Culture
« Omar l’étranger » « ??? ?????? » de Selma Mokhtar Amanatou Allah – Par Samir Belahsen
Le récit démarre par un événement dramatique : Omar, un médecin, découvre sa propre mort, regardant sa dépouille qui git dans le sang devant un miroir de son appartement luxueux.
Dans Omar l’étranger (« عمر الغريب »), Selma Mokhtar Amanatou Allah signe un roman bouleversant sur l’identité, l’abandon et la quête de sens. À travers la voix d’un médecin qui revisite sa propre vie après sa mort, l’auteure explore les traumatismes de l’enfance sans racines, les blessures sociales et les stigmates d’un Maroc en mutation. Porté par une narration introspective et puissante, écrit Samir Belahsen, ce texte s’inscrit dans la continuité d’une littérature marocaine lucide, qui donne voix aux enfants oubliés et aux silences étouffés d’un pays.

Par Samir Belahsen
« Omar m’a tué… »
Selma Mokhtar Amanatou Allah / « عمر الغريب » p269
« On n’est pas orphelin d’avoir perdu père et mère, mais d’avoir perdu l’espoir. » Proverbe malien
Omar l’étranger « عمر الغريب » est une œuvre de la romancière marocaine Selma Mokhtar Amanatou Allah.
Salma Mokhtar Amanatou Allah est une écrivaine marocaine née à Rabat, d'origine mauritanienne-égyptienne. En 2016, elle a publié un recueil de nouvelles « TGV » avec le soutien du ministère de la Culture, et le roman « Le gardien de la grâce » en 2018.
L’histoire
Le récit démarre par un événement dramatique : Omar, un médecin, découvre sa propre mort, regardant sa dépouille qui git dans le sang devant un miroir de son appartement luxueux.
Il s’en suit une plongée introspective, l'âme d'Omar s'extrait de son corps, avec un flot de souvenirs, il tente de recomposer son existence et de saisir la main qui l'a tué.
Enfant abandonné à la naissance, il a grandi « sans identité », dans la violence, l'humiliation et l'absence d'affection.
Même son ascension sociale méritée n'a pas suffi à effacer les cicatrices et les stigmates de son enfance entre traumatismes et quelques rares rêves.
Traversé par une profonde angoisse existentielle, il était toujours en quête d'un sens et d'une identité.
L’histoire se développe comme un questionnement rébarbatif : « Qui m'a tué ? »
La question des enfants abandonnés ou sans identité occupe une place centrale dans le roman. L’enfant né de parents inconnus, privé de tendresse, nourri d'humiliation est en quête identitaire douloureuse.
La narration débute par la fin : La mort violente du médecin. L’histoire retrace à rebours le film de sa vie, une tentative désespérée de comprendre le destin, les blessures et les échecs qui ont mené Omar à cette fin.
La fatalité, omniprésente, renvoie à la difficulté d'échapper aux ombres de l'origine, du passé et de la question de l’identité.
Selma Mokhtar Amanatou Allah interroge les constructions sociales, de la famille à la religion.
Elle aborde la problématique du religieux, opposée au fanatisme, elle pose la question de la responsabilité sociale dans le genre des plus démunis. Elle souligne le poids des discours, des normes sociales, mais aussi et surtout cette atmosphère collective marquée par l'exclusion et la violence symbolique.
Elle aborde par la voix du médecin les thèmes du désir réprimé, de la solitude existentielle et des frustrations corporelles et affectives.
En filigrane et en finesse, le roman aborde les transformations sociales et politiques du Maroc postindépendance. Cette toile de fond enrichit le parcours du héros et situe son malaise dans le contexte d’un malaise collectif plus large.
Le roman de Selma Mokhtar Amanatou Allah se distingue par une construction narrative finement élaborée. Le texte alterne introspection et interactions sociales, retours sur l'enfance, ouverture philosophique sur la filiation, les racines, les questionnements sur le destin et sur le sens de la vie et de la mort.
Enfants abandonnés dans la littérature Marocaine
Cette thématique des enfants abandonnés occupe une place considérable dans la littérature marocaine moderne.
La figure de l'enfant « souffrant » ou « abandonné » est utilisée comme révélateur des défaillances sociales, familiales et économiques du Maroc moderne.
Dans la littérature Marocaine, surtout en langue française, on trouve l'enfant abandonné à travers des images multiples : l'enfant témoin, l'enfant évadé, l'enfant violenté, l'enfant adulte prématurément et l'enfant fragile.
Elles incarnent la marginalisation, la violence urbaine, l'errance, l'exploitation et l'absence de protection familiale ou institutionnelle.
Loin du discours officiel de « l’aam zine », plusieurs auteurs révèlent les réalités du vécu de ces enfants et dénoncent les structures qui produisent leurs souffrances.
Mahi Binebine dans « Les étoiles de Sidi Moumen » (2010) avait mis en scène des enfants livrés à eux-mêmes dans les périphéries urbaines. Un monde de brutalités physiques et de misère sociale.
On doit citer aussi : Le pain nu de Mohamed Choukri, Harrouda de Tahar Ben Jelloun, « Les enfants des rues étroites » et « Messaouda » d’Abdelhak Serhane, et « La porte de la chance » d’El Mostafa Bouigane. :
Dans toutes ces œuvres, la solitude, la précarité et l'abandon des enfants servent de révélateur et de prisme critique de la réalité marocaine sociale du Maroc contemporain.
L'enfant abandonné n'est pas traité par cette littérature seulement une victime ; il est surtout le miroir des défaillances de la société marocaine. Il devient le support d'un appel à la justice, à la solidarité et à la reconnaissance des droits fondamentaux de l'enfance.
Ces récits individuels tentent de réveiller la conscience collective et osent rêver un autre avenir …
La crise globale de la jeunesse et de l’enfance au Maroc, accentuée par la pauvreté urbaine, l'éclatement du modèle familial traditionnel et l'inefficacité notoire des dispositifs de protection sociale. La littérature prend alors le relais pour briser ces tabous, visibiliser ces réalités et ouvrir des perspectives de changement…