Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: 1917, SIMULATION D’UN PLAN-SÉQUENCE UNIQUE
Filmer La Grande Guerre en un plan-séquence est certes une prouesse technique incroyable et Sam Mendes a joué sur un procédé technique audacieux
Avec 1917, Sam Mendes a offert au cinéma de guerre une expérience inédite : un film conçu comme un plan-séquence unique pour plonger le spectateur dans l’urgence et l’horreur de la Première Guerre mondiale. Inspiré par le récit de son grand-père et sublimé par la photographie magistrale de Roger Deakins, le film oscille, écrit Driss Chouika, entre prouesse technique et vision artistique, divisant la critique tout en s’imposant comme une œuvre marquante de l’histoire du 7e art.

Par Driss Chouika
« L'idée du plan-séquence est née en même temps que l'histoire. Je voulais que le public vive cette urgence et ce voyage en temps réel, avec ces hommes. Je voulais que vous ressentiez chaque minute qui passe, chaque obstacle, et que vous ne puissiez pas vous en détacher. Il n'y a pas de montage pour vous offrir une échappatoire ». Sam Mendes.
Inspiré par un récit raconté au réalisateur par son grand-père Alfred Mendes, dont le scénario a été coécrit en collaboration avec la scénariste écossaise Krysty Wilson-Cairns, sorti en décembre 2019 au Royaume-Uni et aux Etats-Unis, ayant remporté une quantité impressionnante de prix dont deux Golden Globes (Meilleur réalisateur et Meilleur film dramatique), trois Oscars (Meilleure Photographie, Meilleur Mixage Son et Meilleurs Effets Visuels) et six BAFTA Awards dont Meilleur Film, Meilleurs Décors et Meilleure Photographie, entre autres, “1917“ de Sam Mendes est le premier et unique film de guerre américano-britannique réputé être tourné en un plan-séquence en temps réel. En fait, il s’agit d’astuces visuels qui ont permis de simuler un plan-séquence, alors qu’il s’agit de plusieurs plans-séquences, le tournage ayant duré plus de deux mois.
On est le 6 avril 1917, un jour particulièrement fiévreux de la 1ème Guerre Mondiale sur le front Ouest, quand les deux jeunes caporaux anglais, Schofield et Blake, reçoivent l’ordre d’accomplir une mission bien dangereuse, presque impossible : traverser les lignes ennemies pour délivrer un message d’une extrême importance. Il fallait annuler une attaque dévastatrice vouée à l’échec et empêcher ainsi la mort de centaines de soldats, dont le frère de Blake. Ils se lancent alors dans une périlleuse course contre la montre derrière les lignes ennemies. Une mission vraisemblablement impossible, les communications étant totalement coupées.
Le réalisateur expose sa démarche : « Le film est inspiré par une histoire que m'a racontée mon grand-père, Alfred Mendes… Mon grand-père était un petit homme qui a servi pendant la Première Guerre mondiale. À l'âge de 24 ans, il a dû courir avec un message à travers le no man's land, sous le feu des balles. Cette image d'un homme courant parmi les explosions est restée avec moi depuis l'enfance ». Puis, explique les raisons de son choix du plan-séquence, ou plutot la simulation du plan-séquence : « L'idée du plan-séquence est née en même temps que l'histoire. Je voulais que le public vive cette urgence et ce voyage en temps réel, avec ces hommes. Je voulais que vous ressentiez chaque minute qui passe, chaque obstacle, et que vous ne puissiez pas vous en détacher. Il n'y a pas de montage pour vous offrir une échappatoire ».
SIMULATION D’UN PLAN-SÉQUENCE
Filmer La Grande Guerre en un plan-séquence est certes une prouesse technique incroyable et Sam Mendes a joué sur un procédé technique audacieux – la simulation d’un plan-séquence unique – pour plonger le spectateur au cœur des tranchées de la Première Guerre mondiale, lui offrant une expérience immersive aussi haletante que viscérale. Il a ainsi immédiatement imposé le film comme un événement cinématographique inédit. Acclamé par la critique et récompensé par des prix prestigieux, l’œuvre de Mendes a cependant suscité des débats passionnés. S’agit-il d’un chef-d’œuvre visionnaire qui redéfinit le film de guerre, ou simplement d’une démonstration technique virtuose où la forme écrase le fond ? Le pari artistique du réalisateur est annoncé d’emblée : la caméra, tel un spectateur fantôme, suit sans relâche les deux jeunes soldats chargés de porter un message vital pour sauver des centaines d’hommes d’une embuscade allemande. Ce choix stylistique radical est la colonne vertébrale du film, son essence et sa raison d’être.
Le travail du directeur de la photographie Roger Deakins, récompensé par un Oscar, est tout simplement magistral. La caméra, fluide et omnisciente, épouse les mouvements des protagonistes, se faufile dans les boyaux boueux, plonge dans le chaos du no man's land, puis s’élève parfois pour contempler l’ampleur apocalyptique des dégâts. L’immersion est totale. Le spectateur ressent la claustrophobie des tranchées, l’angoisse de chaque pas dans un territoire hostile, la fatigue physique et nerveuse de la course contre la montre. Le son, également récompensé par un Oscar, participe pleinement à cette immersion, créant une ambiance anxiogène où le silence devient lui-même une menace.
Cette approche constitue une rupture avec la grammaire visuelle traditionnelle du film de guerre. Et, en dehors des montages astucieux et les multiples points de vue, “1917’’ impose un temps réel et une perspective unique, presque d’une manière documentaire. Le spectateur se retrouve inextricablement lié au sort de ces missionnaires de l’apocalypse. En effet, il n’arrive plus à les quitter des yeux. Il est à leurs côtés, soufflant avec eux, tremblant avec eux. Le message est là, dans la forme, autrement l’absurdité et l’horreur de la guerre sont vécues dans leur continuité implacable, sans échappatoire possible.
Toute la force du film réside là. Une véritable prouesse technique.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE SAM MENDES (LM)
« American Beauty » (1999) ; « Les Sentiers de la perdition » (2002) ; « Jarhead : La Fin de l'innocence » (2005) ; « Les Noces rebelles » (2008) ; « Away We Go » (2009) ; « 1917 » (2019) ; « Empire of Light » (2022).