Au Sud de l’âme de Mohammed Achaari - Par Samir Belahsen

Au Sud de l’âme de Mohammed Achaari - Par Samir Belahsen

Dans « Au sud de l’âme » « جنوب الروح », roman emblématique de Mohammed Achaari, on a une prose poétique et méditative qui explore la mémoire collective, l’attachement au lieu et du destin d’une communauté marocaine en proie à l’exil, à la disparition et à la quête identitaire.

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Mohammed Achaari, journaliste, poète, romancier et ancien ministre marocain, est une figure incontournable de la littérature et de la culture du Royaume. À travers ses œuvres, il explore la mémoire collective, l’exil, l’identité et les luttes humaines dans un monde en mutation. Samir Belahsen décrit dans cette chronique un auteur dont l’écriture dense et philosophique offre une réflexion profonde sur le destin, la disparition d’un monde rural et la quête de sens. Achaari s’impose ainsi comme une voix marquante du paysage littéraire marocain.

« Nous sommes les abeilles de l'Univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l'accumuler dans la grande ruche d'or de l'Invisible. »

« Qui parle de vaincre ? Ce qui compte c’est de survivre. » Rainer Maria Rilke

Poète, romancier, nouvelliste, journaliste, homme politique et académicien marocain, Mohammed Achaari est une figure marquante du paysage culturel du Maroc.

Il a été ministre de la Culture et de la communication dans le gouvernement d’alternance de Abderrahmane Youssoufi, puis dans celui de Driss Jettou.

Après la fameuse élection d'Idriss Lachgar à la tête du Parti de l'Union socialiste fin 2012, de socialiste de toujours a déclaré qu'il s'était « lavé les mains de l'USFO » et que le parti était fini et n'existait plus.

Il est né à Zerhoun, la ville sacrée et mystique d’Idriss premier le fondateur de la dynastie Idrisside. S’étendant sur deux collines à la base du mont Zerhoun, la ville surplombe les ruines de Volubilis.

Al Achaari a fait ses études secondaires à Meknès, capitale de Moulay Smail. A Rabat, capitale de souverains alaouites depuis 1912, il a étudié le droit et obtenu son diplôme en 1975.

Cette densité des symboles dans les lieux de son parcours fera de lui l’homme intelligent qu’il est, profond et presque mystique. En interrogeant la société marocaine, notamment à travers la mémoire, l'histoire et l'intime, il appellera ces lieux et ces symboles.

Sur les colonnes d’ Al-Ittihad Al-Ichtiraki , sa chronique en première page عين العقل qui peut se traduire indifféremment par ‘’le bon sens", "le cœur de la sagesse" ou la ‘’Voix de la raison’’, le révélera au grand public...

Le nouvelliste avait publié sa première nouvelle en 1967 « Dans l’attente de la mort du père » sur les colonnes du quotidien istiqlalien Al-Alam.

Le poète a publié des recueils de poésie, dont « Le hennissement des chevaux blessés صهيل الخيل الجامحة » en 1978, « Des yeux vastes comme un rêve   عينان بسعة الحلم» et « Des ailes blanches sur ses pieds أجنحة بيضاء في قدميها »

Il a été lauréat du prix international de poésie Argana en 2021.

Il a publié plusieurs recueils de nouvelles : 

« Une journée difficile يوم صعب»,

 « Jeudi الخميس » en 2024

Le romancier a publié plusieurs romans, on notera : « Au sud de l'âme » en 1996 et « L'arc et le papillon », lauréat du prix Booker arabe 2011, « Trois nuits ثلاث ليال ».

Dans le discours de présentation de Mohammed Achaari comme nouveau membre de l'Académie du Royaume  ( publié sur les colonnes de Quid), le secrétaire perpétuel Abdellatif Lahjomri disait :« L’écriture, chez lui (Achaari), s’élève au rang d’un acte créatif qui reformule la réalité à travers une vision esthétique et intellectuelle unique. L’écriture n’est pas qu’un simple exercice stylistique ou un jeu de langage ; c’est un moyen de comprendre en profondeur les relations qui lient l’individu au monde. »

Lire : Avec Achaari, ‘’les complexités de l’être humain et ses luttes avec sa réalité’’ font leur entrée à l’Académie du Royaume – Par Abdejlil Lahjomri

Chez Achaari quel que soit le genre littéraire, l’écriture reste une façon de redessiner le monde, une quête de sens, un acte philosophique.

Au Sud de l’âme

Dans « Au sud de l’âme » « جنوب الروح », roman emblématique de Mohammed Achaari, on a une prose poétique et méditative qui explore la mémoire collective, l’attachement au lieu et du destin d’une communauté marocaine en proie à l’exil, à la disparition et à la quête identitaire.

L’histoire

Le récit s’articule autour de la lignée des Fersiyouiyine (la famille Fersioui) et du village fictif de Boumendara, qui incarne un Maroc rural en voie de disparition.

Suivant les trajectoires de plusieurs générations, le roman orchestre une fresque bouleversante des illusions, des rêves brisés, une décomposition et un délitement progressif d’une communauté.

