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Violence et désordre à Achoura : comprendre les racines d’un mal social – Par Bilal Talidi
Les rues de Salé et Casablanca ont été le théâtre, samedi, d’épisodes de violence alarmants lors des célébrations de l’Achoura. Jets de pierres sur les forces de l’ordre, incendies de rue, explosions de pétards, feux d’artifice sauvages… Ces scènes ont semé la panique
Les célébrations de l’Achoura à Salé et Casablanca ont dégénéré en scènes de violences et de désordre, révélant des tensions sociales profondes. Bilal Talidi décrit un phénomène de société qui entre tolérance ambigüe des autorités, dérive des rituels religieux et perte de repères chez une jeunesse en mal d’expression, appelle une analyse sereine et lucide pour dépasser les réactions idéologiques hâtives.

Une fête religieuse dévoyée par des dérives agressives
Les rues de Salé et Casablanca ont été le théâtre, samedi, d’épisodes de violence alarmants lors des célébrations de l’Achoura. Jets de pierres sur les forces de l’ordre, incendies de rue, explosions de pétards, feux d’artifice sauvages… Ces scènes ont semé la panique, notamment devant des établissements scolaires, où des groupes de jeunes, majoritairement mineurs, se sont adonnés à des actes d’intimidation et de provocation.
Bien que l’Achoura soit une fête à connotation religieuse, elle s’est historiquement entremêlée à des pratiques sociales variées. Aujourd’hui, ces rituels ont muté vers une forme d’exutoire adolescent, où l’euphorie semble ne pouvoir s’exprimer qu’à travers la transgression, l’agression, voire la mise en danger d’autrui. On assiste ainsi à une perte du sens religieux initial au profit de comportements anarchiques.
Face à ces débordements, l’attitude des autorités interpelle. Longtemps, une forme de tolérance a prévalu, fondée sur l’idée du respect des rites populaires. Mais cette position a dû, à plusieurs reprises, céder devant la montée des violences, conduisant à l’interdiction des pétards ou au déploiement de forces de l’ordre près des écoles pour sécuriser les élèves et le personnel enseignant.
Ce dilemme révèle une tension permanente entre deux impératifs : d’un côté, garantir la liberté d’expression religieuse ; de l’autre, protéger l’ordre public et la sécurité des citoyens. Or, l’équilibre est difficile à maintenir lorsque les célébrations deviennent un prétexte à des troubles organisés par une jeunesse livrée à elle-même.
Une jeunesse marginalisée, moteur involontaire de la violence
Le profil des jeunes impliqués dans ces événements est révélateur. Majoritairement adolescents ou mineurs, ils semblent coupés de toute compréhension religieuse du rituel qu’ils célèbrent. Leurs actes s’inspirent de gestes agressifs hérités de pratiques anciennes – comme les jets d’eau ou d’œufs – mais qui ont aujourd’hui basculé dans une escalade de violence mettant en péril la sécurité publique.
Autre point crucial : la localisation des incidents. Ils se sont produits dans des quartiers populaires connus pour leur précarité sociale, notamment à Sidi Moumen à Casablanca, tristement célèbre depuis les attentats du 16 mai 2003. Ce quartier a pourtant bénéficié, ces dernières années, de politiques publiques dites « intégrées » censées offrir des alternatives aux jeunes. Le retour de la violence interroge ainsi la continuité et l’efficacité de ces politiques
Une crise de valeurs et de repères culturels
Pourquoi ces violences émergent-elles aujourd’hui, alors qu’elles étaient absentes ces dernières années ? Est-ce le signe d’un changement dans la manière d’exprimer une colère sociale refoulée ? Ou bien une manifestation du vide culturel et spirituel auquel se heurte une jeunesse désorientée ?
Certains commentateurs pointent du doigt la culture populaire actuelle, en particulier certains artistes accusés de véhiculer des messages violents ou hédonistes. Mais cette explication, bien que séduisante, reste insuffisante. Pourquoi, dans ce cas, ces débordements ne se produisent-ils pas après des concerts ou événements culturels, mais précisément lors d’un moment de fête religieuse ?
Cette interrogation souligne l’importance de ne pas tomber dans des explications idéologiques simplistes. Il ne s’agit pas de disculper les choix culturels officiels ni de nier leur influence possible sur les imaginaires des jeunes. Mais réduire les actes de violence à une simple réaction à des politiques culturelles perçues comme permissives serait une erreur de diagnostic.
