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Vers une alliance euro-marocaine stratégique : le Européens tranchent pour le Maroc – Par Abdelhamid Jmahri
Le ministre des Affaires étrangères marocains Nasser Bourita et la haute représentante de l’UE Kaja Kallas à l’issue de la quinzième session du Conseil d’association Maroc-Union européenne à Bruxelles, jeudi 29 janvier 2026
L’Union européenne a adopté une position collective claire sur la question du Sahara marocain. Abdelhamid Jmahri revient sur cette évolution qui marque un tournant diplomatique majeur, fruit d’un contexte international favorable au plan d’autonomie proposé par le Royaume, mais aussi d’une maturation progressive des relations entre Rabat et Bruxelles, façonnée par une dynamique bilatérale dense et des signaux politiques forts. Critiques royales, réajustements stratégiques et nouvelles dynamiques commerciales ont progressivement contribué à faire émerger un cadre de partenariat plus affirmé, ouvrant la voie à une alliance euro-marocaine fondée sur des intérêts convergents et une vision partagée de la stabilité régionale.

Abdelhamid Jmahri
Un tournant historique dans la position européenne
Pour la première fois depuis sa création, et pour la première fois dans l’histoire de ses relations avec le Maroc, l’Union européenne, en tant que bloc géopolitique doté d’une politique étrangère commune, a tranché collectivement sur le dossier du Sahara marocain. Cette prise de position nette, exprimée dans une déclaration officielle conjointe avec la diplomatie marocaine, s’est traduite par un soutien explicite au plan d’autonomie sous souveraineté marocaine, tel qu’approuvé par le Conseil de sécurité des Nations unies.
Cette évolution peut être interprétée comme un écho à une dynamique internationale profonde, marquée par une adhésion croissante à la crédibilité et au réalisme de la proposition marocaine, devenue un cadre onusien de référence depuis octobre 2025 à la suite de l’adoption de la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Toutefois, cette avancée ne saurait être dissociée du travail diplomatique mené par le Maroc lui-même et de la maturation progressive de ses relations avec l’Union européenne.
Une accumulation de soutiens nationaux et régionaux
Avant l’adoption de cette position commune, plusieurs capitales européennes avaient déjà pris des initiatives individuelles en faveur du plan marocain. Madrid, Paris, Berlin et Bruxelles ont ouvert la voie, bientôt suivies par près de vingt-trois capitales européennes. À cette dynamique bilatérale s’est ajoutée une mobilisation régionale, incarnée par des regroupements d’États tels que le groupe de Visegrád, au cœur duquel figure la Pologne, les pays baltes, puis les États scandinaves, rejoints progressivement au sein d’un front nord-européen, la Suède ayant été le dernier pays à s’y rallier.
Parallèlement, les relations entre Rabat et Bruxelles ont longtemps oscillé entre des partenariats stratégiques officiellement proclamés et des phases de tensions ayant parfois freiné, voire paralysé, certaines formes de coopération. Cette alternance a contribué à façonner un cadre plus réaliste et plus exigeant de dialogue politique.
Une décision européenne structurée en trois axes
La nouvelle position européenne, exprimée en marge de la quinzième session du Conseil d’association Maroc-Union européenne, tenue jeudi 29 janvier 2026 à Bruxelles, repose sur trois piliers essentiels, les vingt-sept États membres ayant adopté un cadre commun reconnaissant qu’« une véritable autonomie pourrait constituer l’une des solutions les plus applicables » pour parvenir à un règlement définitif du différend régional.
Le premier axe consiste à inscrire cette orientation dans le cadre juridique de la résolution 2797 du Conseil de sécurité. Le deuxième appelle l’ensemble des parties concernées à s’engager dans des négociations « sans conditions préalables et sur la base du plan d’autonomie ». Le troisième salue la volonté exprimée par le Maroc de préciser les modalités concrètes de mise en œuvre de ce statut d’autonomie.
Le rôle des signaux politiques marocains
Le Maroc a contribué à façonner cette inflexion européenne à au moins deux reprises à travers des messages politiques explicites. Il est largement admis que l’Union européenne figurait parmi les principaux destinataires du discours prononcé par le roi Mohammed VI le 6 novembre 2021, à l’occasion du quarante-sixième anniversaire de la Marche verte. Le souverain y avait affirmé avec clarté que le Royaume n’engagerait plus aucune coopération économique ou commerciale avec des partenaires adoptant des positions ambiguës ou contradictoires qui ne reconnaissent pas l’intégrité territoriale du Maroc.
Dans le même discours, il avait également salué l’attitude de « partenaires internationaux sincères » investissant aux côtés du secteur privé national dans un climat de transparence et de clarté politique. Ce message, à forte portée diplomatique, a contribué à redéfinir les paramètres de la relation entre Rabat et ses partenaires européens, en introduisant un principe de cohérence entre coopération économique et positionnement politique.
Une convergence internationale renforcée
Les prises de position favorables de Washington en faveur de la souveraineté marocaine sur le Sahara ont également trouvé un écho dans le discours des élites politiques marocaines et dans la parole officielle au plus haut niveau de l’État. Cette convergence transatlantique a pesé dans la recomposition des équilibres diplomatiques européens, accélérant la transition d’approches fragmentées vers une position collective structurée.
Dans ce contexte, la reconnaissance progressive du plan d’autonomie comme cadre de référence crédible apparaît désormais comme un marqueur central de la relation stratégique entre le Maroc et l’Union européenne, ouvrant la voie à une coopération plus intégrée, fondée sur la stabilité régionale, la sécurité et les intérêts économiques communs.