Mohammed Fersioui est l’héritier d’un passé que la modernité ronge inexorablement. Des personnages, tels que Yamina, Salem, Kenza, et d’autres habitants du village, sont confrontés à des événements marqués par la mort, la migration, l’oubli et la perte des attaches...

Mohammed Achaari met en scène une galerie de personnages, chacun incarne à sa manière la nostalgie, la lutte contre le destin et la mémoire d'un monde en mutation.

Mohammed Fersioi, personnage central du roman, héritier de la lignée des Fersioui. Il porte le fardeau de la transmission, il devient dépositaire de la mémoire collective du village de Boumendara. Il oscille entre la fidélité aux racines rurales, la confrontation douloureuse à la modernité et la disparition d’un monde.

Salem, proche de Mohammed, traverse comme lui les épreuves du deuil, de la migration et de la désillusion.

Son destin personnel n’échappe pas à celui du village, marquant une certaine résistance face aux secousses collectifs.

Kenza est le symbole féminin de la résilience et de la capacité d'adaptation. C’est la gardienne des rituels, des petits gestes du quotidien qui font la survie de la mémoire. Pleine d’énergie, elle confirme la possibilité de la transformation face au trouble collectif.

Yamina joue un rôle clé dans la dynamique sociale. Elle rappelle les blessures du passé tout en assurant la préservation des liens intergénérationnels. Sa trajectoire représente la persistance du féminin comme force de cohésion et de renouvellement social, dans une société en perte de tout.

Achaari met en scène d’autres personnages secondaires, tous portés par la quête de sens, la hantise de la perte, la désillusion et l'impossibilité du retour. Ils représentent une communauté frappée par l'exil, l'oubli et la sensation de l'abandon.

Ils sont tous porteurs d'une mémoire commune chargée : de douleurs, d’espoirs et de rêves brisés d'un univers rural qui s'efface pour toujours, et dont la richesse psychologique et symbolique est, en fait, la véritable héroïne du roman. Achaari fait de chaque personnage un écho à la grande mélancolie du temps qui passe.

Les morts se succèdent comme autant de jalons tragiques d’une existence précaire, tandis que la quête du retour ou du salut reste sans résolution définitive, elle continuerait…

L’auteur utilise un ton cyclique qui relie la naissance à la disparition, l’espoir à la déception. L’action fait la part belle à l’introspection, à l’analyse des relations interpersonnelles et à la contemplation du destin individuel face à l’Histoire, au destin collectif.

La mort est la seule vérité qui nous reste

Le motif du décès hante tout le texte. Des personnages majeurs sont frappés par des fins abruptes, symptomatiques de la dissolution d’un ordre ancestral.

La mort ici n’est pas seulement un évènement biologique, mais un élément constitutif d’une vision cyclique du temps, elle sépare la vie de l’oubli. Elle annonce la disparition progressive du village et surtout de sa culture.

L’ancrage et l’exil

Le concept de l’ancrage territorial est central dans le roman. Boumendara est certes un espace géographique, mais il représente tout un univers mental, une mémoire collective et une identité menacée.

Les aspirations au retour et les désirs de permanence sont empêchés par l’histoire : guerres, sécheresse, politiques étatiques, exils économiques, qui tous convergent vers la disparition du lieu.

Mémoire

Dans l’anonymat urbain, les personnages, hantés par leur histoire personnelle, échouent à transmettre aux générations suivantes le sens profond de leur héritage : La mémoire villageoise s’évapore, l’identité se morcèle.

La transformation sociale par les femmes

Aux personnages de Kenza et Yamina, l’auteur confie une fonction symbolique, elles sont les moteurs du renouvellement social et du lien à l’espace.

Elles orchestrent les petits changements, perpétuent les rituels, et assurent la survie au désarroi collectif, elles témoignent d’une certaine résilience.

La quête de sens

Avec une lucidité poignante Achaari traite le passage du contexte rural à l’anonymat urbain et la confrontation à la modernité et au déracinement.

Le magma du présent brise toutes les illusions. La seule forme de résistance retenue est la remémoration désolée et la tentative timide de comprendre un Maroc rural disparaissant.

Une écriture dense et philosophique

Achaari choisit une écriture dense, réfléchie, évocatrice, pleines de métaphores et de réflexions philosophiques.

 Le style se distingue par une narration riche en images, mêlant réalisme et poésie. La prose sobre imposer une atmosphère introspective tout en embrassant la complexité des émotions humaines.

Achaari a recours à la lenteur, la répétition et à l’intensité méditative, conférant à l’ensemble une charge symbolique profonde. L’œuvre peut être lue comme la chronique du déclin d’un monde et une méditation universelle sur la mémoire, l’exil, la perte irréparable et la condition humaine.

En contant la destinée de Boumendara, Achaari propose toute une réflexion sur l’appartenance, la mémoire et le sens de l’existence dans une langue sobre, élégiaque et parfois mélancolique.

On sent chez certains personnages et chez Achaari une aspiration nostalgique à une mémoire idéalisée. On retrouve souvent cette aspiration dans la poésie arabe.

On retrouve le poète dans cette dimension lyrique qui accompagne le symbolisme et la réflexion philosophique sur le temps, la mémoire et l'être.