Culture
À l’ombre des manuscrits, la souveraineté du savoir : Rabat rallume la flamme du livre arabe – Par Hassan Zakriaa
Le savoir devient ici un enjeu de souveraineté, et le livre, un territoire à défendre. Car dans un monde saturé de flux, de désinformation et d’algorithmes prédateurs, celui qui numérise, conserve et indexe, règne.
Par Hassan Zakariaa
Dans un monde en mutation accélérée, les bibliothèques nationales arabes se cherchent une seconde vie. En accueillant à Rabat le premier Forum dédié à ces institutions, le Maroc met en lumière une ambition collective : refonder la souveraineté culturelle du monde arabe à travers la modernisation numérique et la solidarité du savoir. Mais derrière les discours, c’est un véritable combat civilisationnel qui se joue.
Le livre comme bastion de souveraineté
Ce 2 juin à Rabat, ce n’était pas un simple colloque sur les bibliothèques, mais un manifeste diplomatique et culturel. En conviant les directeurs de bibliothèques, les représentants de l’UNESCO, de l’ALECSO et les délégués des pays arabes à réfléchir ensemble sur l’avenir numérique de la mémoire collective, le Maroc fait plus qu’organiser un forum : il construit une position stratégique.
Mohamed Mehdi Bensaïd, ministre de la Culture, a évoqué un devoir d’unité, rappelant que « la coopération arabe dans ce domaine n’est plus un choix mais une nécessité ». Le savoir devient ici un enjeu de souveraineté, et le livre, un territoire à défendre. Car dans un monde saturé de flux, de désinformation et d’algorithmes prédateurs, celui qui numérise, conserve et indexe, règne.
Géopolitique des bibliothèques : un contre-pouvoir discret
Ce Forum, à l’ombre des palais de Rabat, est aussi une réponse silencieuse mais lucide aux fractures régionales. L’université arabe est fragmentée. Les instituts de recherche sont souvent sous-financés. La production scientifique indigène peine à exister. Face à cela, les bibliothèques – bien tenues, modernisées, connectées – peuvent redevenir des sanctuaires d’intelligence collective.
Loin des slogans, des armes et des chancelleries, ce sont ces lieux silencieux qui, par le maillage du livre, peuvent restaurer une circulation du savoir libre, multilingue, et décentrée. Une géopolitique discrète, mais redoutablement efficace, où les nations arabes se réapproprient leur narration historique et intellectuelle.
La bataille du numérique : IA, manuscrits et mémoire vive
Le thème choisi – l’intelligence artificielle au service des bibliothèques – est un pari audacieux. Car si l’IA est un outil formidable de conservation, d’indexation et de valorisation, elle pose aussi des défis éthiques, politiques et linguistiques. L’UNESCO, par la voix d’Eric Falt, a rappelé le cadre éthique posé en 2021 pour encadrer ces technologies. Le Maroc, pays pionnier dans la numérisation des manuscrits anciens à la BNRM, veut aller plus loin : créer des services intelligents, multilingues, capables de faire dialoguer l’Andalousie avec le Maghreb, Bagdad avec Fès.
Il ne s’agit plus seulement de préserver le passé, mais de lui donner une voix contemporaine. De passer du stockage à la transmission, du livre figé à l’intelligence activée.
Un chantier civilisationnel en cours
Dans cette dynamique, l’apport de l’ALECSO prend tout son sens. Son directeur général, Mohamed Ouled Amar, a rappelé une évidence souvent oubliée : les bibliothèques ne sont pas des musées du papier mais des matrices de citoyenneté, des passerelles entre générations, des centres de gravité culturelle. Elles forment la colonne vertébrale d’un monde arabe en quête de cohérence, à défaut d’unité politique.
Ce que Rabat tente d’esquisser avec ce forum, c’est peut-être un projet plus vaste : redonner sens à une civilisation de l’écrit dans un âge d’images éphémères. C’est la réhabilitation des maktaba comme socle d’un renouveau arabe, au moment où les tensions géopolitiques, les révolutions inachevées et les injonctions économiques menacent d’effacer toute mémoire partagée.