Une politique publique à repenser
Le fait que ces violences aient eu lieu dans des zones qui ont été ciblées par des politiques sociales dites « intégrées » pose la question de leur continuité et de leur efficacité. Si l’on admet que ces politiques ont été interrompues, alors les faits actuels soulignent un besoin urgent de les relancer. Si elles ont été maintenues, alors il faut en interroger la pertinence et leur capacité à évoluer avec les changements sociétaux.
La racine du problème semble liée à une jeunesse en quête de sens, livrée à un vide éducatif, culturel et religieux. C’est donc bien une crise des modèles et des référents que traverse une partie de la société. Et cette crise appelle une réponse globale : repenser les politiques culturelles, renforcer la présence éducative et spirituelle auprès des jeunes, et redonner à la fête religieuse sa dimension civique et apaisée.
L’école en première ligne de l’échec éducatif
Cela signifie que les responsables directs du phénomène sont, en premier lieu, l’école, ensuite les canaux culturels et artistiques chargés de la diffusion des valeurs, et enfin les institutions religieuses dont le rôle est de clarifier toutes les questions liées à la religion – qu’il s’agisse de savoirs, de croyances, de cultes ou de rituels.
L’échec de l’école à prémunir les élèves contre les comportements agressifs dirigés contre la société et les forces de l’ordre démontre que notre modèle éducatif nécessite une refonte fondamentale. Il traduit également une insuffisance dans l’intégration des valeurs dans l’enseignement, soit parce que cette dimension est absente, soit parce qu’elle est mal dispensée, ou administrée à faible dose par rapport à l’effort consenti pour les volets cognitif et technique.
Une politique culturelle complaisante à réévaluer
La politique culturelle actuelle, qui s’abrite derrière des slogans tels que « offrons aux jeunes ce qu’ils aiment », « suivons les expressions des jeunes » ou encore « reflétons les mutations de leurs valeurs », mérite d’être entièrement reconsidérée. Lorsque des sociétés vivent des phénomènes graves, comme ceux observés récemment à Salé et Casablanca à l’occasion de l’Achoura, il devient impératif de dépasser la logique d’un « modèle culturel au service des équilibres politiques ».
À la place, il faut promouvoir une politique culturelle qui oppose un veto clair à toute forme d’expression qui, d’une manière ou d’une autre, sert à déstabiliser l’ordre public, encourage la transgression des lois ou véhicule des contenus contraires au système de valeurs qui fonde la société.
Dans les espaces privés, ce sujet peut faire l’objet de débat. Mais dans l’espace public, il s’agit d’une ligne rouge : aucun contenu culturel susceptible d’avoir un impact néfaste – même mineur – ne peut être toléré, d’autant que la principale cible est une jeunesse encore mineure et influençable.
La religion absente là où elle devrait éclairer
Les institutions religieuses sont directement concernées par cet événement. Ce qui est regrettable, c’est que l’unification des prêches du vendredi dans le cadre de la politique de « rationalisation du discours religieux » n’a pas pris en compte cette occasion. Aucun prêche du vendredi n’a été consacré à replacer l’Achoura dans sa véritable dimension religieuse. Aucun effort n’a été consenti pour libérer les rituels de cette fête des tensions doctrinales entre sunnites et chiites, ni de l’héritage judaique qui les entoure, ni pour les encadrer selon les constantes religieuses de la nation maghrébine.
Aucune orientation claire n’a été proposée pour guider la manière de célébrer l’Achoura dans un esprit à la fois religieux et civique.
Mouvements religieux : critiques sans action
Mais le problème ne se limite pas à l’acteur religieux officiel. Il concerne aussi les mouvements de prédication, qui se contentent de critiquer les autres ou de juger les politiques culturelles, sans jamais s’interroger sur leur propre rôle dans l'encadrement du fait religieux, dans l’accompagnement des jeunes et leur protection contre l’extrémisme, la déviance ou la violence.
Ces mouvements, pourtant bien implantés dans les quartiers et actifs dans les réseaux sociaux, doivent également se remettre en question : ont-ils échoué à offrir une alternative spirituelle crédible et rassurante ? Ont-ils su transmettre une religion apaisée et constructive, en phase avec les défis de la jeunesse contemporaine ?