Les critiques royales et la dénonciation du double discours européen
Avant ce tournant, le roi Mohammed VI avait ouvertement critiqué ce qu’il qualifiait de « jeu à double face » de certaines élites européennes dans l’espace maghrébin. Dans son discours du 20 août 2021, à l’occasion du soixante-huitième anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, le souverain avait formulé plusieurs reproches de fond. Il avait notamment souligné que certains pays européens, pourtant considérés comme des « partenaires traditionnels », restaient prisonniers de la défense de leurs intérêts économiques, de leurs marchés et de leurs sphères d’influence dans la région.
Le roi avait également estimé que certaines directions politiques européennes n’avaient pas compris que « le problème ne réside pas dans les systèmes politiques des pays du Maghreb, mais dans leurs propres systèmes, figés dans le passé et incapables de s’adapter aux évolutions ». Cette position ferme s’est accompagnée d’autres développements, en particulier à la suite de rapports attribués à l’Allemagne, que le souverain avait jugés comme ayant dépassé toutes les limites. Ces documents recommandaient non pas de soutenir les efforts marocains dans un esprit d’équilibre régional, mais de freiner sa dynamique de développement sous prétexte qu’elle créerait des déséquilibres entre pays maghrébins.
Une phase de tension suivie d’un rééquilibrage en faveur de Rabat
Cette période a marqué l’un des moments de tension les plus élevés dans l’histoire des relations entre le Maroc, d’une part, et l’Union européenne ainsi que plusieurs de ses États membres, d’autre part. Elle a toutefois été suivie d’un vaste processus de clarification politique qui a progressivement modifié les rapports de force en faveur de Rabat.
L’enchaînement des soutiens exprimés par plusieurs capitales européennes au dossier marocain, notamment celles disposant d’un poids déterminant dans l’orientation des positions internationales, a constitué un indicateur fort de ce basculement. De nombreux analystes et responsables marocains estiment ainsi que le Royaume est parvenu à instaurer une forme de « jumelage stratégique » avec des partenaires européens qu’il avait pourtant critiqués avec fermeté quelques mois auparavant.
L’ombre américaine et l’affirmation d’un nouveau positionnement marocain
Toute analyse de cette séquence diplomatique ne peut faire abstraction du rôle des États-Unis et de leur influence indirecte sur les évolutions politiques qui ont affecté le Maroc à cette période. Les avancées positives issues de la reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara ont trouvé un écho dans le discours politique national et dans la parole officielle du chef de l’État.
Le roi Mohammed VI avait alors clarifié la position du Royaume en répondant aux accusations selon lesquelles le Maroc aurait été la cible de pressions en raison d’un changement de cap stratégique. Il avait rejeté cette interprétation, affirmant que le Maroc avait effectivement évolué, mais pas dans le sens souhaité par certains partenaires. Il a fermement rappelé que le Royaume refuse toute atteinte à ses intérêts supérieurs, tout en demeurant attaché à l’établissement de relations solides, équilibrées et constructives, en particulier avec les Etats voisins.
Une maturation européenne soutenue par les initiatives marocaines
Ces évolutions ont donc culminé avec l’adoption de la position européenne unifiée. Deux facteurs majeurs ont contribué à ce réajustement. Le premier concerne la signature d’accords commerciaux agricoles et halieutiques intégrant les produits originaires des provinces du Sud. Cette décision a constitué une réponse politique directe au harcèlement judiciaires hostiles devant les instances européennes. Le Parlement européen a ainsi approuvé ces accords à une large majorité de 359 voix, traduisant l’engagement institutionnel en faveur de la formule retenue par la Commission européenne, qui reconnaît officiellement les régions de Laâyoune-Sakia El Hamra et de Dakhla-Oued Eddahab dans les échanges commerciaux.
Le second facteur réside dans l’organisation par le Maroc d’une rencontre géopolitique de haut niveau consacrée aux perspectives de coopération avec l’Union européenne. L’objectif affiché par Rabat était de dépasser le modèle traditionnel de coopération fondé sur l’aide et l’assistance pour évoluer vers un partenariat de nature stratégique.
Vers une alliance euro-marocaine structurée
Cette nouvelle orientation a fortement imprégné les travaux de la commission de haut niveau ayant servi de cadre politique à l’annonce du positionnement européen sur la question du Sahara. Le projet d’alliance maroco-européenne s’inscrit désormais dans une logique de « prospérité partagée », faisant du Maroc un acteur maghrébin et continental central pour l’Europe.
Cette dernière cherche à réussir sa transition géopolitique dans l’espace euro-méditerranéen, marqué par l’émergence de nouveaux acteurs au sud de la Méditerranée via la Libye, la Tunisie, puis les zones du Sahel et du Sahara. L’ambition européenne dans ce contexte est d’élever la relation avec Rabat à un niveau supérieur. La commissaire européenne chargée des affaires méditerranéennes, Dubravka Šuica, a résumé cette dynamique en affirmant que « notre partenariat avec le Maroc est plus fort que jamais », le qualifiant d’unique par sa nature, fondé sur des ambitions communes, des intérêts convergents et une confiance mutuelle.
Des contrastes persistants sur la rive sud de la Méditerranée
Sur la rive sud de la Méditerranée, la situation demeure contrastée. Les relations entre l’Union européenne et des pays comme l’Algérie, la Tunisie et la Libye restent marquées par des tensions multidimensionnelles, qu’elles soient d’ordre politique, sécuritaire, commercial ou liées aux droits humains. Ces frictions illustrent les recompositions en cours dans l’espace euro-méditerranéen et ouvrent un autre chantier d’analyse, tant les équilibres régionaux continuent d’évoluer rapidement. Un volet qui mérite prospection et analyse.