Culture
Mohamed Benaïssa : L’empreinte indélébile d’un homme dans l’âme d’Assilah
Asilah, petite ville marocaine simple et discrète, devenue, grâce à Mohamed Benaïssai, un haut lieu de culture et de dialogue international
Jusqu’à ses derniers instants, Mohamed Benaïssa n’a cessé de prononcer le nom d’Assilah, sa ville bien-aimée. Fondateur visionnaire de son célèbre festival culturel, diplomate, intellectuel et homme de cœur, il a veillé à ce que l’esprit d’Assilah perdure. Aujourd’hui disparu, Hatim Betioui revient sur son parcours pour dire combien sa présence continue de flotter sur les ruelles peintes de cette cité marocaine, devenue un symbole vivant d’ouverture, de culture et de beauté.

En présence de l’absence de Mohamed Benaïssa
Mohamed Benaïssa. Jusqu’à sin dernier souffle, il a murmuré le nom de sa bien-aimée “Asilah”, laissant derrière lui de nombreuses recommandations à son sujet, veillant à préserver l’âme de la ville, sa mission, sa portée rayonnante à travers le monde, et son image lumineuse d’un Maroc pluriel, tolérant, ouvert… et prometteur.
Pour la première fois depuis plus de 45 ans, Benaïssa est absent des activités du Moussem culturel d’Assilah dans ses éditions printanière, estivale, et bientôt automnale. Pourtant, son esprit reste et restera présent, planant au-dessus de cette petite ville marocaine simple et discrète, devenue, grâce à lui, un haut lieu de culture et de dialogue international.
Tout s’est déroulé comme il l’avait voulu et prévu. Depuis son lit de malade, Mohamed Benaïssa avait défini les grandes lignes du programme de la 46e édition d’Assilah, afin d’alléger le fardeau de son absence pour ses collègues de la Fondation du Forum d’Assilah et d’assurer la fluidité de l’organisation, comme il en avait l’habitude toute sa vie.
« Si je vis, je viendrai avec vous comme tout un chacun. Et si je pars, que Dieu vous aide à poursuivre le chemin », répétait-il.
Un homme d’État et de cœur
Je l’ai accompagné de loin, enfant d’Assilah grandi dans l’ombre bienveillante de son festival culturel, trouvant mon épanouissement dans l’atelier des enfants du Palais de la Culture. Je l’ai ensuite côtoyé de près, au fil des années et des expériences.
Pour mes amis et collègues de l’Association Al-Mouhit — devenue plus tard la Fondation du Forum d’Asilah — et pour moi-même, Ssi Mohamed était une figure aux multiples dimensions : intellectuel, homme politique, diplomate, artiste, guide, enseignant, pédagogue… mais avant tout, un être profondément humain, dont l’humanité exceptionnelle transparaissait dès le premier contact.
Je me souviens, enfant, m’être trouvé à ses côtés devant une fresque en cours de réalisation. J’avais jeté un papier par terre. Il l’a vu, s’est penché calmement pour le ramasser et l’a mis dans une poubelle proche. Il ne m’a pas adressé un mot, mais j’ai compris la leçon. Depuis ce jour, je suis devenu très sensible à la question et même voir quelqu’un jeter quoi que ce soit dans la rue m’est devenu insupportable.
Ce que Mohamed Benaïssa a réalisé à Asilah durant plus de quatre décennies est avant tout un accomplissement au service de l’humain. Son parcours, aussi bien culturel que politique et diplomatique, a toujours été guidé par une forte dimension humaine.
Asilah, une utopie réalisée
Dès le lancement de son projet de développement culturel à Asilah, il a misé sur l’enfant comme pilier de l’avenir, s’efforçant de lui offrir un environnement propre et inspirant, propice à la créativité et à une vision du monde positive, empreinte de beauté et d’art. C’est ainsi qu’est née l’idée de peindre des fresques murales dans les ruelles de la médina.
Sur son côté humain, l’ancien ministre et ambassadeur Abdelslam Baraka m’a raconté qu’à 32 ans, lorsqu’il fut nommé ministre délégué chargé des relations avec le Parlement — alors que Ssi Mohamed occupait déjà un poste ministériel — il avait ressenti une certaine froideur de la part de ses collègues à cause de son jeune âge. Benaïssa l’invita alors à dîner chez lui pour briser la glace et faciliter son intégration au sein du gouvernement. Baraka n’a jamais oublié cette affective attention.
Une anecdote que Benaïssa lui-même aimait raconter : lorsqu’il fut nommé ministre de la Culture en 1985, il croisa un collègue dans un grand hôtel de Rabat. Visiblement troublé, ce dernier lui lança sans détour : « Le poste de ministre est trop grand pour toi. Un secrétariat d’État t’aurait suffi ! » Benaïssa, avec son calme habituel, répondit : « Il semble qu’il y ait eu une erreur, car on m’a nommé ministre. »
Il était connu pour sa grande tolérance et son ouverture. Même lorsqu’on l’attaquait, il évitait les confrontations inutiles, espérant toujours que la vérité finisse par triompher.
Son aventure avec le projet d’Asilah fut loin d’être aisée. J’ai été témoin, d’abord à distance, puis de plus en plus près, des difficultés qu’il affrontait. Grâce à sa persévérance, sa patience, sa bienveillance et à un soutien royal indéfectible, il les a toutes surmontées.
Le roi Hassan II a joué un rôle déterminant dans le soutien au Moussem. Ayant perçu la portée du projet, il désigna son fils, alors prince héritier Sidi Mohammed, président d’honneur du festival dès ses débuts. Ce soutien s’est poursuivi sous le règne de Mohammed VI, qui visita Asilah en 1978, à l’âge de 15 ans, lors de la première édition, découvrant alors les ateliers d’art du Palais de la Culture. Depuis, l’attention royale n’a jamais failli.
Une présence qui survivra à l’absence
Ceux qui se souviennent d’Asilah avant 1978 peuvent mesurer l’ampleur de la transformation. Lorsqu’il lança son projet, certains le prirent pour un rêveur ou même un illuminé. Il avait pourtant foi en une maxime : un brin de folie — ou beaucoup — est souvent ce qui fait l’histoire.
Parler de Mohamed Benaïssa ne peut se résumer à ces quelques lignes. Il a servi sa ville avec loyauté, porteur d’innombrables idées et rêves qu’il voulait réaliser. Mais la volonté divine en a décidé autrement.
Jusqu’à sa dernière heure, il répétait encore et encore le nom de sa chère Asilah, confiant de nombreuses recommandations pour préserver l’âme, la mission, le rayonnement et la belle image de cette ville, incarnation d’un Maroc multiple, tolérant, ouvert… et plein de promesses. Pour longtemps, son esprit habitera encore les rues et les murs de la cité.