Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : CLAUDIA CARDINALE
C'est véritablement avec « La Fille à la valise » de Valerio Zurlini que Claudia Cardinale obtient son premier grand rôle dramatique, incarnant Aida, une artiste de music-hall sans le sou "que les hommes convoitent puis délaissent".
De La Goulette à Hollywood, Claudia Cardinale a incarné l’élégance et la liberté méditerranéennes tout en imposant son intelligence et son talent dans un univers dominé par les clichés. Avec plus de 150 films et des rôles marquants sous la direction des plus grands maîtres du cinéma, elle a bâti, raconte Driss Chouika, une carrière singulière, guidée par l’indépendance et la défense des valeurs de liberté. Actrice, ambassadrice et femme engagée, elle laisse l’image d’une icône intemporelle qui a su concilier beauté, profondeur et humanité.

Par Driss Chouika
« C'est fantastique parce que j'ai vécu des milliers de vies, pas seulement ma vie… J'aime me glisser dans les personnages avec l'expérience que j'ai de la vie, de ma vie. J'aime jouer, pour la possibilité que cela me donne de vivre, au-delà de la mienne, d'autres vies, d'autres histoires ». Claudia Cardinale.
Née le 15 avril 1938 à La Goulette en Tunisie et décédée le 23 septembre 2025 à Nemours en France, élue en 1957 comme "La plus belle Italienne de Tunisie" qui lui avait ouvert les portes des mondes de la mode puis du cinéma, débutant en 1958 dans un petit rôle aux côtés de Omar Sharif dans "Goha" de Jacques Baratier, Claudia Cardinale est parvenu à construire une fructueuse carrière de plus de soixante ans qui a fortement marqué l'histoire du cinéma, interprétant des roles dans un large et diversifié éventail de genres cinématographiques, du cinéma d’auteurs au cinéma commercial de consommation courante : drames sociaux, westerns spaghetti, comédies à l’italienne, fresques historiques, films de cape et d’épée francais, films de guerre, films mafieux, comédies hollywoodiennes..., environ 150 films ; sans oublier qu’elle a aussi travaillé parallèlement dans les domaines de la musique, du théâtre et de la télévision.
Naviguant ainsi entre les exigences de l'industrie hollywoodienne et la profondeur du cinéma d'auteur européen, forgeant une image unique et originale de beauté méditerranéenne et d'indépendance farouche, elle a pu batir une carrière fantastique, singulière et bien riche qu’elle a exprimé en disant : « C'est fantastique parce que j'ai vécu des milliers de vies, pas seulement ma vie… J'aime me glisser dans les personnages avec l'expérience que j'ai de la vie, de ma vie. J'aime jouer, pour la possibilité que cela me donne de vivre, au-delà de la mienne, d'autres vies, d'autres histoires».
Ayant toujours envisagé son art avec une grande profondeur et un fort engagement personnel, elle a eu le rapport le plus ouvert avec les plus grands réalisateurs du monde avec lesquels elle a collaboré (Luchino Visconti, Federico Fellini, Sergio Leone, Pietro Germi…), précisant : « Je considère que la chose la plus importante, pour bien faire ce métier d'actrice, est l'attitude qu'on adopte vis-à-vis du metteur en scène : il doit se produire une sorte de transfert. Il faut que l'acteur soit en mesure de comprendre ce que le réalisateur attend de lui ».
TALENT, INTELLIGENCE ET DÉFENSE DE LA LIBERTÉ
Ces collaborations avec des cinéastes exigeants lui ont permis d'affirmer son statut d'actrice à part entière, loin des clichés de simple "sex-symbol" auxquels étaient souvent cantonnées les actrices de l'époque. Cardinale elle-même insistait sur cette dimension : "Je n'ai jamais estimé que le scandale et la confession étaient nécessaires pour être actrice. Je n'ai jamais dévoilé mon être ni même mon corps dans les films. Le mystère est très important".
Ses premiers rôles au cinéma, comme dans « Goha » aux côtés d'Omar Sharif, révèlent une présence naturelle devant la caméra. Mais c'est véritablement avec « La Fille à la valise » de Valerio Zurlini qu'elle obtient son premier grand rôle dramatique, incarnant Aida, une artiste de music-hall sans le sou "que les hommes convoitent puis délaissent". Ce personnage complexe lui permet de démontrer toute l'étendue de son talent au-delà de son physique avantageux. A suivi alors la construction d’une carrure cinématographique bien singulière, basée sur un grand talent, une intelligence infaillible et une défense sans concession de la liberté d’esprit et de l'indépendance.
