Cinéma, mon amour de Driss Chouika: LE VOLEUR DE BICYCLETTE, UNE ŒUVRE D’UNE PROFONDEUR HUMAINE INÉGALABLE

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: LE VOLEUR DE BICYCLETTE, UNE ŒUVRE D’UNE PROFONDEUR HUMAINE INÉGALABLE

L’histoire de base est simple : Vivant dans une cité populaire des faubourgs de Rome, père de deux enfants, chômeur depuis deux ans, Antonio Ricci trouve enfin un emploi comme colleur d’affiches. Mais le problème est qu’il se fait voler sa bicyclette, outil indispensable pour l’exercice de son nouveau travail et la survie de sa jeune famille.

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Dans cette nouvelle chronique de sa série "Cinéma, mon amour", Driss Chouika revisite l’un des monuments du septième art : "Le Voleur de bicyclette" de Vittorio De Sica. Œuvre fondatrice du néoréalisme italien, ce film de 1948 transcende les époques par sa profondeur humaine et sa dénonciation des injustices sociales. À travers le désarroi d’un père privé de sa bicyclette, De Sica révèle un drame universel : celui de la dignité perdue face à la misère. Plus de soixante-dix ans après, cette fresque poignante demeure un miroir du courage, de la tendresse et de la lutte silencieuse des humbles pour survivre.

Driss Chouika

« L'essentiel, pour moi, était de montrer que les pauvres et les humbles doivent se voler les uns les autres pour survivre ».

Vittorio De Sica.

Sorti dans l’immédiat après-guerre, en novembre 1948, Oscar du meilleur film étranger en 1949, BAFTA du meilleur film en 1950, déclaré troisième meilleur film de tous les temps, derrière “Le Cuirassé Potemkine“ de Sergueï Eisenstein et “La Ruée vers l'or“ de Charlie Chaplin, par un jury lors de l'exposition universelle de Bruxelles de 1958, faisant partie de la liste des 50 films à voir avant 14 ans établie en 2005 par le British Film Institute, adapté par Cesare Zavattini d’après le roman homonyme de Luigi Bartolini, « Le voleur de bicyclette » de Vittorio De Sica est considéré comme l’un des chefs-d’oeuvre, sinon Le Chef-d’oeuvre fondateur du néoréalisme italien, l’un des courants majeurs dans l’Histoire du cinéma mondial.

L’histoire de base est simple : Vivant dans une cité populaire des faubourgs de Rome, père de deux enfants, chômeur depuis deux ans, Antonio Ricci trouve enfin un emploi comme colleur d’affiches. Mais le problème est qu’il se fait voler sa bicyclette, outil indispensable pour l’exercice de son nouveau travail et la survie de sa jeune famille. Commence alors, dans un désarroi total, la lourde quete à la recherche de cette bicyclette... Sauf qu’avec une histoire apparemment aussi simple, De Sica a réussi à souligner que le système social bien ancré dans les sociétés modernes fait que les plus démunis sont contraints de s'entre-déchirer pour leur simple survie, créant ainsi une boucle de misère sans fin. Il affirme bien que « L'essentiel, pour moi, était de montrer que les pauvres et les humbles doivent se voler les uns les autres pour survivre ». Mais, il précise bien que « Le vrai drame, pour moi, n'est pas tant le vol de la bicyclette que la perte de la dignité du père aux yeux de son fils. La scène finale, où l'enfant prend la main de son père, est la véritable rédemption ». Effectivement, en se concentrant sur un drame apparemment simple et personnel, De Sica a pu atteindre une forme d'universalité qui touche tous les publics, au-delà du contexte italien d'après-guerre.

