Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : ABDELKADER MOUTAA, LA VOIX GRAVE ET PORTEUSE DU CINÉMA MAROCAIN
Quoique des conditions incompréhensibles ont conduit la carrière de Abdelkader Moutaa à évoluer plus vers la télévision que le grand écran, limitant sa longévité dans le cinéma, il a laissé des traces indélébiles avec ces films phares dans la cinématographie marocaine, ou chaque rôle est l'occasion d'explorer les facettes multiples de l'âme marocaine
Figure emblématique du théâtre et du cinéma marocain, Abdelkader Moutaa s’est éteint à Casablanca le 21 octobre 2025, à l’âge de 85 ans. Il fut l’une des grandes voix de la culture nationale, un artiste à la présence rare, qui a traversé plus d’un demi-siècle de création. Si des circonstances obscures ont freiné sa carrière sur grand écran au profit de la télévision, il laisse, écrit Driss Chouika, une empreinte indélébile dans la mémoire du public marocain. Sa disparition clôt un chapitre essentiel de la scène artistique nationale, celui d’une génération pour qui le jeu n’était pas un métier, mais une mission.

Driss Chouika
« Abdelkader Moutaa est parti, emportant avec lui la voix qui ressemblait à la patrie, le visage qui portait la vérité de l'humanité avant d'incarner un quelconque personnage ». Ahmed Bouaroua.
Un silence lourd de signification s'est abattu sur les scènes artistiques marocaines. Le mardi 21 octobre 2025, Abdelkader Moutaa s'est éteint à Casablanca à l'âge de 85 ans (né en 1940 à Derb Sultan à Casablanca), laissant derrière lui un vide immense. La nouvelle, annoncée par la comédienne Amale Temmar sur les réseaux sociaux, a provoqué une vive émotion dans tout le pays. L'onde de choc fut telle que le roi Mohammed VI lui-même a adressé un message de condoléances, saluant la disparition d'« une figure pionnière de la scène artistique nationale » et reconnaissant le parcours riche de plusieurs décennies de l'acteur qui a marqué les scènes théâtrale, télévisuelle et cinématographique marocaines. Derrière l'hommage officiel se dessine le portrait d'un artiste hors pair, dont la carrière épouse l'histoire culturelle du Maroc contemporain. D'une voix inoubliable et d'un jeu d'une rare justesse, Moutaa a incarné pendant plus d'un demi-siècle les contradictions, les sagesses et les absurdités de son pays. Ahmed Bouaroua a bien su exprimer la réalité profonde de cet immense comédien : « Abdelkader Moutaa est parti, emportant avec lui la voix qui ressemblait à la patrie, le visage qui portait la vérité de l'humanité avant d'incarner un quelconque personnage ».
Le parcours d'Abdelkader Moutaa est emblématique, faisant partie d'une génération d'artistes forgés par l'adversité. Né en 1940 dans le quartier populaire de Derb Sultan à Casablanca, il grandit dans un environnement modeste. Orphelin de père dès son plus jeune âge, il est contraint de quitter l'école pour subvenir aux besoins de sa famille. Sa jeunesse est marquée par l'enchaînement de « petits métiers », menuisier, réparateur de vélos, ouvrier dans une saline, qui lui permettent une connaissance profonde des réalités sociales marocaines. Et c'est paradoxalement loin des planches, au sein des activités de scoutisme, qu'il découvre le théâtre. Cette rencontre fortuite est une révélation qui changera le cours de sa vie.
LA VOIX GRAVE ET PORTEUSE DU CINÉMA MAROCAIN
Après des débuts difficiles et la révélation du théâtre, Abdelkader Moutaa s'impose d'abord comme une figure incontournable du théâtre marocain, rejoignant la Troupe de Théâtre Maamoura, où il affine son art aux côtés des pionniers de la scène marocaine avant de connaître une consécration nationale dans le cinéma. Son entrée sur la scène cinématographique coïncide avec l'émergence d'un cinéma marocain d'auteur en quête d'identité. C'est en 1970 qu'il perce véritablement avec le film « Wachma » de Hamid Bennani, film considéré par la critique comme l'un des chefs-d'œuvre du cinéma marocain. Cette œuvre fondatrice, au réalisme poétique et social, offre à Moutaa un rôle à sa mesure : intense, sobre et profondément humain. Il devient ainsi la voix grave et porteuse du nouveau cinéma national.
Son jeu, à la fois subtil et puissant, séduit par sa justesse et sa capacité à incarner des personnages complexes, souvent tiraillés entre tradition et modernité. La carrière cinématographique de Moutaa s'étend sur plusieurs décennies, comme en témoigne sa filmographie riche et diversifiée : de « Wachma » de Hamid Bennani à « The Man Who Sold the World » des frères Noury, en passant par « El Chergui ou le silence violent » de Moumen Smihi puis « Les bandits » de Said Naciri. Quoique des conditions incompréhensibles ont conduit sa carrière à évoluer plus vers la télévision que le grand écran, limitant sa longévité dans le cinéma, il a laissé des traces indélébiles avec ces films phares dans la cinématographie marocaine, ou chaque rôle est l'occasion d'explorer les facettes multiples de l'âme marocaine, avec ses contradictions, ses espérances et ses désillusions.
Ainsi, si le cinéma lui apporte la consécration critique, c'est paradoxalement à la télévision qu'Abdelkader Moutaa doit sa plus grande popularité. Le rôle de Tahar Belferiat dans la série « Khamsa wa Khmis » reste dans toutes les mémoires comme l'incarnation de son art. Ce personnage culte, avec son charisme rustique, son langage populaire et sa manière de représenter le Maroc profond, a marqué des générations de téléspectateurs. Grâce à cette interprétation devenue légendaire, Moutaa dépasse le simple statut de comédien pour incarner une sorte de conscience nationale. Sa voix grave, reconnaissable entre mille, et son jeu à la fois sobre et habité, ont donné à ce personnage une épaisseur humaine exceptionnelle. C'est dans ce rôle qu'il réalise la synthèse parfaite entre son expérience personnelle, il connaissait intimement le Maroc populaire dont il était issu, et son talent d'acteur accompli. Cette voix et ce jeu ont constitué les piliers d'un art sobre et intense. La critique a été unanime pour reconnaître la voix inoubliable et le jeu d'une rare justesse de Moutaa. Cette voix grave, profonde, reconnaissable entre toutes, constituait l'un des piliers de son art. Elle lui permettait d'imposer une présence forte, même dans les silences les plus lourds de signification.
Abdelkader Moutaa restera dans les mémoires comme l'un des visages et des voix les plus authentiques de la culture marocaine. Avec lui disparaît un artiste qui aura su incarner, à travers sa voix et sa présence, la profondeur de l'âme marocaine.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ABDELKADER MOUTAA (LM)
« Wechma » de Hamid Bennani (1970) ; « El Cherqui de Moumen Smihi » (1975) ; « Les bandits » de Said Naciri (2003) ; « L’homme qui a vendu le monde » des frères Noury (2008).