Une première réflexion sur inondations dans la région du Loukoss et du Gharb et à Ksar El Kébir – Par Bilal Talidi

Une première réflexion sur inondations dans la région du Loukoss et du Gharb et à Ksar El Kébir – Par Bilal Talidi

Des familles quittent le centre d'hébergement provisoire de Tanger pour regagner leurs maisons à Larache et au Ksar El Kébir, ici avec le concours des petites Taxis.

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Après plusieurs semaines d’évacuation préventive, le retour progressif des habitants dans les zones sinistrées marque le début d’une sortie de crise. Bilal Talidi revient sur cet épisode et le débat qu’il peut susciter sur la politique de l’eau, la gouvernance stratégique et les comparaisons internationales en matière de gestion des catastrophes naturelles.

Bilal Talidi

Le retour des habitants et la fin d’une épreuve

Samedi dernier, le ministère de l’Intérieur a annoncé dans un communiqué officiel le début du retour progressif des habitants dans plusieurs zones touchées vers leurs domiciles, marquant ainsi la fin prochaine des difficultés engendrées par leur déplacement destiné à protéger leur vie.

Cette décision, accueillie avec beaucoup de soulagement par les populations après près de trois semaines d’épreuve, ouvre néanmoins la voie à des interrogations sur la méthode adoptée par le Maroc pour faire face aux violentes inondations ayant particulièrement frappé la région du Gharb, Larache et Sidi Kacem. Il faut le rappeler, avec une efficacité opérationnelle  et une perspicacité à louer. La population y a d’ailleurs adhéré sans contestation notable des acteurs politiques ou civils. L’intervention publique s’est conclue par des instructions royales allouant trois milliards de dirhams pour indemniser les dégâts dans les zones classées sinistrées.

De nombreux débats émergeront dans sa suite autour des politiques publiques de l’eau et de leur conformité à la stratégie royale 2020-2027 visant à lutter contre le stress hydrique après plusieurs années de sécheresse. Cette stratégie repose sur cinq objectifs complémentaires : poursuite de la construction de barrages, interconnexion des bassins hydrauliques, dessalement de l’eau de mer, traitement des eaux usées et modernisation de l’irrigation.

Il apparaît toutefois que la politique gouvernementale a appliqué cette stratégie de manière déséquilibrée, agissant comme si la sécheresse constituait une fatalité permanente. La priorité a été accordée à l’urgence dessalement de l’eau de mer, tandis que certains projets de barrages et d’interconnexion entre bassins proches ont progressé lentement, notamment entre les bassins du Bouregreg et de l’Oum Er-Rbia.

Les enseignements de la gestion de crise

Les inondations qui ont frappé le nord et l’ouest du pays, ainsi que la gestion proactive par les autorités supérieures, imposent de tirer plusieurs enseignements.

Au plan interne, la question de l’eau est certes reconnue comme vitale et stratégique. Sa définition et le suivi de son exécution toutefois ne doivent pas se limiter au seul cadre gouvernemental. Une stratégie royale fondée sur plusieurs hypothèses, y compris des pluies abondantes, ne peut se réduire dans l’exécution à une vision  fondée sur l’hypothèse unique d’une sécheresse permanente, ou au moins récurrente.

L’expérience des inondations a montré que confier une part du raisonnement stratégique uniquement au seul appareil exécutif affaiblit la cohérence de la stratégie nationale, amoindrit sa capacité d’anticipation et contraint le pays à agir dans l’urgence plutôt que selon une vision planifiée.

Une autre limite concerne la dualité dans la gestion des grands projets hydrauliques, notamment les barrages et les interconnexions de bassins. Ce dossier partagé entre les ministères de l’Agriculture et de l’Équipement devrait être clarifié : le second devrait prendre en charge les investissements techniques, tandis que le premier interviendrait dans la distribution de l’eau destinée à l’irrigation, sous coordination technique spécialisée.

Comparaisons internationales et réalités politiques

À l’étranger, une comparaison s’est imposée entre la gestion marocaine et espagnole des inondations. Une partie de la presse espagnole a utilisé le modèle marocain pour critiquer l’action des autorités de son pays, tandis que des commentateurs marocains y ont vu la preuve d’une approche fondée sur l’objectif de zéro victime grâce à l’évacuation préventive de zones entières.

