuis la visite du roi Mohammed VI à Moscou en 2016, le Maroc a enclenché une dynamique soutenue pour amener la Russie sur un terrain non hostile à ses intérêts. Il a, dans une large mesure, réussi à déplacer Moscou d’un rôle d’adversaire rétif vers celui d’ami neutre, ne s’opposant plus aux résolutions du Conseil de sécurité qui servent le règlement. L’aboutissement d’une décennie de diplomatie active en direction de Moscou est visible : le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a déclaré, en présentant le bilan de la diplomatie russe pour 2024, que Moscou aide le Maroc à trouver une solution à la question du Sahara, qu’elle mesure la vitalité de ce dossier pour Rabat et qu’elle s’emploie à rechercher des issues possibles garantissant un règlement par accord entre les deux parties.
Un jalon chinois décisif
Il faut reconnaître que la visite du ministre des Affaires étrangères, Nasser Bourita, en Chine n’est pas une visite ordinaire ajoutant un progrès partiel aux relations bilatérales. Elle s’inscrit dans le prolongement de la visite du président Xi Jinping à Casablanca en novembre 2024, en traduit les convergences et les transforme en un partenariat stratégique solide auquel Pékin aspire de longue date. La Chine souhaitait renforcer le cadre juridique régissant la coopération économique, afin d’assurer la stabilité et l’extension de ses investissements, notamment dans les secteurs vitaux. Cela a été discuté et tranché via la révision finale de l’accord signé en 1995, ainsi que par l’accord visant à encourager les investissements chinois au Maroc et à lancer de nouveaux partenariats industriels, sans oublier le soutien au co-développement tripartite au profit de l’Afrique.
La Russie et la Chine, malgré leurs différends avec les trois membres permanents favorables à Rabat, et en dépit d’une confrontation stratégique vive avec Washington et Paris au Sahel ainsi que d’une compétition d’investissements pour élargir leurs zones d’influence en Afrique, ne considèrent plus la question du Sahara comme un enjeu structurant de ces rivalités. Au contraire, leur vision stratégique a notablement évolué : elles estiment désormais que la prolongation du conflit nuit à leurs intérêts et qu’il n’est pas question de sacrifier leurs partenariats dans le jeu d’équilibres avec l’Algérie. La priorité devient soit de soutenir la position marocaine, soit de travailler sérieusement à amener Alger dans un carré de négociation avec Rabat en vue d’un règlement qui ne porte pas atteinte à la souveraineté marocaine sur le Sahara. Cette orientation s’explique d’autant plus que Moscou et Pékin observent l’entrée de la stabilité algérienne dans une zone d’incertitude et l’approfondissement de son isolement international. Autant de facteurs qui affectent leurs intérêts vitaux dans la région.