A la fois toile et plafond, le Tataoui, un trésor ancestral sous la menace de la modernité

A la fois toile et plafond, le Tataoui, un trésor ancestral sous la menace de la modernité

Le tataoui est en soi un tableau, un clayonnage de plafond de l'étage supérieur des habitats traditionnels l’Anti-Atlas. Il tient son nom de l’oued Tata, qui est un affluent du Drâa, région où il semble être le plus répandu et sa dénomination s'est généralisée pour désigner les plafonds décorés en fibres végétales,

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Dans la province de Tata, l’art du plafond Tataoui, hérité de siècles de savoir-faire, continue de fasciner par sa créativité et son élégance. Entre patrimoine architectural et symbole culturel, cette technique unique cherche aujourd’hui à se réinventer et à se transmettre aux nouvelles générations.

Une architecture qui relie terre et spiritualité

Les plafonds Tataouis se distinguent par une technique artisanale raffinée, reposant sur l’usage de troncs de palmier, de bois d’arganier, de bâtons de laurier-rose et de fibres d’alfa. Agencés avec précision, ces matériaux donnent naissance à des motifs décoratifs inspirés de la nature, des traditions islamiques et des symboles amazighs. Rouge, noir et teintes naturelles se mêlent harmonieusement pour orner ces toits, véritables œuvres d’art à part entière.

Vu comme un tableau, le Tataoui s’impose comme une œuvre d’abstraction géométrique, où la répétition des formes — losanges, carrés, diagonales — et l’entrelacement des couleurs vives composent une partition visuelle proche du constructivisme ou de l’Op Art. Mais là où Mondrian ou Vasarely exploraient l’universel par la rigueur mathématique, le Tataoui exprime une poétique enracinée, héritée du génie artisanal amazigh et islamique. Chaque segment, chaque teinte — rouge profond, vert vif, jaune solaire, noir intense — semble à la fois structurer l’espace et lui donner une vibration spirituelle. Plus qu’un simple décor, ce plafond peint par les mains d’artisans anonymes devient un langage plastique qui transcende sa fonction architecturale, rejoignant, par d’autres voies, les grandes explorations modernes de l’abstraction.

Au-delà de leur fonction architecturale, les plafonds Tataouis incarnent un lien spirituel profond avec la terre et les espaces de vie. Présents dans les maisons anciennes, les mosquées ou encore les recoins intimes des bâtiments traditionnels, ils traduisent une esthétique où l’équilibre et la symbolique jouent un rôle essentiel.

Une technique menacée par la modernité

Si le Tataoui reste un joyau du patrimoine local, sa pérennité est aujourd’hui fragilisée. L’évolution urbaine, l’usage croissant de matériaux modernes et le désintérêt d’une partie de la jeunesse pour les métiers traditionnels mettent ce savoir-faire en danger. La baisse de la demande réduit les perspectives pour les artisans, accentuant le risque de disparition de cette pratique ancestrale.

Pour Ahmed Bahsine, maître artisan et figure emblématique de cette tradition, préserver le Tataoui est un devoir collectif : « La préservation de ce patrimoine concerne toute la communauté », affirme-t-il. À ses yeux, transmettre ce savoir-faire n’est pas seulement un acte culturel, mais aussi un engagement citoyen envers l’identité et la mémoire du territoire.

Préserver pour mieux valoriser

Tenant compte de ces enjeux, le ministère du Tourisme, de l’Artisanat et de l’Économie sociale et solidaire a lancé, avec l’appui de l’UNESCO, un programme baptisé Trésors des Arts Traditionnels Marocains. À Tata, une formation de neuf mois encadrée par Ahmed Bahsine a permis à dix jeunes d’apprendre les techniques du plafond Tataoui. Entre ateliers pratiques et restaurations de bâtiments patrimoniaux, notamment dans les oasis du Drâa, cette initiative a offert un cadre concret pour transmettre les gestes et les secrets de cet art.

Pour les jeunes formés, la maîtrise du Tataoui ne se limite pas à un apprentissage technique. C’est aussi une source de fierté et une opportunité économique. En intégrant cet art décoratif dans des projets d’écotourisme ou d’architecture durable, ils envisagent de donner une nouvelle vie à ce patrimoine et de créer une valeur ajoutée locale.