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Tribune : Jamai, Ramid et intellectuels de la modernité, querelle atour de ‘’Betty’’ – Par Bilal Talidi
Ibtissam Lachgar, militante féministe et fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), assume sa stratégie : provoquer pour forcer le débat. Cette fois, la provocation qui a été pensée pour heurter, a pris la forme d’un tee-shirt arborant l’inscription « Dieu est lesbienne »
La controverse entre l’ancien bâtonnier de Kenitra Me Abderrahim Jamai et l’ancien ministre islamiste de la Justice Me Mustapha Ramid autour de l’affaire Ibtissam Lachgar dépasse le simple échange de piques personnelles. Bilal Talidi soulève dans cette chronique des questions qui sont pour lui fondamentales sur la liberté de croyance, la liberté d’expression, l’influence sur la justice et la conception même de la modernité au Maroc.

Par Bilal Talidi
La provocation qui déclenche la polémique
La lettre envoyée par l’ancien bâtonnier de Kenitra Me Abdelrahim Jamai en réponse aux déclarations de l’ancien ministre PJD de la Justice, Me Mustapha Ramid, à propos de l’affaire Ibtissam Lachgar, a mis en lumière plusieurs problématiques : liberté de croyance, liberté d’expression, et limites de l’influence sur le pouvoir judiciaire.
Ibtissam Lachgar, militante féministe et fondatrice du Mouvement alternatif pour les libertés individuelles (MALI), assume sa stratégie : provoquer pour forcer le débat. Cette fois, la provocation qui a été pensée pour heurter, a pris la forme d’un tee-shirt arborant l’inscription « Dieu est lesbienne », accompagné sur les réseaux sociaux d’attaques frontales contre l’islam, qualifié de « religion, à l’instar de toutes les religions, fasciste et humiliante pour les femmes ».
C’était plus que suffisant pour que le tollé s’empare de la toile et des débats entre tenants des valeurs conservatrices, au sens noble du terme, et partisans d’un modernisme débridé. Réagissant à la posture de l’activiste féministe, Me Mustapha Ramid a publié sur Facebook un message rappelant l’existence d’institutions et de lois, et la nécessité de les appliquer, en soulignant la différence entre exprimer une opinion et insulter la divinité.
Me Jamai, à l’affut, a réagi par une lettre ouverte accusant Me Ramid de continuer à influencer le parquet, non plus comme le ministre de la justice qu’il a été, mais à travers ses prises de position publiques, accusant son message d’avoir alimenté un climat de haine contre la militante, conduisant à son inculpation.
La liberté d’expression face au droit et à l’éthique
Pourtant, il est difficile d’étayer que la publication de Me Ramid soit à l’origine directe des poursuites. Le débat autour de la photo avait éclaté au moins un jour avant son intervention. De plus, Mme Lachgar ne s’était pas limitée au tee-shirt : elle avait aussi déclaré qu’elle « se baignait avec cette tenue au Maroc ».
Mais le fond du problème réside dans le fait que Me Jamai, au nom de la liberté d’expression, dénie à son confrère ce même droit pour de défendre sa foi et exprimer son opinion. Tant appeler à appliquer la loi ne constitue pas une ingérence dans le travail de la justice, puisque la qualification juridique appartient in fine au corps judiciaire, et non à un individu qu’il soit ancien ministre, ministre en exercice ou à un simple citoyen. Alors même qu’au lieu d’un affrontement de personnes, le débat aurait pu être posé en termes qui clarifient la fonction de la justice dans ce cas : l’action de Ibtissam Lachgar relève-t-elle de la liberté d’opinion ou d’un délit prévu par la loi ? A la réponse à cette question de fond, Me Jamai préfère implicitement la qualification de l’acte comme un « avis et débat que n’interdit aucune religion ni raison », évitant ainsi d’entrer dans le cœur du sujet, qu’il soit intellectuel ou juridique.
Un cadre juridique explicite
Sur le plan légal, la situation est claire. Le Code pénal marocain, dans son article 267, incrimine l’offense à la religion islamique, et prévoit un alourdissement de la peine lorsque l’infraction est commise publiquement y compris via les réseaux sociaux. En présence de la clarté du texte, Me El Jamai pourrait-il dans une procédure judiciaire contester que les faits constituent une infraction sanctionnée par cet article.
En réalité, c’est conscient de ce fait que le bâtonnier semble chercher à déplacer le débat vers la question de l’influence sur la justice, estimant que Me Ramid aurait dû s’abstenir, du fait qu’il a été par le passé ministre de la Justice, d’exprimer son indignation, car sa prise de position constituerait une intervention dans le cours de la justice. Il omet juste que dans une démocratie, l’opinion publique joue un rôle moteur pour alerter et inciter le parquet à agir. Les scandales révélés dans l’espace public proviennent souvent des médias et des citoyens, le parquet n’ayant pas la capacité de tout surveiller.
Modernité authentique ou modernité dévoyée ?
Au milieu de cette controverse, certains intellectuels ont adopté une position pour le moins étonnante : puisque la divinité est visée, Dieu Tout Puissant serait en mesure s’il le voulait de se défendre seul, sans l’intervention de Me Ramid ou de quiconque d’autres. Selon ce raisonnement, même le parquet ne devrait pas poursuivre ceux qui insultent la religion, pour s’en remettre à la toute-puissance divine, rendant ainsi inutile toute action humaine.
Ce glissement rhétorique traduit une confusion entre défense de la liberté et caution du nihilisme. La modernité n’est pas un permis de provocation gratuite, encore moins un encouragement à piétiner délibérément ce qui constitue le socle spirituel et culturel d’une société. Elle est un espace de débat exigeant, où la critique s’appuie sur des arguments, pas sur des slogans injurieux et offensants pour la plupart des citoyens.
Ce type d’argument caricatural, occulte la question de fond : quel lien existe-t-il entre les provocations d’Ibtissam Lachgar et l’essence de la modernité ? Les véritables intellectuels modernistes ne devraient-ils pas plutôt se démarquer de ce que l’on pourrait appeler « les rebuts d’une modernité déformée et défendre une conception authentique fondée sur le respect, le débat et la construction démocratique ?
Le Maroc, avec son modèle de coexistence entre tradition et ouverture, sa gestion équilibrée de la relation entre religion et État, et l’inclusion de sensibilités politiques et éthniques diverses, incarne une modernité enracinée. Les intellectuels de la modernité doivent choisir clairement : soutenir cette expérience forte et inclusive, ou se perdre dans des postures qui confondent modernité et agitation stérile et contreproductive qui n’incite qu’aux radicalisations mères des guerres de tranchées.