Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « OUI », UNE SATIRE FÉROCE DE LA SOUMISSION A UN POUVOIR BARBARE
Tourné en Israël dans des conditions bien difficiles, plusieurs techniciens ayant déserté le plateau de tournage, « Oui » du réalisateur israélien Nadav Lapid est un film dramatique qui s’apparente, sur le plan stylistique, au mode bien caricatural et provocateur du cinéaste suédois Ruben Östlund
Avec Oui, présenté à la Quinzaine des Cinéastes à Cannes 2025, Nadav Lapid signe une œuvre radicale et provocatrice qui dénonce la soumission des artistes face à un pouvoir barbare. Entre satire politique, comédie musicale et drame, le réalisateur israélien explore les mécanismes de l’assentiment dans une société fracturée par la guerre et la haine.

Par Driss Chouika
« Le point de départ de "Oui" était toujours "Oui", mais [le scénario initial] était un film sur un artiste qui dit oui au pouvoir, à l'autorité. C'était un film sur l'art et la sensibilité vaincus par la vulgarité, la brutalité, le pouvoir, l'argent ; ce que nous voyons partout dans le monde ». Nadav Lapid.
Tourné en Israël dans des conditions bien difficiles, plusieurs techniciens ayant déserté le plateau de tournage, quelques scènes ayant été tournées au Morbihan en Bretagne (France), présenté en première mondiale au Festival International du Film de Cannes le 22 mai 2025 dans le cadre de la Quinzaine des Cinéastes, dont la sortie est prévue le 17 septembre 2025 en France et le 1er octobre 2025 en Allemagne, « Oui » du réalisateur israélien Nadav Lapid est un film dramatique qui s’apparente, sur le plan stylistique, au mode bien caricatural et provocateur du cinéaste suédois Ruben Östlund.
L’action de l’histoire se situe en Israël, au lendemain de l’attaque de Hamas du 07 octobre 2023. Y. et Yasmine forment un couple d’artistes de second plan, lui étant musicien de Jazz et elle danseuse. Pour survivre, ils vendent leur art, leur âme et leurs corps aux plus offrants. Ils pensent qu’ils contribuent ainsi à réconforter et donner plaisir et joie à leurs concitoyens abattus suite à la terrible attaque du Hamas. Et en récompense de son comportement exemplaire, Y. va etre chargé d’une mission nationale de grande importance : composer un nouvel hymne national à la gloire du pays et réclamant l’extermination du peuple de Gaza.
Le réalisateur exprime clairement son concept filmique en disant : « Je voulais faire un film sur la faiblesse des artistes dans notre monde, la faiblesse des artistes face au pouvoir de l'argent et de la politique, la faiblesse des artistes qui ne sont plus capables de dire "non", qui sont condamnés à dire "oui" dans un monde mauvais ».
UNE SATIRE FÉROCE DE LA SOUMISSION AU POUVOIR
Effectivement, le film se lit d’emblée comme une satire féroce de la soumission à un pouvoir barbare, avec un style visuel chaotique et provocateur à la manière du réalisateur suédois Ruben Östlund, à la différence nuancée que Lapid y mélange plusieurs genres : comédie musicale, satire politique et éléments visuels disruptifs et délibérément provocateurs. Ce qui montre clairement la volonté du réalisateur d’assumer pleinement sa position de cinéaste de la rupture face à la “politique du chaos prônée par le gouvernement d'Israël. Oui, avec “Oui“, le réalisateur confirme sa rupture avec son pays natal et signe une œuvre provocante, chaotique et essentielle qui explore les mécanismes de la soumission et de l'assentiment à un ordre barbare dominant dans une société en guerre ouverte, présentée comme existentielle. Tourné dans la foulée des événements du 07 octobre 2023 et de la guerre qui s'ensuivit à Gaza, le film se présente ainsi comme une satire féroce de la décadence morale israélienne, un maëlstrom cinématographique qui défie les conceptions narratives et formelles conventionnelles. Lapid semble ainsi bien convaincu par la conception de la philosophe et politologue Hannah Arendt sur la culture barbare des pouvoirs totalitaires et fascistes : « La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie ».
Nadav Lapid avait commencé à écrire le scénario de son film avant les attaques du 07 octobre 2023, mais ces événements et leur sanglante répression ont transformé le projet initial, plongeant le réalisateur dans la sidération avant de l'amener à prendre la situation à bras le corps. Le film a été tourné « en temps de guerre », comme l'explique Lapid lui-même, et s'inspire de faits réels, notamment l'initiative de consultants stratégiques qui, quelques semaines après le 07 octobre, ont détourné une chanson israélienne populaire pour en faire un hymne à la vengeance, à la haine et à la tuerie sauvage.
Le film se construit en deux parties bien distinctes : une première heure folle, chaotique et volontairement indigeste, qui plonge le spectateur dans l'univers décadent des fêtes de Tel-Aviv. Puis, une seconde partie plus introspective, où Y., en errance, part à la rencontre de son ancienne amante Leah, qui lui révèle les horreurs du 07 octobre et l'amène à confronter sa propre complicité. L'esthétique du film est délibérément chaotique et disruptive, refusant tout confort visuel ou narratif au spectateur. Le réalisateur multiplie les audaces formelles : un montage saccadé, des mouvements de caméra frénétiques qui produisent une image paraissant déstructurée, des ruptures de ton constantes, naviguant entre comédie musicale, satire politique et drame intimiste ainsi que des effets visuels bien surprenants.
En fin de compte, Nadav Lapid semble assumer ses choix en lançant ce cri rageur, même s’il semble désespéré, dans un contexte bien chaotique. Il en demeure bien convaincu de son travail : « Je pense que c'est un vrai film. […] Le film va dans toutes les directions à la fois. En termes de genre, c'est romantique, c'est une comédie musicale, et c'est un film sur l'amour, sur le couple, sur la famille. Et, bien sûr, c'est un film politique, et c'est un film de guerre, et parfois c'est presque un film d'horreur ».
En tout cas c’est un film à voir.
FILMOGRAPHIE DE NADAV LAPID (LM)
« Le policier » (2011) ; « L’institutrice » (2014) ; « Synonymes » (2019) ; « Le genou d’Ahed » (2021) ; « Oui » (2025).