ŒUVRE D’UNE PROFONDEUR HUMAINE INÉGALABLE

Lorsqu'il sort sur les écrans italiens en novembre 1948, « Le Voleur de bicyclette » de Vittorio De Sica est accueilli avec une certaine froideur, tant par le public que par la critique. Pourtant, ce film allait rapidement entreprendre une conquête du monde, être célébré par la critique internationale, remporter un Oscar honoraire et s'imposer, pour les générations futures, comme une pierre angulaire du cinéma mondial. Soixante-quinze ans plus tard, son statut de « chef-d'œuvre officiel » est si bien établi qu'on pourrait craindre de le retrouver momifié. Il n'en est rien. À le revoir, la force, la fraîcheur et la douloureuse actualité de ce récit d'un homme qui a besoin d'un travail pour assurer la survie de sa famille nous sautent aux yeux avec une intensité intacte. À travers l'apparente simplicité d'une fable sociale, De Sica et son scénariste Cesare Zavattini ont créé une œuvre d'une profondeur humaine inouïe, un manifeste du néoréalisme qui transcende son époque pour parler à toutes les solitudes et toutes les luttes pour la dignité.

En effet, l'Italie de l'immédiat après-guerre est un pays qui rouvre tout juste les yeux et qui cherche dans la fumée des ruines une prise pour se relever. Libéré de l'occupation allemande et du régime fasciste depuis 1945, le pays est confronté à un chômage endémique, à la pénurie et à une inflation galopante. C'est dans ce contexte de désolation et de soif de renouveau qu'émerge le mouvement néoréaliste. Perçu comme une rupture idéologique et esthétique majeure, le néoréalisme cherche à témoigner de la réalité socio-économique du pays sans fard. Il s'agissait de dévoiler la misère ambiante en focalisant les regards sur des personnages ordinaires. Des cinéastes comme Roberto Rossellini, Luchino Visconti et Vittorio De Sica décidèrent alors de porter leur regard non plus sur des héros ou des intrigues fabriquées, mais sur les destins au quotidien d’humbles citoyens. Comme le souligne le critique français André Bazin, le néoréalisme impressionna sur pellicule « le réel chaotique sur le mode du hasard et du fragment. Pour la première fois, le cinéma se met à l’épreuve de la rupture ». Ainsi, « Le Voleur de bicyclette » incarne cette révolution. En partant d'une anecdote quelconque, De Sica la transforme en un « extraordinaire manifeste du cinéma néoréaliste ».

Contre toute attente, le film est le fruit d'une « longue et minutieuse préparation », contrairement à l'impression d'immédiateté et d'improvisation qui s'en dégage. Le tournage eut lieu en extérieur, dans les faubourgs meurtris de Rome, loin des studios artificiels. De Sica fit le choix radical d'employer des acteurs non professionnels. Lamberto Maggiorani, qui incarne Antonio avec son visage expressif et son port particulier, était en réalité un ouvrier dans une usine de la banlieue de Rome. Le petit Enzo Staiola, Bruno, fut quant à lui repéré dans la rue. Cette approche confère aux personnages une authenticité bouleversante. Le réalisateur refusa même un contrat de production juteux proposé par le producteur hollywoodien David O. Selznick, à la condition expresse que le rôle principal soit confié à Cary Grant. Mais, le refus de De Sica fut un acte esthétique et éthique fondamental pour préserver l'intégrité du projet.

Soixante-dix sept ans après sa création, « Le Voleur de bicyclette » n'a rien perdu de sa capacité à émouvoir et à troubler. Il est bien plus qu'un document sur l'Italie de l'après-guerre ; une méditation intemporelle sur la dignité humaine aux prises avec la nécessité économique.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE VITTORIO DE SICA (LM)

« Les enfants nous regardent» (1943) ; « La porte du ciel » (1945) ; « La Sciuscià » (1946) ; « Le voleur de bicyclette » (1948) ; « Miracle à Milan » (1951) ; « Umberto D. » (1952) ; « Station Terminus » (1953) ; « L’Or de Naples » (1954) ; « Le toit » (1956) ; « La ciociara » (1960) ; « Le Jugement dernier » (1961) ; « les séquestrés d’Altona » (1962) : « Mariage à l’italienne » (1964) ; « Un monde nouveau » (1966) ; « Le temps des amants » (1968) ; « Les fleurs du soleil » (1970) ; « Lo chiameremo Andrea » (1972) ; « Le voyage » (1974).