C’est sans doute vrai, mais ces comparaisons restent toutefois simplificatrices, car elles ignorent les différences fondamentales liées à la structure du régime, à la centralisation du pouvoir, à la légitimité du gouvernant et au rapport entre citoyens et autorités.

Dans le cas espagnol, la monarchie est symbolique et le système démocratique implique un gouvernement soumis à un contrôle parlementaire strict et à des procédures juridiques et administratives lourdes. Dans un tel cadre, il est difficile d’imaginer une efficacité équivalente lorsque les décisions imposent des contraintes sévères aux populations, notamment des déplacements temporaires massifs.

Dans le cas du Maroc, il existe une monarchie gouvernée par le Roi, dans un système où coexistent deux autorités : l’autorité suprême du Roi et l’autorité gouvernementale à la fois législative, exécutive et gestionnaire. Les compétences y sont clairement différenciées. Le Roi détient la prérogative des questions stratégiques et ses instructions font l’objet d’une exécution directe.

La relation entre les citoyens et le Roi n’est pas électorale. Elle repose d’une part sur une légitimité religieuse et historique, puisqu’il est à la fois souverain et Commandeur des croyants, garant de la vie, de la sécurité et des droits des citoyens. Elle est également constitutionnelle, le Roi étant chef de l’État et son plus haut représentant. Elle possède enfin une dimension arbitrale : citoyens comme institutions n’ont d’autre instance de recours en cas de conflit sur les grandes questions que le Roi, ce qui confère à ses décisions une efficacité immédiate.

La disposition psychologique et émotionnelle du citoyen repose ainsi sur la confiance dans le Roi et dans ses décisions, perçues comme l’expression de l’intérêt supérieur du pays. Cette confiance peut s’éroder vis-à-vis du gouvernement, des partis, des élus ou même des acteurs civils, mais elle demeure intacte envers le Roi, car elle constitue un élément nécessaire à la stabilité.

Se méfier de l’optimisme excessif

Dans de nombreux régimes démocratiques, un chef de gouvernement aurait des difficultés à décider l’évacuation d’une ville entière dépassant cent mille habitants. Même encadrée juridiquement, une telle opération aurait un coût politique et électoral élevé. Dans le cas marocain, la seule considération demeure le risque encouru par la population. Lorsque les autorités supérieures perçoivent une menace existentielle, la décision est prise et tire sa légitimité du lien affectif entre le citoyen et le Roi.

Il ne s’agit donc pas de se demander où est le gouvernement, car la comparaison répond d’elle-même : aucune équipe gouvernementale ne pourrait à elle seule prendre une décision d’une telle portée avec la même efficacité. Elle ne dispose ni de l’autorité nécessaire pour convaincre la population ni de la capacité de mobiliser collectivement les citoyens pour quitter leurs villes jusqu’à la fin de la crise.

Reste un point essentiel concernant l’esprit de la stratégie royale face au stress hydrique. Certains acteurs politiques pourraient voir dans cet afflux d’eau exceptionnel une raison d’optimisme excessif et retarder certains volets de la stratégie, au motif que l’abondance actuelle rendrait inutiles des investissements importants pouvant atteindre 25 milliards de dirhams pour l’interconnexion des bassins.

Une telle lecture serait trompeuse. Le Maroc pourrait connaître un afflux hydrique encore plus important l’an prochain. Il convient donc d’équilibrer intelligemment les priorités de la stratégie royale, en tenant compte des ressources financières disponibles, entre dessalement de l’eau de mer et interconnexion des bassins.

La priorité devrait être accordée, selon cette analyse, à l’interconnexion des bassins. L’abondance actuelle pourrait donner du mou au projet de station de dessalement de Casablanca, d’accélérer les interconnexions et la construire de nouveaux barrages, notamment à proximité de Cherafat, près de Chefchaouen, afin de capter des eaux actuellement perdues et de les stocker dans un ouvrage adapté.