La consécration définitive est venue sous la direction des maîtres italiens. Les années 1960 ont marqué l'ascension fulgurante de Cardinale vers les sommets du cinéma international. Elle devient l'actrice fétiche de deux géants du cinéma italien : Luchino Visconti et Federico Fellini. Avec Visconti, elle tourne d'abord Rocco et ses frères (1960), puis incarne un rôle mémorable dans Le Guépard (1963), aux côtés de Burt Lancaster et Alain Delon. Son interprétation d'Angelica Sedara, jeune femme de condition modeste qui séduit l'aristocratie décadente, est souvent considérée comme l'un des sommets de sa carrière. La même année, Fellini lui confie le rôle de Claudia dans Huit et demi, où elle incarne une idéalisation de la féminité, à la fois sensuelle et mystérieuse.
Forte de sa notoriété européenne, Cardinale conquiert Hollywood avec une série de productions internationales. En 1963, elle incarne la princesse Dala dans « La Panthère rose » de Blake Edwards, aux côtés de David Niven. Suivront des films comme « The Professionals » de Richard Brooks, qu'elle qualifie de "magnifique film", ou « Blindfold » avec Rock Hudson. Mais son rôle le plus marquant dans le cinéma américain reste sans conteste celui dans « Il était une fois dans l'Ouest » de Sergio Leone. Dans ce western épique, Cardinale incarne une ancienne prostituée devenue propriétaire terrienne, apportant une dimension féminine et humaniste à une œuvre par ailleurs extrêmement violente. Elle soulignera plus tard le génie innovant de Leone : « Il a totalement inventé la façon de montrer les détails, les yeux, les mains, fantastique ».
Puis, à partir des années 1970, Claudia Cardinale opère un retour vers des cinémas plus personnels et engagés. Elle tourne régulièrement avec son compagnon, le réalisateur Pasquale Squitieri, dans des films souvent teintés de préoccupations sociales, comme « Blood Brothers » ou « Claretta ». Parallèlement, elle continue de travailler avec des auteurs exigeants comme Werner Herzog. Son engagement dépasse progressivement le cadre strict du cinéma pour embrasser des causes sociales, particulièrement la défense des droits des femmes. Elle devient en 2000 ambassadrice de bonne volonté de l'UNESCO pour la défense des droits des femmes, déclarant : « C'est avec passion et dévouement que je serai attentive aux besoins des femmes et me battrai sans relâche pour leurs droits ».
Le parcours cinématographique de Claudia Cardinale est celui d'une femme qui a su préserver sa liberté et son mystère dans un milieu souvent contraignant. Depuis ses débuts précaires jusqu'à son statut d'icône internationale, elle a toujours choisi ses rôles avec une indépendance d'esprit remarquable. Son héritage dépasse largement sa filmographie impressionnante : elle incarne une certaine idée de la féminité méditerranéenne, à la fois sensuelle et forte, mystérieuse et indépendante.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE CLAUDIA CARDINALE (LM)
« Goha » de Jacques Baratier (1958) ; « Meurtre à l'italienne » de Pietro Germi (1959) ; « La Fille à la valise » de Valerio Zurlini (1960) ; « Rocco et ses frères » de Luchino Visconti (1960) ; « Cartouche » de Philippe de Broca (1962) ; « Huit et demi » de Federico Fellini (1963) ; « Le Guépard » de Luchino Visconti (1963) ; « La Panthère rose » de Blake Edwards (1963) ; « Le Plus Grand Cirque du monde » de Henry Hathaway (1964) ; « Les Professionnels » de Richard Brooks (1966) ; « Il était une fois dans l'Ouest » de Sergio Leone ()1968 ; « L'Audience » de Marco Ferreri (1971) ; « Liberté, mon amour ! » de Mauro Bolognini (1973) ; « Violence et Passion » de Luchino Visconti (1974) ; « L'Affaire Mori » de Pasquale Squitieri (1977) ; « Homicide volontaire » de Pasquale Squitieri (1978) ; « Fitzcarraldo » de Werner Herzog (1982) ; « Henri IV, le roi fou » de Marco Bellocchio (1984) ; « Un homme amoureux » de Diane Kurys (1987) ; « La Révolution française » de Robert Enrico et Richard T. Heffron (1989) ; « Les Cavaliers de la gloire » de Souheil Ben Barka (1990) ; « Un été à La Goulette » de Férid Boughedir (1996) ; « And Now... Ladies and Gentlemen » de Claude Lelouch (2001) ; « Father » de Pasquale Squitieri (2011) ; « Tous les chemins mènent à Rome » d'Ella Lemhagen (2015) ; « L'Île du pardon » de Ridha Béhi (2022).