Aux croisements du monde, de cultures mêlées, je suis moi – Par Mohamed Ali Lagouader

Aux croisements du monde, de cultures mêlées, je suis moi – Par Mohamed Ali Lagouader

La culture n’est pas un trophée à brandir ni une étiquette à coller. Elle est ce que nous partageons sans même y penser. Elle est notre façon de manger, de parler, de penser, d’aimer. Elle est collective et intime, stable et mouvante à la fois. Elle nous traverse et nous relie.

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Dans un monde où les frontières se traversent plus vite que les idées reçues, la question de l’identité reste une boussole intérieure. Être marocain, aimer la littérature française, manger avec les mains, parler plusieurs langues, rêver d’Amérique sans renier ses racines… Ce récit littéraire retrace les contours d’une culture multiple, intime et universelle à la fois.

Être soi, malgré les miroirs du monde

Avec le temps, cela devient si évident que l’on n’y pense plus : chaque peuple, chaque individu, semble porter en lui une empreinte singulière – sa langue, sa culture, son regard sur le monde. Est-ce un choix ? Une nécessité ? Une fatalité ? Ou peut-être un processus lent et silencieux, comme le travail de l’eau sur la pierre, façonnant sans bruit ce que nous sommes, génération après génération.

L’histoire nous apprend que les peuples ont toujours migré. Depuis les steppes d’Asie centrale jusqu’aux côtes de l’Afrique du Nord, des foules ont avancé, poussées par la famine, la guerre, la quête d’un mieux-vivre. Nous, Arabes, et avant nous les Berbères, sommes arrivés au Maghreb de cette manière, comme tant d’autres ailleurs. Ce mouvement des peuples, que l’on appelle migration, a toujours sculpté les identités. Les États-Unis, le Brésil, l’Australie, la Nouvelle-Zélande sont nés de ces brassages. Et pourtant, chacun a fini par développer un accent, un mode de vie, une culture propre.

Loin d’ici, mais pas si loin

Aujourd’hui, des milliers de Marocains vivent aux États-Unis. Ils y sont allés, certes, pour une vie meilleure, mais pas uniquement pour « le pain et le miel ». Nombre d’entre eux évoquent avec admiration la démocratie américaine, l’esprit d’initiative, la capacité à entreprendre, à innover. À Mohammedia, un grand MacDo trône au centre-ville, des pizzerias fleurissent, et d’anciens professeurs américains parlent le darija avec aisance.

Mais les flux ne vont pas que dans un sens. Des Américains vivent au Maroc, certains pour des raisons économiques, d’autres pour enseigner, ou tout simplement pour découvrir une autre façon d’être au monde. Et ailleurs, au Sénégal par exemple, plus de 4 000 Marocains vivent et travaillent depuis parfois plus d’un siècle. Alors pourquoi ne sont-ils pas allés en Europe ou en Amérique ? Parce que la quête de sens, d’équilibre, d’appartenance ne suit pas toujours les routes balisées.

La culture, cet ancrage invisible

La culture n’est pas un trophée à brandir ni une étiquette à coller. Elle est ce que nous partageons sans même y penser. Elle est notre façon de manger, de parler, de penser, d’aimer. Elle est collective et intime, stable et mouvante à la fois. Elle nous traverse et nous relie. Elle peut être locale, nationale, individuelle ou universelle.

J’aime manger avec les mains. Je n’échangerais cela ni pour une fourchette en argent ni pour la mode d’un dîner mondain. Est-ce cela être « arriéré » ? Non, c’est juste être soi. Être moderne ne signifie pas singer un style de vie. Je peux aller au cybercafé et voyager en taxi collectif sans que cela n’ôte rien à ma dignité. Je n’ai pas besoin d’un ordinateur dernier cri pour penser le monde. Ce qui compte, c’est ce que je pense.

J’aime le sens du devoir américain, la passion allemande pour la lecture, les romans français du XIXe siècle. Cela fait-il de moi un être déchiré entre des identités ? Non. Cela fait de moi un être ouvert. Un être de mon temps.

Une identité fluide mais fidèle

Lorsque j’écris, je peux le faire en arabe, en français, en anglais. Cela ne me coupe pas de mes racines. Cela m’enrichit. Car ma culture n’est pas une prison, c’est une maison aux fenêtres grandes ouvertes. Ma langue maternelle, c’est celle qui me console, qui me relie aux miens. Mais je ne crains pas d’en apprendre d’autres, d’embrasser d’autres façons de penser. Car la culture n’est pas un territoire à défendre, c’est un espace à partager.

Je n’ai aucune envie d’imposer ma façon de vivre, de parler, de m’habiller. Mais je souhaite être compris. Je n’attends pas d’être accepté pour exister. J’existe, tout simplement, sans la nécessité cartésienne de penser au préalable. Car si pour Philipe Bachelet ‘’Descartes n’est pas Marocain’, les Marocains n’en pensent pas moins. Mais comme je souhaite être compris, j’espère, à mon tour, comprendre l’autre, pas pour le mimer, mais pour mieux me comprendre moi-même.

Ce que je suis, ce que je deviens

Il m’arrive d’assister à des dîners formels où je ne maîtrise pas les codes. Je suis mal à l’aise, sans doute, mais dès que j’en sors, je redeviens pleinement moi-même. Ces expériences m’enseignent la souplesse, pas le reniement.

Je veux comprendre comment les autres vivent, rêvent, échouent ou réussissent. Je veux savoir comment ils résolvent leurs conflits, comment ils construisent leurs espérances. Et je peux le faire depuis chez moi. Grâce à la lecture, à l’école, aux médias. En élargissant mon regard, j’élargis ma culture. Mes auteurs deviennent aussi bien français qu’américains, arabes que asiatiques. Et plus je les lis, plus je deviens moi-même.

Ma culture est arabo-berbère, mais elle est aussi composée d’élans venus d’ailleurs. Je n’ai pas à les opposer. Je n’ai pas à les classer. Il suffit qu’elle m’aille. Qu’elle me tienne debout. Qu’elle me donne de quoi penser, aimer, espérer. Je suis une copie conforme de ce que a Constitution marocaine dit des cultures qui font la culture du Maroc, plus toutes les autres non dites.